@ Sally Mann« (…) elle possédait pourtant un ouvrage qui prouvait le contraire : les trois enfants de Sally, en noir et blanc – des enfants d’une beauté à couper le souffle. La petite, allongée comme morte dans les herbes hautes, la peau brûlée par les rayons d’une nature prodigue, le songe presque palpable dans les feuilles éparses. L’aînée, nue et provocante, juchée sur le cuir blanc de ses patins à roulettes. Le dos du garçon, rongé par les croûtes noires d’une varicelle vaincue. La cadette marbrée de boue, boucles au vents, mine fermée. Le pipi au lit, le linge étendu. La mort d’un grand-père ; les agrafes brillantes d’un sourcil fendu de trop avoir joué. Le malaise possible à la vue de ces enfants aux corps dévoilés, aux visages blessés, se trouvait éradiqué par la grâce extrême, une parfaite connivence entre le photographe et ses sujets : la spontanéité de l’enfance saisie dans toute sa complexité, jusque dans ses recoins les plus dérangeants. Du travail de Sally Mann filtrait un amour tel qu’un visage de gamin ensanglanté devenait négation absolue du voyeurisme – simple saignement de nez, symbole de l’innocence et des étés solaires. Ces images, loin d’être choquantes ; reflétaient le désir d’une mère de fixer à jamais sa progéniture en train de grandir, de fixer tout ce qui est beau et tout ce qui laid dans le processus de croissance – la réalité pure d’un enfant qui grandit, le miracle de la vie offert à la postérité. En découvrant ce livre, j’avais enfin ressenti la photographie comme un art à part entière, d’une puissance qui m’avait jusqu’alors échappé. »
Extrait de "Twist", Delphine Bertholon





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