Magazine Asie

Un avis de touriste et un peu plus

Publié le 20 octobre 2008 par Thomas Bertrand

Un texte de Nicolas Giraud:

«Cher Thomas, tu m'avais demandé pendant mon séjour chez toi, en avril, un avis sur le Japon, un avis de "touriste" puisque c'était mon premier voyage dans ce pays où je voulais venir depuis longtemps. Je ne te réponds que maintenant, j'avais, je crois, besoin d'un peu de distance. Il a fallu en réalité que je m'exile aux Etats-Unis pour pouvoir penser un peu au Japon, et comprendre les comparaisons, la vision que chacun a de l'étranger. J'utilise exprès cette forme très réductrice de la comparaison et du cliché, les Japonais…, les Français… (et aussi les Américains…), car je crois que c'est la première grille de lecture, sinon la seule, que l'on utilise en voyage. Plutôt que de vouloir y échapper, j'essaye de l'utiliser au mieux.

On croit reconnaître certaines choses au Japon et ces choses nous servent de point d'appui pour essayer de comprendre, d'approfondir tout le reste, ce qui nous semble radicalement étrangère, presque irrationnelle. Faire la différence entre le wasabi et le wabi-sabi, réévaluer la portée du jardinage ou le poids réel d'un jeu de go, tout cela fait partie des expériences physiques nécessaires pour compléter les connaissances rationnelles ou littéraires que l'on amène avec soi.

Mais reconnaître m'a souvent semblé un piège. On a si vite tendance à reconstruire notre solide cadre de pensée sur un vague élément de ressemblance, souvent d'ailleurs sur un détail mal interprété.

On reconnaît la marque des Etats-Unis au Japon, des pans entiers ici et là, dans le rapport frénétique et infantile à la consommation par exemple. D'autre fois, on a le sentiment d'une opposition totale. On ne devient pas Japonais, on reste un gaijin alors qu'être Américain c'est presque uniquement se sentir – et se proclamer - Américain. Là où les Japonais sont d'une discrétion exemplaire, d'un calme imperturbable, les Américains vous arrêtent dans les allées du supermarché pour vous raconter leur vie – au cas où vous ne les auriez pas entendus venir depuis le rayon des boissons énergétiques.
Rien à vrai dire n'est une qualité ou un défaut, ni chez les uns, ni chez les autres. Il n'existe finalement que le plaisir ou le déplaisir de voir l'ensemble former un système complet, exactement les mêmes réactions humaines mais combinées différemment.

Même dans cette soif frénétique de consommation les deux pays construisent, avec les mêmes outils deux mondes opposés. Pour les Américains, acheter est la fin ultime de la modernité, la finalité d'un mouvement entamé avec la conquête du territoire, puis du monde, puis de la lune, puis des frigidaires avec des distributeurs de glaçon. On est toujours dans le "trop", le luxe c'est la quantité, la climatisation est à fond, le chauffage est à fond, la voiture et les burgers sont énormes. Le pays certes est gigantesque. Pour les Japonais, il s'agit, avec beaucoup de précision de comprendre une modernité qui leur échappe, cette modernité, ce lent passage d'une société traditionnelle à une société industrielle qui n'a pas eu lieu au Japon.

Le basculement direct d'une pré-modernité à une post-modernité explique sans doute cet étrange sentiment que l'on ressent, lorsque l'on est étranger, d'un société qui nous familière mais dont on ne peut comprendre les motifs. Le recyclage que l'on envisage en occident comme le moyen de prolonger une modernité moribonde est au Japon un principe ininterrompu, la transformation instantanée et réversible d'une société traditionnelle en une société post-industrielle.

C'est un avis à l'emporte-pièce, j'ai pourtant cette impression au Japon que je suis à la fois dans un simulacre et dans un laboratoire, c'est-à-dire que les choses n'arrivent pas pour elles-mêmes, pour ce qu'elles semblent être, mais qu'elles visent au-delà. Lorsque j'achète un objet en Amérique c'est pour l'objet, en France c'est pour (le plaisir de) l'acheter, au Japon le geste n'est que le véhicule d'autre chose, je ne veux pas dire quelque chose de spirituel, bouddhiste, etc, je dis juste quelque chose d'autre, peut-être l'emballage.»


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