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"Heureux qui, comme Ulysse..."

Par Lebibliomane


"Les aventures de Jean Conan"
Texte présenté et traduit du Breton en Français par Bernard Cabon, Jean-Christophe Cassard, Paolig Combot, Joël Cornette, Francis Favereau, Jean-rené Le Queau, Fanch Peru, Yann-Ber Piriou et Pierre Salaun.Editions Skol Vreizh, 1990.
Guingamp, pour le commun des mortels, est une ville connue avant tout pour son équipe de football reléguée en ligue 2 depuis la saison 2004-2005, ses industries agro-alimentaires qui exploitent hardiment une main d'oeuvre sous-payée, ainsi que pour ses nuits fortement arrosées où une partie de la jeunesse locale s'adonne aux joies du
binge-drinking.
Mais Guingamp ce n'est pas que cela, la ville se place en seconde position après Dinan en ce qui concerne le patrimoine architectural du département des Côtes d'Armor.
La ville a aussi donné naissance ou hébergé des personnalités historiques comme Joseph-Guy Ropartz (1864-1955), compositeur et directeur du conservatoire de Nancy, son père Sigismond (1824-1878), écrivain, avocat et historien, ou encore Théodule Ribot (1839-1916), considéré comme le fondateur de la psychologie française et fondateur de La Revue Philosophique. Le musicien Pierre Thielemans (1825-1898), compositeur belge s'installera à Guingamp en 1866. Cette tradition musicale se perpétue encore aujourd'hui avec la présence du compositeur Eric Voegelin, initiateur du festival « Le printemps de Lady Mond » chaque année à Belle-Isle-en-Terre.
La ville est aussi connue pour son Festival de la St. Loup (danse bretonne) et aussi pour la promotion de la culture du camélia.
Mais il est un autre personnage illustre, natif de Guingamp, qui reste cependant peu connu du grand public ainsi que de beaucoup de guingampais.
M'étant établi depuis trois ans dans le quartier de Sainte-Croix, j'avais remarqué qu'une des rues portait le nom de Yann Conan. Qui était donc ce personnage ? C'est grâce à un ami (merci Yann-Fanch) que j'ai enfin pu apprendre qui était ce Jean Conan, natif de Sainte-Croix.
Jean Conan (1765-1834) est donc né à Sainte-Croix, aujourd'hui quartier périphérique de Guingamp, mais autrefois bourg royal, quartier des tisserands établis le long des berges du Trieux. Les tisserands de Sainte-croix se sont spécialisés dans la confection de toiles de chanvre et de lin, mais surtout de « berlinge » tissu grossier à base de chanvre et de laine mêlé de poils de vache. Jean Conan, fils de Guillaume Conan, tisserand, et Marie Moalou naît le 3 septembre 1765 et est baptisé le même jour par le recteur-prieur de l'abbaye de Sainte-Croix, abbaye dont on peut admirer encore aujourd'hui le manoir abbatial ainsi que les vestiges du bâtiment ecclésial.Des huit enfants de la famille, cinq moururent en bas-âge et Jean Conan n'eut pour compagnie que ses deux frères : Jean-Louis, né en 1759 et Olivier en 1773. Jean-Louis mourra en 1802 à Haïti lors de l'expédition de St. Domingue contre les esclaves noirs révoltés sous la conduite de Toussaint Louverture. Olivier, lui, sera tué lors des affrontements Franco-Autrichiens sur le Tagliamento en 1797.Jean Conan quitte Sainte-Croix à l'âge de douze ans pour devenir domestique à l'abbaye de Beauport, près de Paimpol. C'est ici qu'il va apprendre à lire et à écrire et contracter la passion des livres. Pendant les six années qu'il passera à Beauport, il passera ses nuits et ses jours de congés à la bibliothèque de l'abbaye où il pourra se repaître de lecture.

L'abbaye de Beauport (Photo Nicolo Tassoni)
En 1785, le voilà conscrit et enrôlé comme tambour dans une compagnie du Régiment d'Anjou caserné à Guingamp. Une déception sentimentale va le pousser à déserter et à s'engager sur un navire en partance pour Terre-Neuve le 25 décembre 1786. « Le Sauvage », tel est le nom du navire sur lequel il embarque, est un morutier de 140 tonneaux, commandé par le capitaine Martin Dorré, que Jean Conan, dans ses Mémoires, nomme Kermartin, individu violent et zoophile à ses heures. L'ambiance régnant sur « Le Sauvage » est singulièrement lourde, les hommes d'équipage murmurent que le mauvais sort va s'acharner sur le navire à cause de la présence à bord de deux criminels. L'un est un certain Erwan Le Chafotec qui a tué sans raisons un homme et sa vache. L'autre est le capitaine Kermartin dont les attentions louches qu'il porte à sa chienne ne peuvent que déclencher la colère divine.

La pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve au XVIIIème siècle
Et effectivement, le mauvais sort se déchaîne. Alors que le navire est en vue de Terre-Neuve, une tempête se lève, le bateau fait naufrage et Jean Conan – qui a invoqué la miséricorde de Notre-dame de Bon-Secours, la vierge noire de la basilique de Guingamp – ne doit son salut qu'à un iceberg sur lequel il peut échapper à la noyade.


Notre-Dame de Bon-Secours, La Vierge Noire de la Basilique de Guingamp


L'iceberg dérive ainsi plusieurs jours sur l'océan, transportant dix-neuf hommes d'équipage et un canot avant que les rescapés ne puissent aborder le rivage de Terre-Neuve.
Là, il vivra quelques temps parmi les « sauvages » une population autochtone disparue depuis le début du XIXème siècle : les Béothucks, peuplade d'origine inconnue et ne faisant pas partie du type amérindien.
Jean Conan devra même résister aux assiduités d'une jeune « sauvagesse » qui a jeté son dévolu sur lui.
Après maintes péripéties, Jean Conan est affecté sur un autre navire : « La Concorde » où il participe à la saison de pêche avant de retourner sur Brest.

Le port de Brest au XVIIIème siècle (Peinture de Louis-Nicolas Von Blarenberghe)


Ayant réussi à se faire pardonner son acte de désertion par le capitaine de son régiment, Jean Conan revient à Sainte-Croix et à l'abbaye de Beauport. Il se marie le 24 janvier 1789 avec Marguerite-Jacquette Menguy dont il aura une fille, Renée, et un fils, Jean-Marie qui mourra en 1792.
L'année du mariage de Jean Conan, la révolution Française a éclaté et début 1792 il reprend du service dans le Régiment d'Anjou. De St. Brieuc il se rend à Paris où il participe à la prise des Tuileries. Il y assistera à l'arrestation de la famille royale, famille qu'en fervent républicain il décrit en des termes peu amènes :


« Nous fîmes halte devant les Tuileries. C'était la maison du roi.
Je vis jeter sur le pavé la vaisselle d'or et d'argent.
Je voyais Marie-Antoinette au balcon avec son petit garçon
Qui lui demandait : « Que signifie tout ceci, ma mère ?
Ce sont les Français, dit-elle, révoltés contre votre père.
Mais je me vengerai en lavant mes chaussures dans leur sang ».
Aussitôt nous vîmes le « gros papa Louis XVI »
Aller à la prison, conduit par de nombreux soldats. »


La prise des Tuileries (Peinture de Jean Duplessis-Bertaux)
Un mois après ces évenements, il participe à la prise de Spire dans le Palatinat. Il prend ensuite part au siège de Mayence puis participe à la Campagne de Flandres, est blessé d'une balle dans la cuisse lors de la bataille de Wattignies. Il est réformé en 1794 suite à un accident survenu peu de temps après la bataille de Fleurus.

Soldats de l'An II


Revenu à Sainte-Croix, il se remarie en 1797, suite au décès de sa première épouse, avec Marie-Jeanne Le Thomet, fileuse, avec qui il aura quatre enfants.
Il obtient une entrevue avec le général Valtoux, à St. Brieuc, qui lui propose de le nommer sergent à la garnison de Guingamp. Jean Conan, en ardent républicain, accepte immédiatement et va alors devoir combattre les chouans, d'abord à St Brieuc puis aux alentours de St. Nicolas-du-Pélem et de Carnoët, à la chapelle de Malaunay puis au bois de Quélennec.


Les révoltés de Fouesnant (Peinture de Jules Girardet)



Puis en 1800 intervient le décret de pacification édicté par Bonaparte qui met fin aux hostilités entre royalistes et républicains.
Jean Conan se retire alors à Tredrez, au hameau de Kernevez où il reprend l'activité de tisserand. Il travaille toute la journée et, la nuit venue, à la lueur de la chandelle, il s'installe pour écrire.
Il rédige alors de nombreux écrits dont sept seulement nous sont connus. Trois d'entre eux n'ont toujours pas été retrouvés, il s'agit de « Jérusalem délivrée », « L'écriture sainte » et « Ann tad Boucher »
Nous sont parvenus la « Vie de Louis Eunius »(Vie de Saint-Patrice), « La inosans reconnu a Santes Jenovefa »(Vie de Ste Geneviève), « Ar vue a Sant ar Voan »(Vie de saint-Yves), ainsi que, bien évidemment, les « Avanturio ar citoien Jean Conan a Voengamp »


Cette autobiographie rédigée en breton et en vers (7054 exactement) est non seulement un récit d'aventures comme le titre le laisse deviner mais aussi une confession que Jean Conan, sentant approcher la vieillesse et la mort, se doit de rédiger afin de se faire pardonner les errements de sa vie passée.

Car notre homme, malgré sa ferveur chrétienne et sa dévotion à Notre-dame de Bon-Secours, n'en fut pas moins un grand pécheur et c'est sans dissimulation qu'il raconte avoir, lors des campagnes qu'il a menées, détroussé les morts et les vivants et avoir tué de sang-froid quelques-uns de ses semblables. La violence est omniprésente dans ce récit, violence des rapports humains, violence de l'époque, violence de la soldatesque livrée à elle-même sur des populations conquises. Jean Conan ne dissimule pas ses crimes lorsqu'il relate ses campagnes militaires, il les couche sur le papier pour les exorciser et s'en explique dès les premières lignes de son manuscrit :


« [...]Je n'ai eu aucun plaisir à écrire mon histoire ;
Et même, quelquefois, l'émotion me faisait reculer.
Mon coeur se glaçait, mon esprit se troublait
Quand je relatais les dangers, les peines et les horreurs.
Plaise à dieu qu'il n'arrive à personne de faire
Les rencontres désagréables que j'ai faites ! »


Quant aux dernières phrases de son autobiographie, c'est au lecteur qu'il s'adresse :


« Voici longtemps que je pensais résumer
Et consigner sur le papier la suite de ma vie.
Si j'avais été riche, instruit, et doué pour la parole,
Même à grand prix d'argent, cette histoire serait recherchée.
Mais le fait d'être un pauvre homme ne me tracasse pas.
Après moi, mon nom me survivra sur le papier.
Quelqu'un, peut-être un jour, après avoir lu ce cahier
Dira : « Que Dieu pardonne à celui qui l'a écrit ! »
Le salaire que je réclame, lecteur, n'est pas considérable.
Une simple parole suffira à me payer.
Dis un « pater » pour moi et si tu trouves que je demande trop,
Demande au moins à Dieu de pardonner à l'âme
Du pauvre Conan. Sa vie a été pleine de tribulations,
Mais cela en valait la peine. »



Le récit de Jean Conan, au delà des aventures qu'il relate, est surtout un témoignage extraordinaire sur une époque qui, pour une fois, ne met pas en scène les grandes figures qui ont fait l'Histoire. Bien sûr, apparaissent ici et là quelques personnages célèbres, mais ce qui fait avant tout la valeur de ce document, c'est qu'il a été écrit par un homme du peuple, un sans-grade, en une époque ou l'alphabétisation était marginale. Il est remarquable de constater, à la lecture de ce récit, que au delà des « aventures » qui nous paraissent aujourd'hui extraordinaires mais qui en cette époque auraient pu passer inaperçues car étant le lot de nombreux individus, les mémoires de Jean Conan, rédigées en vers, nous soient parvenues intactes alors que nombre de ses écrits ont été vendus à une débitante de tabac qui se servait de ceux-ci pour envelopper ses marchandises. Là réside l'extraordinaire qui fait qu'un heureux hasard les a préservés et a pu nous les transmettre.
Loin d'être une lecture fastidieuse, « Les aventures de Jean Conan » est un récit qui se lit avec aisance, un témoignage précieux, parfois inexact sur les dates (il faut pardonner à l'auteur certaines approximations dues aux défaillances de sa mémoire), parfois teinté de vantardise (il raconte avoir tué huit cents hommes en quatre coups de canon) mais toutefois d'une profonde sincerité. Puisse le souvenir de jean Conan se perpétrer longtemps encore à Guingamp et dans ses environs.
Kenavo Citoien Yann Conan a Voengamp !


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