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Communauté ou société ?

Publié le 14 octobre 2008 par Argoul

La référence d’hier (avant la chute du Mur) était binaire : dictature mais bureaucrate-socialiste - ou libertés mais anarcho-capitaliste. Or tout change. Aujourd’hui est plus compliqué parce qu’un système (qui se disait “socialiste”) a clairement échoué : embrigadement dès l’enfance et délation, exode massif dès le Mur ébréché, catastrophe écologique de la mer d’Aral, technologique de Tchernobyl, dégradation constante du niveau de vie par remontée de la mortalité infantile, alcoolisme, hôpitaux vétustes, rationnement, etc. L’autre système (capitaliste-libéral) a évolué : il est passé de l’État-providence (vieille nostalgie sur laquelle joue Besancenot) à la déréglementation tirée par l’innovation technologique et poussée par l’incapacité à juguler l’inflation dans les années 1980, jusqu’aux dérives matheuses du risque et du levier qui explosent aujourd’hui.

Face à toute réalité qui déplaît, naît toujours une utopie. C’est humain, normal, c’est pourquoi les religions renaissent. L’idéal “communiste” (jamais réalisé) est une utopie. Il a été rationalisé par Marx mais vient de la plus haute antiquité (voir les Iles du Soleil de Diodore de Sicile ). Le problème de Marx est que, s’il croyait voir “scientifiquement” une évolution à l’œuvre dans les sociétés, il ne pensait pas possible un passage au communisme idéal sans forcer un peu les événements. Mais cela le gênait, c’est pourquoi il situait le communisme “véritable” sans l’Etat (dépérissement), et dans un avenir très lointain (après que le capitalisme se soit accompli et consumé). Il n’a donc pas analysé le passage. Il sentait bien (Lénine s’est engouffré dans la brèche) que la contrainte “de classe” engendrerait quelque chose comme une dictature, qu’il ne pensait cependant que comme un bismarckisme un peu plus fort (voir sa biographie par Attali). Or il se trouve que, dès que vous en créez les conditions, la nature humaine reprend le dessus et que le pouvoir est une tentation trop grande pour le laisser aux autres ou même le partager… D’où le communisme “réalisé” en URSS et ailleurs : un despotisme à peine éclairé, des dirigeants qui s’accrochent jusqu’à ce que seule « la biologie » les détache du pouvoir.

Le propre du sociologue est de dégager des types abstraits de relations sociales. Deux modèles sociaux attirent : la société ou la communauté.

•    La communauté est fondée sur la « tripe » irrationnelle, sur la « croyance » : soit la prétention ‘scientifique’ ou fondamentaliste d’un parti unique ou d’une religion ‘révélée’, soit le nationalisme d’un peuple de jeune organisation étatique.

•   La société se veut fondée sur la raison : le libéralisme établit un ‘contrat’ tacite via le droit, l’élection et le marché. Il n’existe pas d’économie sans société - donc sans motivations qui viennent d’ailleurs que de l’argent et du profit ; il n’existe pas de capitalisme sans État qui fasse respecter des règles a minima ; il n’existe d’ailleurs pas d’État puissant sans une économie solide, socle et moteur de sa puissance.

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Dans l’État de type communautaire
, ce qui compte est le groupe - et ce qui va avec : l’égalitarisme, donc la contrainte d’en haut pour l’imposer à chaque individu génétiquement différent des autres… Voyez Sparte, le Japon, l’Allemagne des années 30, l’URSS brejnévienne, la Chine han d’aujourd’hui. En Chine, un décret de l’État-parti exige que chaque famille n’ait pas plus d’un enfant, deux dans les campagnes ; au-delà, c’est l’avortement obligatoire. Chaque hôpital de district affiche sur ses murs la liste des familles, leur nombre d’enfants autorisés, avec un numéro de téléphone pour dénoncer toute grossesse suspecte. Tout le monde « sait » et surveille tout le monde – c’est ça la communauté.

Dans la société de type libéral, ce qui compte sont les libertés de l’individu, son épanouissement personnel - et ce qui va avec : son insertion dans la société via le débat, le droit, l’initiative (artiste, chercheur, entrepreneur, explorateur) ; et des métiers d’administration pour ceux qui ne se sentent pas créateurs. Voyez Athènes, l’Angleterre, les Etats-Unis, l’Allemagne depuis 1945. Dans le système libéral-capitaliste, l’économie permet le pouvoir via la création de richesses ; dans le système communautaire c’est la cooptation (le bon plaisir politique, donc le respect de la ligne de ceux qui vous cooptent).

Il s’agit de “modèles”, nés historiquement, avec des traits propres. Aucune société réelle ne correspond tout à fait à un modèle-type. Il y a eu différentes sortes de communautarisme-communismes ; il y a eu et il y a encore différentes sortes de libéralisme-capitalismes.

Toute société complexe (qui va au-delà de la cité grecque de 10 000 habitants), a obligation d’organisation (en gros l’Etat) et exigence de libertés (en gros la société civile). C’est cette dialectique entre la contrainte d’organisation et l’épanouissement individuel qu’il faut socialement gérer. Cela reste perpétuellement à inventer car tout change et l’homme est un être imparfait perpétuellement insatisfait. D’autant qu’il n’y a pas forcément “progrès” : on est passé de la démocratie citoyenne grecque (avec ses variantes tyranniques ou monarchiques) à la dictature romaine (avec ses allers-retours historiques entre démocratie, ploutocratie, dictature, imperium), puis à la féodalité (anarchique, puis centralisée, puis tempérée), avant que la méthode scientifique (qui a détaché des dogmes religieux), les grandes découvertes (qui ont permis l’ouverture d’esprit et les échanges commerciaux de denrées rares, donc l’enrichissement de quelques-uns), ouvrent la voie à la fin du racisme de naissance ou de clan (et plus tard des peuples) - et permettent à peu près la reconnaissance sociale des mérites individuels et de la relativité des cultures. Mais le vieillissement des sociétés libérales et la raréfaction des emplois a suscité le népotisme et le repli de caste, rendant plus visqueux l’ascenseur social, surtout en France.

Le défi d’aujourd’hui est de reconnaître que nous ne resterons pas longtemps les “aristos” du pouvoir économique et politique mondial, comme le dit si bien Hubert Védrine : le tiers-monde émerge, et très vite. Le développement de la science nous oblige à voir que la planète souffre de nos exploitations et orgueils du modèle chrétien & Lumières (« se rendre maître et possesseur de la nature »). Enfin, nous sommes tous embarqués sur la même terre et avons obligation d’agir ensemble pour préserver l’avenir. Les États-nations subsistent et, comme les États-tiers émergent à la puissance, le modèle d’Etat-nation va subsister longtemps, par fierté. La ‘communauté idéale’ (l’administration mondiale des ressources) reste donc impossible tant que cela durera. Reste le donc le modèle « société », fondé sur le droit négocié par le débat commun. Les récents accords pour résoudre la crise financière sont de ce type; d’autres s’occupent du climat, ou du terrorisme, de la piraterie, de la prolifération nucléaire, de la faim dans le monde, du SIDA, etc.

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Le libéralisme a toujours évolué (c’est même sa marque, selon René Rémond), il s’adapte à la nouvelle donne et s’adaptera aux contraintes écologiques (qu’elles viennent des Etats ou des opinions). L’analyse du présent nous fera pousser le système dans la “bonne” direction. Quelle est cette “bonne” direction ? Comme elle ne vient pas toute armée de la bouche d’un archange, messager d’un Dieu extérieur, encore moins d’une quelconque « loi » de l’histoire ou de son avatar actualisé, le « mouvement » social, force est de débattre entre nous pour le savoir. Si la poussée sociale existe et se constate, elle n’est qu’un chaos de forces antagonistes, « un sac de pommes de terre » disait Karl Marx. Des manipulateurs la récupèrent à leur profit sans que cela soit ni le « seul » ni le « meilleur » chemin… sauf pour leur propre pouvoir ! Nul ne détient “la vérité” sur ce qui serait “bon” pour tous. Les Chinois, les Vénézuéliens, les Suédois, les Bantous ont d’autres idées que “nous”, Français-occidentaux-animés-de-bonnes-intentions, sur l’avenir souhaitable du monde commun. Il faut le reconnaître, sans pour cela démissionner de nos traditions et cultures. Donc participer au débat global… sans affirmer détenir “le seul” Modèle révélé il y a un siècle et demi.

Pour cela il serait bon de quitter la langue de bois médiatique de l’incantation. Ne parle-t-on pas à tout bout de champ de ‘communauté’ là où il n’y a que des égoïsmes réunis par les seuls intérêts de faits ? De la communauté européenne (dont on voit trop souvent le grand écart) à la communauté internationale (dont Hubert Védrine montre l’inanité), à la communauté éducative (quasi nulle selon le dernier film de Laurent Cantet) et à la communauté virtuelle (qui met en scène les ego dans des « Fesses boucs ») ! Si c’est « ça », le monde merveilleux du « communautaire », cet amalgame de moi-je-personnellement narcissiques, vous comprenez pourquoi l’on peut préférer le contrat d’une « société » choisie établi sur le droit, plutôt que la contrainte de fait, de hasard ou de parti. Ce qui hérisse la raison, dans l’eau tiède qui sert de « pensée de gauche » aujourd’hui, est cette contradiction hypocrite entre l’intolérance maximale au laisser-faire économique - et la tolérance laxiste inimaginable envers le laisser-faire social et intellectuel. Est-ce si dur de « penser » ?


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