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Hallelujah

Publié le 16 septembre 2008 par M.

Une dédicace, ou plutôt deux :

à Toi, J., qui me tiens la main à chaque instant, et sans qui je n’écrirais pas… Pas comme ça.

à Lio, qui, il me l’a dit, aime me suivre dans mes balades, et pour qui j’ai un peu écrit celle-ci…

   J’étais rentrée du boulot depuis une heure déjà, le temps d’un beignet au chocolat, une menthe à l’eau et deux cigarettes. Le chat s’était couché sur mes genoux et nous regardions par la fenêtre, moi le ciel, lui le pigeon posé sur le balcon d’en face. J’avais envie de musique, l’I-Pod était sur son socle, j’appuyai sur play. Et l’aléatoire lança Hallelujah, par Jeff Buckley. Je fermai les yeux au premier souffle.

Classique parmis les classiques, incontournable, à mes yeux une des merveilles de la musique, d’une pureté et d’une intensité si rares qu’on pourrait douter qu’elles soient humaines. Buckley chantait comme personne, d’ailleurs il en mourut, le génie tue, c’est bien connu.

Well it goes like this, the forth, the fifth, the minor fall and the major lift

Comme les notes, la suite se déroula, je compris qu’il me fallait sortir, prendre l’air, marcher. Aller voir le Rhône depuis le Rocher des Doms.

Je pris une douche brûlante, j’avais froid. J’enfilai un jean, un pull, nouai un foulard autour de mon cou et je quittai l’appartement. Les écouteurs dans les oreilles, le sac sur l’épaule. Le chat miaulait, il aurait sans doute voulu m’accompagner.


Dehors, il faisait frais. Le vendeur sexy de la boutique de fringues fumait une cigarette, il me dit bonjour, je lui répondis bonsoir. Je tournai à droite pour rejoindre la place Carnot. Deux grandes et belles blondes sortaient du salon de manucure rue des Fourbisseurs, l’une parlait très fort dans son téléphone portable, l’autre regardait ses ongles, l’air satisfait. Un peu plus loin, je sentis le parfum des crêpes, c’était le snack à l’angle de la rue du Vieux Sextier. J’en aurais bien mangé une, avec du Nutella, ou de la crème de marron, mais je n’aimais pas manger de crêpes quand je marchais seule. C’était pareil pour les glaces. Pas seule.


Un peu plus loin, de la fumée d’encens s’échappait du magasin indien. Et de la fumée tout court de l’entrée du salon Jean Louis David : une coiffeuse prenait sa pause cigarette pendant que la couleur de sa cliente pausait, elle aussi. Place Carnot, je pris à gauche, vers la place Saint Pierre.

De toutes les églises de la ville, c’était celle-ci que je préfèrais. Elle n’était pas bien grande. D’inspiration gothique, sa façade était claire et richement décorée. Ses portes de bois étaient admirables : hautes de quatre mètres, sculptées de scènes bibliques : Saint Jérôme et Saint Julien à gauche, la Vierge et l’Ange de l’Annonciation à droite. Enfin, d’après ce que j’avais lu, je ne m’y connaissais pas vraiment en Saints. Ni en Dieu. Et parfois je me disais que, peut-être, j’y perdais. Quand je voyais la force qu’il savait donner aux hommes, ce dont ils avaient été capables en son nom, en offrande, témoignage de leur foi. Bien sûr, des guerres, des massacres, des tortures. Mais aussi cette église, un tableau, une scupture, ou une pièce musicale comme ce stabat mater que j’avais écouté tout l’été. On aurait presque pu entendre, sentir, le souffle de Dieu. Même moi qui n’y croyais pas.

Je m’étais arrêtée sur la petite place pavée pour réfléchir à ma foi. Et la lumière fût. Cette lumière de la fin du jour, à quelques minutes de son agonie. Quand elle livrait sa dernière bataille, son dernier souffle d’or, plus beau que jamais, sûrement parce que vain. Alors je me dis que sinon Dieu, autre chose, sans nom ni définition, mais j’avais foi.

Il était dix-huit heures passées, je pris le chemin du Rocher.


Place de la Mirande, j’étais au pied du Palais, j’allais à pas lents le contourner pour marcher sur sa place, que j’avais si longtemps habitée. La peinture sur le mur de la banque de France, souvenir de Gérard Philipe, en costume de Fanfan la Tulipe. Le café In et Off, qui avait perdu son beau Damien il y avait de ça deux étés. Le numéro 13, qui m’avais perdue, moi. Là, je m’assis un moment, pour regarder le Palais couvert par ce manteau de lumière qui m’avait si souvent captivée sans que mes mots fussent capables de lui rendre grâce.

J’ôtai même mes lunettes de soleil, pour mieux le voir, mieux m’en imprégner.

Puis, je grimpai les escaliers qui menaient au Rocher des Doms.

Bien sûr, je stoppai un instant sur le pavis de Notre Dame, pour regarder la Vierge d’or, et les toits de la ville, le beffroi sur la gauche, le fleuve en face, l’île sur la droite. Et la vie sur la place, les jeunes et leurs skateboards, les parents et leurs bambins, les personnes âgées qui avançaient lentement en se tenant le bras. Les femmes qui, comme moi, travaillaient l’art des talons sur les pavés.

En montant l’allée pour gagner les jardins, je fixais le morceau de ciel bleu entre les branches des arbres. Le vent était violent, de plus en plus à mesure de mon ascension, je savais que là-haut il soufflerait en plein, c’était justement ce que j’étais venue chercher. L’ivresse du vent.

Je m’assis sur le muret au bout de l’allée, autant pour reprendre mon souffle que pour profiter du spectacle. Des couleurs. Le bleu du ciel, le sombre du Rhône, le vert de la vigne des Papes, le blanc de la pierre du Pont Saint Bénézet. Je me souvins alors de la légende que ma grand-mère me racontait quand j’étais petite fille.

Elle disait que Saint Bénézet s’appelait en réalité Benoît, et était ainsi surnommé en raison de sa petite taille. Il était berger. Et alors qu’il guidait ses chèvres, ou ses moutons, l’histoire changeait parfois, il entendit Dieu lui ordonner de construire un pont sur le Rhône, en Avignon. Un ange le guida alors jusqu’à la ville, où il subit d’abord, bien sûr, les moqueries des habitants. Pour prouver sa bonne foi, Bénézet souleva une roche de dix fois sa taille qu’il s’en alla porter jusqu’au fleuve. Ainsi, les habitants finirent par le croire et construire le fameux pont.

Jolie légende, même si, à mon avis, le petit Benoît n’entendit pas Dieu mais le Mistral. Cela dit, je comprenais que l’on put confondre.


J’écoutais toujours hallelujah, en boucle.

Je fis le tour des jardins, mon regard caressant le Rhône, Villeneuve, Le Fort. Je vis un jeune couple disparaître en riant derrière les arbres. Je trouvais qu’il faisait un peu froid pour l’amour en plein air, mais je les enviais quand même.

Je passai devant cet arbre aux branches basses et larges, sur lesquelles Lucia aimait grimper. J’avais des photos d’elle, assise dans l’arbre, me souriant de toutes ces dents, même celles de devant qu’elle avait perdues quelques jours avant. Elle me tenait toujours la main quand on marchait toutes les deux. Et je me disais qu’un jour, j’en aurais une à moi. Une moitié moi, moitié… Je me disais.


J’arrivai sans y faire attention à cet endroit que j’appellais la terrasse, et qui aurait bien pu en être une, après tout.

Un des plus beaux points de vue de la ville. Le fleuve et l’île de la Barthelasse, Villeneuve et les reliefs en dents de scie jusqu’au Mont Ventou. Le fleuve, encore. Puis les remparts, les toits et les clochers, jusqu’au Palais. Je me suis assise sur le muret haut, le vent me faisait tanguer, au risque de me faire tomber mais je m’en fichais. Il fouettait mon visage et envolait mes cheveux, il sifflait dans mes oreilles pour mieux se joindre à la voix de Buckley.

J’avais débloqué la fonction repeat. Il entama alors son sublime lover, you should have come over. A lui, je ne résistais pas. Jamais.

Un pied dans ma bulle, un pied sur le monde, la frontière entre les deux clairement dessinée par chacune des notes, la beauté de l’instant vint me frapper si fort que je faillis en pleurer. Je vis l’endroit comme pour la première fois. Foi première. Le vert des arbres, le blanc des dalles, toujours sous le bleu du ciel. Tranquille, à ma place, je regardais le soleil disparaître et l’ombre gagner les lieux, grignottant mètre après mètre les pierres, les bancs, les murs, arriver à mes pieds et continuer sa course jusqu’à la nuit.

Quelques touristes prenaient des photos. Le vent était terrible, violent. Je le sentis saisir ma tête, et la faire danser, tourner, je le sentis m’ennivrer. Lorsque je sautais du mur sur lequel j’étais assise, il me fallut un instant pour trouver l’équilibre. Je quittai les lieux par les escaliers Sainte Anne. J’étais comme ivre, j’étais bien.

Ce chemin pour quitter le Rocher était mon préféré. Ces larges marches de pierre, pavés, inégales, qui se déroulaient sous les arbres, dans le dos du Palais. Elles avaient quelque chose de secret, j’imaginais des déclarations à voix basses, des mains qui se frôlaient, des baisers volés.

Au pied des escaliers, devant le studio des Hivernales, un vieil homme. Je m’arrêtai, croyant reconnaître un être cher, la même barbe blanche, les mêmes yeux très bleus. Mais il y avait erreur sur la personne. Je repartis sur un sourire, en lui souhaitant une bonne soirée. Je me dis qu’en rentrant, j’écrirais à Monsieur D., ainsi qu’à son épouse. Qu’il ne fallait pas attendre qu’il fût trop tard. Jamais.

Jeff Buckley chantait Dream brother.


Je pris à droite rue de la Banasterie. Croisai deux scooters. With your tears scattered round the world. Un camion poubelle. Don’t be like the one who made me so old. Arrivai place des Chataignes. La boulangère était sur le perron de sa boutique, à discuter avec une cliente. La crêperie rentrait sa terrasse, le vent empêcherait tout dîner dehors. De retour place Carnot, je passai devant la synagogue pour rentrer chez moi. I feel afraid and I call you name, I love your voice and your dance insane, I hear your words and I know your pain. Je décidai qu’il me fallait du vin, et fis donc un détour par la cave.


A pas lents, sur les dernières notes de l’Hallelujah que j’avais remis pour l’occasion, je remontai la rue de la Bonneterie. La boutique de fringues avait fermé, le magasin de musique aussi. Des rires s’échappaient du bar à vins.

J’entendis le chat miauler alors que je grimpais les escaliers. Il m’attendait dans le couloir.


Je me servis un verre de vin de Graves, m’installais dans mon fauteuil préféré, le chat vint se coucher sur mes genoux.

Pour regarder par la fenêtre, moi le ciel devenu noir, lui le pigeon disparu du balcon d’en face.

  

  

  

  

  

  


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