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Michèle Desbordes dans les bras de Charlie Parker (extrait) @ Jacques Lederer

Publié le 13 septembre 2008 par Lilyetseslivres
Juste une envie, vous faire partager un extrait de ce texte et toute l'émotion qui s'en dégage...

Mais je laisse Jacque Lederer vous raconter son rêve, tandis que des notes s'élèvent peu à peu, envoûtantes, du saxo de Charlie Parker, Michèle Desbordes, dans ses bras...

"Ce rêve est court chargé de peu de matière, très loin de ces épuisantes complications labyrinthiques où nous entraînent parfois les innombrables fils d’Hypnos. Il se résume en fait en une seule image, miraculeuse de netteté : Charlie Parker est assis sur un haut tabouret et il joue Lover Man tout en serrant Michèle Desbordes dans ses bras.

Mais il me faut tout d’abord situer cette scène dans l’Histoire :
Nous sommes il y aura bientôt soixante ans, le 29 juillet 1946 très exactement, date de la fameuse session où Parker enregistra la plus emblématique de toutes ses versions de Lover Man. Il est arrivé en retard au studio, grelottant de fièvre, en manque, de quoi vous savez bien, de tout, de tout ce qui manque à une vie d’homme quand il est noir, amér
icain, pauvre, malade, affligé de ce don terrible d’entrer en résonnance avec tous les fracas du monde. L’histoire est légendaire : après quatre magnifiques mesures d’introduction du pianiste Jimmy Bunn, auxquelles devaient succéder immédiatement l’exposition du thème par Parker, celui-ci resta muet, prostré, sous les yeux consternés des autres musiciens qui continuèrent comme si de rien n’était, ainsi que le veut la règle non écrite du jazz, une fois lancé le fatidique A one… a two… a one ! two ! three ! four ! qui donne le tempo.
(...)
Parker est donc assis sur un haut tabouret, la pointe d’un pied effleurant le sol, l’autre reposant sur la barre d’appui, il joue Lover Man tout en serrant Michèle Desbordes dans ses bras. La posture est des plus improbables, car entre la poitrine d’un souffleur et son saxophone, il y a à peine de quoi loger un chaton, mais peu importe, l’image est bien celle-ci : ma petite sœur blottie dans les bras du Bird, la tête au creux de son épaule, l’écoutant pensivement, tandis que, les yeux fermés, il enchaîne les arabesques de Lover Man.

Le thème exposé, Michèle se met à chanter, soutenue en arrière plan par quelques ponctuations discrètes de l’alto. Il se passe alors ceci, que, dans le meilleur des cas, je n’arriverai qu’à affirmer, mais probablement pas à évoquer et encore moins à décrire : en dépit du fait que les notes et les intervalles sont exactement les mêmes que la veille au soir, Michèle ne chante plus faux, ou alors c’est moi, mon oreille, je ne sais pas, le mot ne veut plus rien dire. Toujours est-il que Par
ker l’écoute attentivement : I can hear you, lui dit-il en desserrant un bref instant ses lèvres de son embouchure, paroles dont je me souviens aujourd’hui qu’il les avait adressées au tout jeune batteur Al Levitt qui avait eu un soir le privilège de jouer avec lui à New York.

I can hear you… ce n’est certes pas l’apologie de l’instant que je veux faire ici, et encore moins du cri primal triomphant du solfège. Tout ce que je sais, c’est qu’il
l’écoute et l’entend, sans le moindre soupçon d’indulgence amusée. Elle ne joue pas Au clair de la lune d’un doigt amusé et il ne joue pas au faux débutant, ne fait pas semblant. Leurs deux voix se confondent et je comprends alors que l’amour de la littérature et l’amour de la musique viennent se rejoindre sous mes yeux, qu’un seul et même souffle tourne les unes après les autres les plus délicates pages de La Demande et du Commandement, tout comme il fait s’égrener les notes de Lover man, un seul et même souffle, une seule et même partition : I don’t know why, oui Michèle… but I’me feeling so sad, oui Charlie… et lui, le Bird, l’oiseau royal qui surpasse tous les autres musiciens de son temps, sait qu’il va pouvoir maintenant quitter la belle demeure aux pierres grises où l’avait arrêté l’amitié, reprendre son vol, à peine alourdi par la moitié de tristesse qu’il emporte avec lui, la laisser retravailler sa page sur la terrasse, face à cette Loire si inépuisablement chantée, parmi les pilastres auréolés de mousses, les jardins, les vasques et les statues, sa tristesse allégée de moitié, de moitié seulement, rien de plus – rien de moins…

I can hear you C
harlie… I can hear you, Michèle...”

(Ce rêve a été écrit à la demande de Michèle Desbordes et lu quelques heures avant sa mort.)

© 2006 éditions Laurence Teper

Extrait du recueil “Artemisia et autres proses suivies d’un rêve de Jacques Lederer", publié aux éditions Laurence Teper. Vous y trouverez bien sûr le rêve de Jacques Lederer que j'ai volontairement écourté (en son début et au milieu) pour ne pas faire défaut à l'éditeur et dans l'attente de son autorisation.
Ce petit livre est magique ...



Présentation de l'éditeur :Sept proses, chacune consacrée à un ou une artiste : Artemisia Gentileschi, Tiepolo, Poussin, Hölderlin, Rilke, Katherine Mansfield, Blaise Cendrars. Des figures empreintes de silence et de solitude, et à propos desquelles on retrouve les thèmes et les lieux chers à Michèle Desbordes : la sensualité, le voyage, le souvenir, la maladie, la mort, l'atelier du peintre, les fleuves, l'Italie. Comme toujours, la langue de Michèle Desbordes excelle à nous faire entendre la lumière, parfois vive parfois douce, qui entoure ses personnages et à nous faire toucher le temps, dans son déroulement le plus mélancolique. Et on lit et relit ces textes avec le sentiment à chaque fois plus aigu d'une singularité profonde.
Un texte de l'écrivain Jacques Lederer, Michèle Desbordes dans les bras de Charlie Parker, clôt le recueil.
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