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Ouf, Alain Minc n'aime pas Mediapart!

Publié le 12 octobre 2008 par Cguittard @cguittard


Source 10 oct 2008 Par Laurent Mauduit  www.mediapart.fr
Pour avoir écrit un livre sur lui (Petits Conseils, Stock, 2007), j'avais déjà pu observer, lors de mon enquête, qu'il y a, en réalité, deux Alain Minc (à écouter tout spécialement sur cette vidéo à partir de la minute 8.45).

Il y a Mister Alain: c'est le conseiller huppé du CAC 40, l'éminence grise discrète mais influente de l'Elysée ; celui qui souffle à l'oreille du président l'idée d'une suppression de la publicité pour la télévision publique et qui s'empresse d'annoncer ensuite la bonne nouvelle à son grand client Vincent Bolloré, qui va en tirer avantage; celui qui aime aussi jouer les intellectuels raffinés, l'auteur à succès que les médias s'arrachent actuellement pour obtenir quelques commentaires avisés - ou supposés tels - sur la crise financière. Et puis, il y a Docteur Minc : une personnalité moins connue, moins policée, parfois même irrascible.

Quiconque veut découvrir cette seconde facette du personnage, sans nuance, presque brutale, peut tenter l'expérience. Il suffit de prononcer un nom devant Alain Minc. Un nom, un seul, et voilà qu'il s'agace, qu'il s'emporte. Un seul nom... celui de Mediapart...

Lors de l'émission « Parlonsnet » que diffuse France Info, en collaboration avec Marianne2 et Eco89, les journalistes qui avaient invité Alain Minc cette semaine en ont fait soudainement l'expérience. Cela a été plus fort que lui. Au hasard du débat, le nom de Mediapart a été évoqué. Et alors, l'ancien président du conseil de surveillance du Monde a soudainement vu rouge. Il s'est mis presque en colère tout seul.

D'abord, il s'en est pris à moi-même - moi qui n'ai pas croisé sa route depuis fort longtemps ; - et à Edwy Plenel. Evoquant mon départ du Monde, à l'automne 2006, il a eu ces mots : «Laurent Mauduit, en réalité, n'est pas parti sur des pressions. Il est parti sur des choses erronées qui auraient fait condamner Le Monde».

On peut en prendre les paris : il y a sans doute assez peu d'auditeurs de France Info qui ont pu comprendre de quoi parlait alors Alain Minc. Car l'histoire est en vérité un peu complexe. Après qu'un article écrit par moi sur les Caisses d'épargne eut été censuré par la direction du Monde, dont le président du conseil de surveillance était alors Alain Minc, j'ai à l'époque cherché à comprendre les raisons d'un geste à ce point contraire à l'ancienne tradition d'indépendance du journal. Et j'ai à l'époque découvert que secrètement Alain Minc avait été le conseiller rémunéré du patron des Caisses d'épargne, auquel il demandait par ailleurs au même moment des financements pour participer à un plan de recapitalisation du Monde. C'est cette histoire qui est d'ailleurs le point de départ du récit de mon livre sur Alain Minc et les conflits d'intérêts dans lesquels il excelle.

Mais toutes ces nuances, Alain Minc ne les a pas données aux auditeurs. Non, il s'est laissé aller à son énervement, cessant d'un seul coup d'argumenter, pour diffamer : «L'attitude de Laurent Mauduit, manipulé par Edwy Plenel, lui-même manipulé de temps à autres par Dominique de Villepin, ne relève pas de la grande indépendance de la presse».

Et sans que quiconque ne le relance, poursuivant son monologue, Alain Minc a été jusqu'au bout de son agacement : «Et si vous considérez que le modèle d'indépendance de la presse, c'est Mediapart, dans ce cas-là, je suis assez inquiet pour la démocratie française. Rassurez-vous ! Le modèle économique de Mediapart règlera assez vite le problème, puisque le modèle économique choisi par Edwy Plenel est un modèle absurde. La presse sur le net ne peut être que gratuite. La presse payante sur le net ne peut pas marcher».

Un vrai coup de colère, donc ! De Mediapart, il a ainsi été question tout au long de l'émission. Une sorte de réaction compulsive. Comme une obsession. «J'ai toujours beaucoup de mal à voir les choses à travers les yeux des gens qui font Mediapart», dit Alain Minc, avant de brocarder tout aussitôt après «la culture de Mediapart, celle d'Edwy Plenel et de Laurent Mauduit, celle du complot», et de repartir quelques temps plus tard dans un nouveau tunnel, pour s'époumoner contre «les gens de Mediapart, pour la période où ils sont encore en vie».

Sur le moment, j'ai failli ne pas réagir. Après tout qu'importe ce que pense Alain Minc ! Il parle si souvent, courant radios et télévisions, surtout en ce moment avec son dernier livre, qu'on connaît depuis longtemps tous les recoins de sa pensée.

Mais finalement, je me suis repris. Car les propos d'Alain Minc sont évidemment moins anodins qu'il n'y paraît. D'abord, ils m'inspirent un regret : quand mon livre enquête est sorti, apportant de nombreuses révélations sur son rôle à la confluence de la vie des affaires (pour de nombreux grands patrons), de la vie politique (pour Nicolas Sarkozy) et de la vie de la presse (au Monde, ou en arrière plan de Libération), j'ai longtemps espéré pouvoir être confronté un jour à lui. Pour parler des faits, que j'avais découverts. Lui a toujours esquivé. Ce face-à-face, cette confrontation, il n'en a jamais voulu. Et quand une grande chaîne de télévision nous a proposé un débat, il s'est défilé. Ma propre invitation a d'ailleurs été annulée.

Du coup, Alain Minc continue donc à maugréer contre le livre. Mais à distance. Devant des auditoires qui ne connaissent pas forcément tous les faits et qui ne peuvent pas les lui opposer.

Ensuite, la sortie d'Alain Minc en faveur de la presse gratuite mérite bien sûr d'être retenue. Non pas que ce soit une surprise de sa part : dans l'un des conflits d'intérêt dont il a le secret, c'est lui, quand il était président du conseil de surveillance du Monde, qui a ouvert les portes du groupe à son client Vincent Bolloré, pour faire un journal gratuit en association avec lui, Matin Plus devenu Direct Matin. Lequel Matin Plus a fait un jour une « manchette » sidérante sur Paul Biya, le président du Cameroun - un pays dans lequel Vincent Bolloré a de gros intérêts.

Non ! Si cet éloge de la presse gratuite mérite attention, c'est qu'Alain Minc est, en arrière-plan, le grand organisateur des états généraux sur la presse. Et qu'il dit tout haut - sur la gratuité, sur le livre CGT ? - ce que Nicolas Sarkozy ne veut pas forcément assumer publiquement. En vérité, c'est cela qui est le plus inquiétant. Avec ses états généraux, on devine qu'une grande mise en scène est organisée. Mais qu'en vérité tout est déjà décidé.

Oui, c'est cela qui est le plus inquiétant. Car, après tout, qu'Alain Minc n'aime pas Mediapart, c'est son droit le plus strict - pour être honnête, ce n'est pas pour me déplaire. Mais derrière cela, derrière cette hostilité à l'encontre du modèle payant que notre journal en ligne incarne, on devine une toute autre aversion. Contre une presse qui cherche à construire et à défendre son indépendance


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