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De la décroissance subie à la reconversion voulue

Publié le 26 août 2008 par Danielriot - Www.relatio-Europe.com
Mardi, 26 Août 2008 22:29

De la décroissance subie à la reconversion vouluePar Corinne LEPAGE

Nous sommes entrés dans une phase de décroissance subie et n'avons pas fait le choix d'une décroissance organisée comme certains le prônaient. D'où un cumul d'inconvénients dont il convient de sortir. Nous sommes entrés dans une phase de décroissance qui ne se traduit pas seulement par une stagnation voire une récession de nature purement cyclique, liée aux conséquences de la crise des subprimes.

Certes, cette crise à la fois économique et financière, dont les effets ne se sont pas encore pleinement fait sentir, est à certains égards de nature cyclique. De nombreux analystes en ont mis en lumière les ingrédients, l'explosion de la bulle immobilière ou les restrictions de crédits consécutives aux risques gigantesques pris par certains établissements bancaires américains dans l'allocation de crédits à des ménages dont les finances ne leur permettaient manifestement pas de les supporter.
Mais il s'agit également d'une crise systémique, y compris sur le plan financier, qui se traduit en amont par les ravages d'un capitalisme financier de moins en moins intéressé par le développement de l'économie réelle et en aval par un endettement massif de l'économie américaine et un enrichissement sans précédent des pays producteurs de pétrole et des Bric, en particulier de la Chine.

C'est là précisément que la crise financière rejoint la crise énergétique. Le renchérissement du coût de l'énergie et des matières premières ponctionne les agents économiques et les ménages des pays industrialisés et enrichit les producteurs de matières premières, États et sociétés pétrolières, entraînant un appauvrissement encore plus grand des citoyens des pays industrialisés qui voient racheter à bas coûts leurs entreprises et leur système bancaire et assurantiel. C'est donc bien le système qui est en cause et pas seulement une manifestation momentanée de désordres passagers.

Les pays industrialisés vivent une décroissance qui ne dit pas son nom, mais qui est bien réelle et dont les conséquences seront bien au-delà d'une simple récession puisqu'il s'agit en réalité d'une réorganisation du pouvoir financier et économique dans le monde.
Changements de comportement.
À ce premier volet s'en ajoute un second qui est la conséquence directe des crises énergétique, écologique et alimentaire. Comment a-t-on pu imaginer un seul instant en prônant à juste titre une réduction de l'utilisation des matières premières, une réduction de la consommation énergétique, un comportement plus responsable et en appelant à des changements dans les modes de production et de consommation, que ces invocations resteraient dans le domaine du virtuel et qu'elles ne produiraient aucun effet ? Comment a-t-on cru que le " greenwashing " politique et économique tiendrait lieu de changements dans les modes de consommation et de production ? La hausse du prix de l'énergie et de l'alimentation a été l'élément déclencheur des changements de comportement des consommateurs, conduits à réduire les dépenses et à réorienter les choix d'investissement.

La situation du secteur automobile traduit très précisément cet état de fait et pas seulement en France puisqu'aux États-Unis les ventes de 4×4 de Ford ont baissé de 55 % en un an et le nombre de kilomètres parcourus en automobile a diminué de 4, 3 % pour la première fois depuis 1942. En France, la baisse de la production industrielle de 1, 6 % sur le premier semestre est largement due à la crise du secteur automobile.

Nous sommes donc bien entrés dans une phase de décroissance pour la production d'un certain nombre de biens et de services qui appartiennent à la société du pétrole et à celle du XXe siècle, mais qui constituent, malheureusement, le socle de notre activité industrielle. Nous sommes donc appelés à une reconversion industrielle d'une ampleur sans précédent. Plus nous réduirons notre dépendance au pétrole, plus nous réduirons la ponction que nous subissons, plus nous bénéficierons du développement des secteurs de substitution.

Nous en sommes loin, parce que nos intérêts industriels poussent encore en sens contraire et que nous nageons en pleine paranoïa. D'un côté, les politiques publiques ont poussé depuis plusieurs années aux changements dans les modes de production et de consommation pour entrer dans le développement durable ; mais, d'un autre côté, rien n'a été sérieusement engagé pour développer les secteurs industriels de l'économie post-pétrolière, sobre et orientée sur le mieux-être et non sur le toujours plus. Le grand tort des politiques publiques a été précisément de ne jamais penser global et de ne pas envisager un instant que les orientations qu'elles prônaient pourraient entrer dans la réalité.

Dès lors nous assistons, relativement impuissants, à la baisse d'activité de secteurs condamnés, sans avoir massivement investi dans les industries du XXIe siècle et l'organisation sociétale qui va avec. Bref : nous défendons l'industrie des bougies alors que celle de l'électricité est mature ! Nous entrons dans une nouvelle ère que nous ne devons pas subir mais construire. Cela implique d'abord une politique très active de restructuration industrielle autour des nouveaux secteurs porteurs en cessant de maintenir en survie des secteurs du passé, ce qui rend difficile voire impossible la réorientation massive des investissements dont notre économie a besoin. Barak Obama évoque le chiffre de 150 milliards de dollars de dépenses publiques pour créer 5 millions d'emplois en col vert liés à l'environnement.

Énergies renouvelables, maisons et produits à basse consommation énergétique, process de production industrielle économes, économie circulaire réutilisant systématiquement la matière première secondaire, nouvelle conception des villes faisant de la réduction du trajet domicile-travail un objectif prioritaire (dans certaines banlieues lointaines de Los Angeles, les prix de l'immobilier ont baissé de 40 % en un an), rapprochement des lieux de production des bassins de consommation, en particulier dans l'alimentaire, développement de tous les services liés au mieux-être... Les secteurs de développement ne manquent pas.
Remise à plat du système de valeurs.

Encore faut-il accepter cette reconversion, assez éloignée, il faut bien le reconnaître, de l'idéal jacobin, puisqu'elle est fondée largement sur la décentralisation, y compris énergétique. Une telle " révolution industrielle ", car il faut bien l'appeler par ce nom, ne fera pas l'économie d'une remise à plat du système de valeurs sur lequel fonctionne notre modèle économique, qu'il s'agisse de considérations éthiques ou de modalités de comptabilité. Le temps d'un nouveau modèle est venu, fait de décroissance dans l'utilisation des ressources, matières premières et produits, et de développement dans le mieux-vivre, le mieux-être et le mieux-connaître.

Corinne Lepage

Cette chronique a été publiée dans le journal La Tribune et sur le blog de Corinne Lepage

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