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Amputer sec

Publié le 09 octobre 2008 par Menear
Sans mauvais jeu de mots (ou peut-être un peu).
Coup de tête troisième jet était raté pour beaucoup de raisons, parmi elles une seule plus importante que les autres : la linéarité du récit. C'était une des bases de l'idée de départ. Il fallait suivre le parcours de C.D. sans jamais le lâcher. L'ellipse était inconcevable. Il fallait rester dans sa tête, dans son corps, dans ses pas. Je ne le crois plus désormais. Au contraire.
Parce que comprendre le mécanisme de la douleur est une chose, le retranscrire et le diffuser au sein du texte en est une autre. Parce que la douleur liée à l'amputation revient par vague, parce qu'elle retient le membre mort comme un lambeau absent-présent, il était important de dépasser le simple stade de la description passive (c'est d'autant plus indispensable pour un récit au présent). Il faut donc être en phase avec la mentalité, la personnalité et la douleur du narrateur. Douleur par vague implique donc une narration saccadée, diffractée, hachée. Tout l'enjeu de cette énième réécriture concerne la déconstruction de la linéarité, erreur accessoire liée aux deux ans de tâtonnements du manuscrit.
L'objectif est également de raccourcir des versions successives qui n'ont cessé de croître et de s'étendre de manière inconsidérée. Or je ne veux pas d'un roman fleuve. Importance, donc, de couper parfois des jours entiers (une semaine est passée à la trappe, temps « volé » par le plan tête & jambes élaboré au printemps), souvent des instants, moments ou heures transitionnels. Vital enfin de fragmenter toute une marche vide, paradoxalement très dense dans la première version. Idem pour la deuxième partie (Gare), qui depuis le troisième jet tombait sous une dureté irrespirable. Éradiquer les temps-où-on-meuble, ne conserver que la douleur brute, l'essence même du récit.
Ces ellipses récurrentes, glissées au sein du texte, me permettent aussi de jouer avec la typographie. Ceux qui se sont déjà aventurés dans les divers extraits publiés ces dernières semaines l'auront sans doute remarqué : le texte est sans arrêt ciselé par des barres verticales ( | ), fonction graphique un peu simpliste pour couper sec (d'où le titre du jour) l'agencement des phrases. Parce qu'après tout il est d'abord question de coller au plus proche des pensées du narrateur et que ces coupes claires ne cessent de se diffuser dans son sang. Moyen également de presser des sensations toujours au bord de la rupture, de précipiter des évènements ou secondes sur lequel il n'a que peu de prise. Manière enfin de coller pour de bon à la nervosité du personnage que je n'arrivais jusque là jamais à saisir véritablement.
Exemple concret d'une scène coupée au montage qui utilise ce procédé : course-poursuite (et inversement) d'une ombre contre une autre proposée à la lecture ci après (et partir du principe que c'est aussi le rôle du blog que de pouvoir mettre en lumière des pages amputées, justement, et développer en parallèle un récit qui n'aurait sans cela jamais pu voir le jour).
J'entends mon estomac qui vibre et ça remonte jusque dans ma gorge la première fois que je l'aperçois mais je fais pas gaffe. Lui, je pense : juste une ombre de plus parmi les ombres au sol. Celles de l'été Canicule. Soleil fixé-fondu là-bas dedans.
J'entends ma gorge cracher quand je comprends que cette ombre à un visage. Juste que moi : j'arrive pas à le déchiffrer. J'entends mes genoux craquer quand je commence à accélérer une première fois. Et puis une autre. Et encore une autre.
C'est juste une ombre qui coule par dessus les vitrines des magasins qu'on longe, je constate. Juste une ombre de plus dans le sillage de la mienne. Pas une fois je me retourne, je constate. Pas une fois je lui donnerais l'occasion de savoir que je|
Que je sais qu'il me suit|
Que je sais qu'il me veut|
Que je sais qu'il me fixe|
Je me contente de presser les semelles de mes Van's dans le goudron fondu. Je me contente de raser les angles des magasins, frôler les quelques corps qui fusent en sens inverse. Tourner au hasard des marteau-piqueurs et des bouches d'égout. Des fois buter sur le rebord des trottoirs. Puis voir son corps trop vague saccader au travers des vitrines. Toujours là.
(...)
Quand je sens que derrière il perd de la distance un petit peu|
Quand j'aperçois les portes automatiques qui s'ouvrent et se ferment toutes seules à ma droite|
Je me laisse happer sur le côté et les portes automatiques qui s'écartent entre mon poids. Ça s'appelle l'instinct. Je me fonds à l'intérieur. La Poste. Lumières électriques depuis le plafond et relents de fraîcheur-plastique que je me retiens de respirer. L'été Canicule, je me dis, partout, toujours. Périmé. Persistant.
Je laisse mon corps en sueur s'engluer dans la file d'attente devant la ligne jaune. Je colle mes yeux ternes contre l'écran de surveillance. Dans l'axe de l'objectif, dans l'œil de la caméra : cette forme, silhouette, ce type, qui :
fait mine de rien regarder, de rien chercher, de rien perdre
s'arrête un moment
se pose contre la barrière, son regard errant sans réellement errer
puis repart. Un pied lassé après l'autre après l'autre sur le trottoir d'en face. Ses bras décollés du|
- Oui-c'est-pour-quoi ? elle me demande, la bonne femme du guichet de l'autre côté de|
Soleil glissé, ombre retournée. Les rôles, je constate : inversés. Moi le chasseur et lui la proie. Mes pas dans ses empreintes brûlantes qui creusent net le goudron chaud au sol. Mon ombre qui tutoie la sienne, à traquer mes peurs les plus primaires. Mon sang fort depuis la nuque jusqu'au coude.
De dos et plusieurs gueules entassées entre nous, je remarque : difficile de comprendre ce qu'il est. Qui il est. Des fois sa démarche et les branches de ses lunettes qui dépassent à l'arrière me donnent l'impression que|
Et puis ensuite je me reprends. Je me dis que ça peut pas coller. Je me dis que quand je vois ce que j'ai envie de voir, ça veut dire que je dois probablement me planter. Et puis je pense à Nil, le vrai. Tous les deux à se laisser aimanter l'un par l'autre, je me dis. Tous les deux à slalomer au milieu des rues et des gravats autour. Tous les deux seuls, piétinés par l'été Canicule et tout le|
Je le perds quelque part entre la Fnac et l'une des rues qui plonge autour.
Son ombre, je constate : disparue.
Son odeur : évanouie.
Ses pas : secs. Les miens aussi.

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