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Les vieux de la vieille

Publié le 14 octobre 2008 par Sylvainetiret
Six roses
On vit quand même dans un drôle d’endroit et dans une époque curieuse. Regardez-moi ce film et comparez. Il ne date pas de Pépin le Bref. Il a juste 46 ans. Ne me dites pas que c’est bien vieux, vous me vexeriez, moi qui suis né en 1960 et qui me sens encore dans la force de l’âge. Et pourtant … si on me disait que ce film a été tourné sur Uranus, je serais tenté de le croire si je n’avais pas vécu, hier ou presque, cette période si étrange quand on la regarde d’ici et de maintenant.

Affiche France (notrecinema.com)

D’abord, il y avait des acteurs ! Rendez-vous compte : Jean Gabin, Noël-Noël et Pierre Fresnay sur la même affiche. Je veux bien ne pas être passéiste, mais dites-moi un peu qui vous mettriez aujourd’hui pour faire l’équivalent ? Romain Duris et Benoit Magimel ? Quelle blague ! Je vous accorde Gérard Depardieu, peut-être Daniel Auteuil, et puis … ? Mais bon, on ne va pas pleurer sur ça aussi, c’était juste en passant.

Affiche France (notrecinema.com)

Mais de quoi s’agit-il au juste ? D’une histoire toute bête. Dans un bourg de Vendée, Jean-Marie Péjat (Jean Gabin) et Blaise Poulossière (Noël-Noël), deux papys (qui s’annoncent à l’âge canonique de 65 ans ! En tenant compte de la progression de l’ordre de 3 mois par an de l’espérance de vie depuis quelques décennies, en 46 ans ça nous met l’équivalent aujourd’hui à 11 ans et demi de plus, soit 76 ou 77 ans. Vous y croyez, ça ?!) attendent le retour au pays d’un ancien copain, Baptiste Talon (Pierre Fresnais), qui vient de prendre sa retraite des Chemins de Fer (on ne disait pas encore facilement « de la SNCF » à l’époque). Déjà que le bourg avait du mal à contenir les incartades des deux acolytes locaux, l’un réparateur de vélos et l’autre sous la coupe de son fils depuis la reprise en main de la ferme familiale par la progéniture, l’arrivée du troisième larron met le feu aux poudres. C’est qu’ils ne sont pas commodes les trois pépères. Le club de « foute’balle » local en sait quelque chose, quand les gringalets en culottes courtes doivent venir chercher leur ballon égaré dans le jardin du père Péjat. Et Monsieur le Maire qui doit se farcir de tancer les Anciens turbulents, fortes têtes et forts en gueule. Las de cette hostilité communale, l’idée géniale du trio surgit des échos qu’un ancien collègue de Talon lui a écrit de la qualité de vie dans l’hospice de Gouyette, à deux pas de là. Puisque les gamins ne savent plus rigoler ni apprécier le pinard, y’a qu’à y aller tous les trois, à Gouyette ! Tu viens-t’en, Blaise ? Et les voilà partis pour une randonnée campagnarde, et copieusement alcoolisée, par monts et par vaux, croisant leurs souvenirs d’enfance défraîchis à mesure qu’ils sillonnent le canton. Malheureusement, Gouyette n’est pas à la hauteur des espérances, et force est de faire le mur au nez et à la barbe des nonnes à cornettes qui régentent le lieu. C’est ainsi que les trois lascars refont la route en sens inverse, toute honte bue et la queue entre les jambes, pour arriver au bourg entre deux gendarmes comme de vulgaires garnements voleurs de poules, promettant enfin de se tenir bien sages. Promesse d’ivrogne …
Passons sur la musique sifflée qui donne un cachet rural sans pareil. Passons sur les images et la pureté d’un noir et blanc que les techniciens de l’époque avaient fini par maîtriser avec un sens du contraste qui vous plonge dans l’imaginaire aussi sûrement qu’il vous donne une impression de réalisme à vous faire regretter l’invention de la couleur. Passons sur la maîtrise de Gilles Grangier dont la réalisation doit faire face aux espiègleries d’un trio infernal qui ne lui rend manifestement pas la tâche des plus aisées. Passons sur les seconds rôles dont la simple contemplation replonge dans un océan de souvenirs attendris. Le générique mentionne même Robert Dalban, même si je dois avouer que ne l’ai pas vu passer. Il ne manquerait que Pierre Mirat et Raymond Bussière pour que mon Panthéon soit complet, mais on ne peut pas trop en demander tout de même … La seule fausse note vient peut-être de Pierre Fresnais manifestement plus à l’aise dans les rôles de bourgeois de la bonne société que dans les piliers de bistrot de la campagne profonde. Il a beau faire ce qu’il peut pour rendre un accent vendéen épais, on y sent malgré tout comme un rien de distinction parisienne. Nul n’est parfait.
Mais le sujet n’est pas là. Le sujet, même si ce n’était pas celui de l’époque, et même si le film était loin d’avoir la moindre prétention de chronique rurale, est de réaliser à quel point une distance de 45 ans fait changer de planète. Gabin et son mégot aux lèvres du début à la fin du film. Le gros rouge coulant à flot dans des gosiers assoiffés et connaisseurs d’un bout à l’autre de l’histoire. Aucune ligue de vertu ou de santé publique à l’horizon. L’Antiquité, je vous dis ! Un gendarme à vélo qui répare sa chaîne sur la place du village. Un grand-père en bleu de chauffe du matin au soir et une musette en travers de chaque épaule. Des bacchantes que même la soupe de la veille y trouve encore à se loger. Une chignole à main ! Mon Dieu, ça fait combien de temps que je n’avais pas vu une chignole à main ?! Et la collection de galures sur les têtes des pauvres bougres dans le parc de l’hospice de Gouyette ! Mais par-dessus tout, ce regard pétillant des énergumènes en vadrouille ! La dernière fois que je l’ai vu, c’était dans les yeux de mon grand-père, et il avait 105 ans. Dîtes-moi que j’aurai le même si ma cirrhose, mon cancer du poumon, mon artérite, les accidents de voiture, et Sarkozy me laissent aller jusque là ! S’il vous plait …
Mais peut-être que, finalement, 45 ans c’est effectivement un monde, et que ce monde là a effectivement disparu. Putain, dîtes-moi que je me plante !!!


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