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La béquée de la mésange mâle

Publié le 11 octobre 2008 par Loïs De Murphy

C’est avec un argument approuvé par le pédopsychiatre du Tribunal d’Instance que l’avocat de son ex-femme put obtenir du juge aux affaires familiales qu’il lui retirât la garde de Julien. Au moment de la pesée de l’âme de son petit garçon dans la balance, Maître Aouni avait accroché cette phrase au bord du plateau de cuivre pour le faire pencher du côté où ne pourrait plus le regarder grandir son père – La lettre n’aurait pas dû tomber entre les mains de cet enfant. L’audience avait duré quinze minutes. Le temps d’aller se faire cuire un œuf dur.

C’était le mardi d’un mois de mars sans giboulées, sec et chaud, un excès au-dessus des normales saisonnières mais ça n’avait pas d’importance. Julien irait chez sa mère avec ses bisous baveux et ses doigts au chocolat, quelques peluches et le vieux hamster Goldy qui brillait du poil et de l’œil malgré un cancer des testicules ; avec la pluie pourquoi ça mouille – pourquoi des fois on meurt – et, mais de moins en moins souvent – pourquoi j’ai pas une vraie maman ?

Les essuie-glaces de la Kangoo n’ont pas fonctionné depuis la mission à Rennes. Donc il n’a pas plu ces huit dernières semaines. Une deuxième saison, trouble et sèche, racle les corps empêchés, pareille à celle de l’an passé.

La voiture est une affaire qu’Antoine doit à Marcel, un collègue de travail hâbleur mais pudique, un ancien de quinze ans dans la boîte à qui il plaisait qu’Antoine débarque sans le moindre effort d’intégration, quand lui-même avait besoin de se croire pote avec toute l’équipe de tordus qui acceptaient de travailler pour de la monnaie de singe, payés en huile de vidange usagée et en boîtes à outils aussi vieilles que leur dernière demande de panier-repas.

Antoine avait serré le moteur de sa Kangoo mais il n’avait aucun argent de côté sur son compte en banque. A cette période il songeait à tout plaquer, appelé par les Pyrénées, l’Espagne ou peut-être plus bas du côté du Maroc si la rage et ses grolles le trainaient jusque-là.

Marcel avait repéré cette nouvelle attitude du gars qui n’a plus rien à perdre. C’était un garçon intuitif et il comprit qu’il y avait anguille sous roche. Il lui remit un bout de papier plié en quatre avec interdiction de rater une occasion pareille mon vieux, huit cents euros ça ne t’arrivera plus jamais.

La route poudroie loin devant le pare-brise mais Antoine sait partir tout droit.

Pourquoi avoir glissé cette lettre dans un ouvrage de littérature pour la jeunesse Monsieur Courtieux ?

Antoine avait souri. C’était Clarisse qui l’y avait placée très probablement, sans doute en guise de marque-page, et du reste il ne savait pas ce qu’elle contenait puisqu’à sa lecture pendant l’audience il n’avait pas écouté. Il avait été attiré par le manège d’une mésange charbonnière. C’était un mâle, la bande centrale noire sur son dos était large et finissait sur la queue. Par le tamis des croisées baroques de la fenêtre à droite de la salle du tribunal, il avait pu observer son manège : l’oiseau bâfrait des graines par vols courts et rapides entre la pelouse, où il picorait furtivement la provende invisible, et la branche basse d’un cèdre du Liban, d’où il martelait de son bec agressif la coque jusqu’à l’obtention de son trou. Le père de Julien avait encore les yeux sur lui quand le juge répéta sa question. S’il la lui adressait, c’est que Clarisse l’avait désigné, alors pourquoi la faire passer pour une menteuse devant le petit ?

Il se racla la gorge pour articuler sa réponse – Et bien pour aider Julien à se poser des questions, Monsieur le Juge. J’aime quand on se pose des questions. C’est un état qui précède. Pas forcément des réponses d’ailleurs, mais ce temps juste avant peut être très agréable parfois. 

Antoine allume une cigarette. Il fume sur le parking brûlant de l’aire de repos, derrière la station d’essence. L’autoroute A62 en direction du Queyran est vide aujourd’hui. La dernière fois qu’il a parcouru ce trajet, c’était pour aller faire un « swap » sur les cabines téléphoniques du Lot et Garonne. France Télécom remplaçait toutes les cabines à carte par des cabines à code. Sa boîte de sous-traitance l’avait désigné pour cette mission. C’était le dernier arrivé dans l’entreprise, et après deux prises de bec avec un ancien de son équipe, elle avait jugé bon de le faire travailler seul et loin de ses bureaux. Il avait accepté ce travail à la naissance du petit, mais à présent cela lui était égal.

Il n’a pas fait de lettre de démission et ne pense pas au solde de tout compte. Il a déjà parcouru ce trajet, mais dans la voiture de fonction. La Kangoo donne l’impression de rouler pour le travail tant sa conduite est proche de celle d’un véhicule utilitaire. Même en respectant la limitation de vitesse, conduire pour soi et sans but donne un sentiment de puissance, d’accélération libre du cours de sa vie mais dans un temps ralenti. La journée ne fait plus vingt-quatre heures. Le rythme imprimé aux prochaines heures est imprévisible, éternel jusqu’au choix de la nouvelle étape sur le trajet. Par la vitre de la portière côté passagers, les coteaux succèdent aux bois brûlés qui précèdent des aires forcées par la main de l’homme, annonçant la proximité d’un groupe d’habitations.

Quand le juge eut fixé le montant de la pension alimentaire, Clarisse regarda son ex-mari de travers et prit congé en ces termes – Ce sont les incompétents de l’attention à l’autre qui payent. – Elle s’engouffra dans la vieille Mégane ensuite, après s’être assuré que Julien était bien attaché derrière. Antoine éberlué faisait des oreilles de lapin en l’air pour voir le petit s’esclaffer, sans être bien sûr de le suivre des yeux pour la dernière fois. Son fils lui lança des baisers de ses deux mains qui pointaient juste au-dessus de la plage arrière.

Ce matin, après quelques mois, il avait relu la copie du jugement qui lui en retirait la garde et lui interdisait de l’approcher.

Entre une grâce et une garce, il n'y a qu'une lettre de déplacée. Le plus souvent une lettre de rupture. Il avait lu cette phrase dans un livre de Frisoni prêté par Marcel. Il l’avait mémorisée sans effort.

A présent il lui faut du repos. Il cherche des yeux les ruches d’où partent ces abeilles qui lui bourdonnent aux oreilles avant de comprendre que la fatigue lui chuchote une pause sans tarder. La station-essence est loin derrière, avec dans un container le coup de tampon d’un tribunal froissé dans une lettre en boule, une carte d’identité, une peluche au regard en boutons de bottine et une casquette de travail avec le logo d’une entreprise au-dessus de la visière.

La lettre n’aurait pas dû tomber entre les mains de cet enfant.

L’avocat avait fini sa plaidoirie par ces mots idiots, et Julien n’était plus à lui. Comment avait-il pu perdre la garde sur cette simple phrase ?

Clarisse n’avait pas voulu lui en résumer le contenu. Il crut l’entendre le traiter d’anormal pour la première fois, quand il fit irruption chez elle pour lui demander des comptes, mais il n’en fut pas certain… Ils criaient fort tout les deux jusqu’à ce qu’elle saute sur le téléphone et appelle la police. Antoine cassa la porte de son entrée en partant. Julien n’aurait pas de mère menteuse. Juste un père absent, et c’était peut-être moins grave.

D’autres conducteurs roulent alors qu’ils sont épuisés. Antoine les reconnaît : leur allure est moins rapide. Ils ont l’air de flotter sur l’asphalte, zigzaguent parfois, et veulent comme lui que le trajet se termine.

Il commence à y avoir des platanes sur les bords de la route. En donnant un coup d’œil sur la gauche on peut voir des rideaux de peupliers, une rivière déjà à sec n’est pas loin. Quelques clochers défilent avec dans leurs lézardes l’anxiété d’une messe de vieux curés bientôt abandonnée – la jeune relève se fait rare – et depuis les voitures on fait le constat que si la vieille pierre est solide, sans entretien le patrimoine fout le camp.

De temps en temps, quand il dépasse un camion qui vient de loin – souvent du sud de l’Espagne – il jette un regard furtif au chauffeur blanc de fatigue, mais l’envie de connaître sa destination. Dans son cas la route est longue, et qui peut dire quelle en sera la fin ?

A peine entré dans l’âge adulte, Antoine sut qu’il aurait des enfants, mais pas tout de suite. Viré par un coup de pied de la maison maternelle, il fallut qu’il teste. Tout. Tous les sujets, toutes les expériences. Tant qu’il ne savait pas sa limite, ou plus exactement quelle limite sa morale ou son corps lui imposait, alors il y allait. Trois gardes à vue et huit hospitalisations plus tard, il tombait enfin amoureux mais continua à perpétrer quelques frasques. C’est l’accouchement de Clarisse qui fut sa ligne de faille. Il quitta alors les basses terres sans se retourner et prit sa nouvelle fonction à cœur mais sans compétence.

Julien débuta sans filet : fildefériste en grenouillère, écuyer parfois enlisé dans des bacs à sable mouvants, jongleur entre réprimandes et pardons souvent à contretemps, mais surtout clown en tricot de peau Petit Bateau pour faire rire sa mère.

Clarisse, d’abord amoureuse puis soucieuse, prit des chemins de traverse entre son lit et le canapé du salon, davantage en peignoir et de moins en moins apprêtée. Elle les quitta lui et son père pour aller vivre une mélancolie mal soignée en Provence.

Un divorce et deux années plus tard, elle réclamait la garde exclusive de l’enfant.

Il fait nuit à présent. Antoine presse ses paupières du pouce et de l’index et bâille bruyamment. Il étire son dos en baissant les épaules et fait craquer les articulations de son cou à gauche puis à droite dans un ajustement cervical. Il cherche une station de musique depuis une commande au volant et tombe sur le refrain d’une chanson de Cabrel.

Il n'a pas trouvé mieux

Que son lopin de terre

Que son vieil arbre tordu au milieu

Trouver mieux que la douce lumière du soir

Près du feu…

Huit cents mètres plus loin il quitte l’autoroute et suit une départementale en direction de la forêt du Mas-d’Agenais. Il se perd très vite avec l’obscurité et arrive bientôt dans un village qui lui rappelle Marmande. La place est vide, les chiens silencieux et les angles des maisons mal définis au coin des rues qui en partent. Elle se penche légèrement sur son centre, ce qui lui permet de couper le moteur sur les derniers mètres. Il freine contre un trottoir devant la halle du marché, tire sur le frein à main et s’endort après avoir bu une bière.

« Hé ! Gamin ! Reste pas dans ta voiture comme ça, ce n’est pas un bon endroit pour dormir, tu vas attraper un torticolis. »

Antoine se réveille et constate qu’il a dormi la bouche ouverte en restant assis devant le volant. « Tu peux laisser ta voiture ici elle ne gênera pas, mais viens dormir chez moi tu seras mieux. Tu vas voir, j’ai une climatisation entièrement écologique grâce à des murs bien épais, tu vas roupiller comme un bébé. »

Le type qui vient de crier derrière son carreau lui sourit à présent. Antoine jauge sa trogne rubiconde et son grand âge d’un coup d’œil et décide de le suivre.

Ils entrent dans une ferme en L jouxtée par une grange, une étable et un verger. Du lierre s’enroule sur les arbres depuis une éternité sûrement, car il atteint les branches hautes de la plupart d’entre eux. Le terrain ravagé est envahi par de hautes herbes et les ronces, et contre le mur de la grange on peut apercevoir l’ombre d’une tondeuse autoportée Massey Ferguson en mauvais état. On repère la fatigue des vieux à l’entretien des jardins, et on s’inquiète à partir du moment où ils ne s’occupent plus leur potager. Dans celui-ci, une petite parcelle tient vaillamment de la tomate tuteurée, de la salade sucrine, du haricot plat et de la pomme de terre Belle de Fontenay.

Pousse-toi Yupanqui, il est avec moi. Allez ! Va là-bas ! Le chien de la maison, un Patou crasseux aux poils collés dégage le passage de l’entrée et retourne se coucher sous un escalier qui mène aux pièces de l’étage supérieur.

Le lendemain, Antoine est réveillé par le silence. Il est allongé sur un matelas mou pourvu d’une couette fourrée de plumes d’oie – ça pue la volaille, dans une chambre obscurcie par des volets clos.

Quand il descend, l’odeur du café frais lui fait bien vite repérer la cuisine.

« Bonjour Monsieur, je… – Té ! Gamin ! As-tu bien dormi ? – Oui merci, est-ce que je peux vous… – Tais-toi tu m’saoûles ! Qu’est-ce que tu es bavard non mais sans blague ! Tiens, mange ! Je t’ai préparé des tartines avec de la confiture de coings faite maison par Madame Gérard, la buraliste. Avec ça t’es pas prêt d’choper la crève ça tient les rhumes à distance. Ça éloigne le médecin mieux que les pommes. Dis m’en des nouvelles ! »

Antoine finit son bol et va le laver dans l’évier.

« Merci pour l’accueil, c’est très aimable à vous de m’avoir hébergé, vraiment. Mais combien je vous dois pour la chambre et le petit-déjeuner ? » « Ah ça si c’est pour être vulgaire que tu ouvres la bouche autant que tu ne dises rien mon gars dis donc ! » « Excusez-moi, je ne voulais pas vous manquer de respect au contraire, je voulais juste être poli. »

La confusion d’Antoine fait rire le vieux. – Allez gamin, c’est bon ! Si tu veux te laver, la salle de bains c’est la petite porte du fond, après la deuxième chambre sur la droite. Le chauffe-eau est en panne mais avec ce cagnard ça ne va pas te gêner je pense de te laver à l’eau froide. Il y a des serviettes propres sur la tablette au-dessus du radiateur : tu n’as qu’à te servir.

Clarisse pendant leur mariage avait refusé d’acheter une maison. C’était une femme de la ville avec ses usages et ses mœurs, un métier dans un centre d’affaires avec ouverture sur un tableau de statistiques et un goût prononcé pour tout ce qui sentait le métro et les centres commerciaux. Elle voulait que Julien puisse avoir accès à toutes les commodités et le rêve d’une maison à la campagne n’exista rapidement plus dans la mémoire d’Antoine.

En se promenant dans le verger, il réalise qu’il aurait pu vivre de la terre. Il ne sait pas exactement en quoi faisant, du fromage, des légumes ou le berger, mais il aurait pu. En ville il était complètement athée, mais devant un arbre ou un champ de blé, il se sentait fils du ciel par le corps de la terre. Il n’éprouvait plus le début et la fin des choses, l’absurdité d’une vie sans autre but que celui d’aller mourir, à reculons ou au pas de course, sur un chantier ou en laissant le temps lui enserrer le visage dans des mains osseuses et froides. S’il épluchait du lichen sur la face nord d’un prunier, il pouvait comprendre qu’il appartenait à un cycle à plusieurs temps ; il acceptait la saisonnalité quaternaire qui lui prouvait qu’il était de passage avant de changer de monde, que son amour pour son fils ne pouvait se réduire à un instinct de reproduction et que le moment choisi pouvait être n’importe quand s’il se sentait prêt.

Quelques mois plus tard, le chauffe-eau est réparé ; la tondeuse fonctionne ; le terrain est dégagé et le chien sent le propre. Le technicien de maintenance a payé son écot et grille soigneusement une cigarette derrière la grange avant de l’écraser sous le talon de sa chaussure de sécurité.

Il lève les yeux sur un nid en entendant des oisillons piailler au retour d’une mésange mâle, plus grosse que celle qu’il avait observée au tribunal. Elle faisait des aller et retour avec sa femelle pour gaver les becs insatiables, pas trop loin afin de ne pas laisser les petits sans surveillance.

Le vieux bonhomme le rejoint pour s’asseoir près de lui, un torchon à vaisselle sur l’épaule droite. – Tu sais, remarque-t-il, presque tous les oiseaux mâles s’occupent de leurs petits. Ils aident à couver et ils vont chercher à manger jusqu’à ce qu’ils soient autonomes. Aucun n’abandonne le nid, ils assument tous leurs responsabilités…

Antoine tourne résolument la tête et se concentre sur l’avancée d’une colonie de chenilles processionnaires traversant un tapis d’aiguilles de pin. Ses lèvres sont pincées et il pose son visage entre ses mains pour maîtriser les tremblements de son menton. –  Et bien quoi, qu’est-ce que j’ai dit gamin ? Tu ne vas pas te mettre à pleurer j’espère, ça va faire gueuler Yupanqui !

Antoine sur le trajet du retour replie une à une les lames de ses angoisses : il sait qu’il pourra obtenir un droit de visite, et Julien de toute façon aura bientôt besoin de lui. La route à dévider sous ses roues est plus rapide à présent qu’il s’agit de rentrer quelque part, enfin chez lui, enfin dans un lieu dont il pourra donner l’adresse postale à son fils. Les panneaux de village ne l’inspirent plus aux entrées. A moins de tomber sur une pancarte “maison à vendre” et d’avoir le temps de se garer sur le bas-côté pour noter le numéro de téléphone de l’agence et repérer en comptant les fenêtres où repeindre une chambre d’enfant – de préférence à l’étage.

Il caresse la photo du petit qu’il conserve dans la poche du pare-soleil. Il se regarde dans le rétroviseur et n’arrive pas à se sourire. Le temps lui apprendra peut-être à s’accorder un peu d’indulgence, le temps qu’il arrive au bout de la route…


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