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In Vino Satanas, l’interview de Denis Saverot (1/2)

Par Marie Servagnat

A l’occasion de la sortie de son livre, In Vino Satanas (éd. Albin Michel), écrit avec Benoist Simmat, j’ai interviewé Denis Saverot qui est aussi rédacteur en chef du mensuel La Revue des Vins de France. Il fait le point sur l’image du vin français, la vision qu’en ont les hommes politiques et les aberrations d’un système qui fait tout pour empêcher le développement d’un produit qui a fait la renommée de la France et qui participe pour beaucoup à ses exportations.

Dans In Vino Satanas, vous êtes assez pessimiste quand à l’avenir du vin français, quelles mesures préconisez-vous pour assurer l’avenir du vin français ?
Je ne suis pas pessimiste quant à l’avenir du vin français. Notre livre démontre au contraire que nos plus grands crus, nos œnologues et conseillers, nos cépages ont séduit le monde entier… sauf la France ! C’est là le véritable ” french paradox” :  en 2007, l’exportation de bordeaux, bourgognes et autres champagnes a rapporté 6,72 milliards d’euros à la France, l’équivalent de 288 TGV de la quatrième génération ou de 130 Airbus. Et pourtant, vous n’entendrez jamais un ministre, jamais le chef du gouvernement et a fortiori jamais le président de la République s’en féliciter.

Pourquoi ce désintérêt des politiques pour le vin ?
Pourquoi un tel désintérêt ? Tout se passe comme si nos élites, souvent issues des grandes écoles, nourrissaient un complexe vis-à-vis des racines rurales de notre pays. Nos dirigeants sont obsédés par l’idée de donner une image moderne et technologique de la France. Ils préfèrent mettre en avant nos centrales nucléaires plutôt que nos grands crus. Il faut aller dans des stades de rugby en Australie pour lire des affiches : « Buvez du vin de Bordeaux ». En France, la publicité sur le vin est interdite. Nos pouvoirs publics constatent sans doute aussi qu’ils ont de moins en mois de pouvoir économique, diplomatique, militaire… Pour justifier leur existence, il ne leur reste qu’une solution : s’immiscer dans la vie privée des citoyens. Les trois priorités présidentielles de Jacques Chirac en 1995 étaient : les accidents de la route, la lutte contre le cancer et les handicapés. On est loin de Bonaparte, Clémenceau ou De Gaulle…

Les grands vins français s’exportent très bien, mais comment pourrait-on favoriser l’export des vins français moins illustres ?
Pour exporter, il faut produire de bons vins dans des volumes importants. C’est là l’un des problèmes du vignoble français, qui compte 144 000 producteurs, en majorité des structures individuelles ou familiales. Seuls des regroupements et des synergies peuvent favoriser l’exportation des vins français les moins illustres.

Les prix de certains vins, mais aussi de certains champagnes, ont sensiblement augmenté ces dernières années. Ne risque-t-on pas un retournement du marché en faveur des vins étrangers ?
La hausse du prix des vins agace de plus en plus les consommateurs, je l’ai vérifié lorsque j’ai été invité au micro des radios pour parler de mon livre. À chaque fois, les auditeurs me posaient des questions sur la hausse des prix, notamment des grands bordeaux. Le château Cheval Blanc est passé de 120 francs la bouteille en primeur en 1993 à 400 euros en 2005… La production de la bouteille n’a pourtant pas coûté 20 fois plus cher… Les consommateurs ne comprennent pas non plus les fortes variations de prix entre deux millésimes.

Vous faites le parallèle entre hausse de la vente des anti-dépresseurs et baisse de la consommation de vin, n’est-ce pas un pas caricatural ?
La baisse de la consommation de vin a plusieurs causes : le changement de mode de vie, la disparition des ouvriers et des paysans, la priorité absolue donnée à l’automobile, l’évolution démographique (une famille de Français originaires du Mali n’a pas le même rapport au vin qu’une famille de Français originaires de Gascogne). Mais nous tentons de démontrer dans notre livre que l’industrie pharmaceutique, avec le soutien de la Sécurité Sociale, du corps médical et des Pouvoirs Publics encourage le remplacement du verre de vin qui délasse par les médicaments psychotropes et les anxiolytiques. En quarante ans, la France, pays de l’insouciance et de la joie de vivre, est devenue championne du monde pour la consommation de tranquillisants, avec la bénédiction des pouvoirs publics qui attaquent le vin. Je vais être plus clair et un peu plus provocateur aussi : si, en 1789, le peuple de Paris avait bu aussi peu de vin et consommé autant d’antidépresseurs qu’aujourd’hui, la Révolution n’aurait jamais eu lieu. Les Républicains de 2008 connaissent l’Histoire, ils entretiennent la docilité et l’apathie du peuple.

Les lobbies hygiénistes sont partout et surtout dans les ministères dites-vous, malus sur la malbouffe ici, texte de mise en garde là, ne croyez-vous pas que les Français vous finir par en avoir ras-le-bol de cette société pleine d’interdits contre le plaisir “qui tue” ?
Oui, je pense que nos concitoyens vont finir par être agacés par cette condamnation du plaisir.


à suivre…


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