Magazine Culture

Manuel de savoir-vivre en cas d’invasion islamique

Publié le 30 octobre 2008 par Savatier

 En 1974, sortait en salles Les Chinois à Paris, film dans lequel Jean Yanne transposait, d’une manière à peine déguisée, et avec l’œil acéré qui était le sien, l’occupation allemande durant la seconde guerre mondiale. Si le maoïsme, très en vogue dans les milieux intellectuels de l’époque, faisait l’objet d’une satire où l’humour et les clichés concernant la Chine se mêlaient, le film mettait surtout l’accent sur quelques comportements présentés comme « typiquement français ». La débrouillardise, les gauloiseries et le goût de la dérision y côtoyaient le cynisme, les bassesses de la collaboration, la délation, l’obséquiosité des autorités envers l’occupant, les résistants de la dernière heure et l’affairisme. Le film, politiquement incorrect avant l’heure, fut assassiné par la presse, de gauche comme de droite, mais connut un succès populaire considérable.

La démarche de Corinne Maier et Frank Martin n’est pas très éloignée de celle de Jean Yanne. Leur Manuel de savoir-vivre en cas d’invasion islamique (Michalon, 185 pages, 15 €) part, lui aussi, d’une invasion fictive annoncée dès l’introduction :

« Mais c’est surtout une fable qui, en une succession de vignettes volontiers déjantées, pousse la porte d’une France ripolinée en République française islamique. Une France voilée ? Non, une France dévoilée, mise à nu par ses essayistes, même – on ne voit jamais mieux la réalité qu’à travers le prisme de l’imaginaire. »

Ce clin d’œil à l’œuvre de Marcel Duchamp fait mieux comprendre le caractère provocateur du titre du livre, présenté sous couverture verte, comme on pouvait s’y attendre.

Car le contenu de cet essai se lit au second, voire au troisième degré ; il ne fera encourir aucune fatwa aux auteurs (ils ne sont pas musulmans) ni aucune menace ; ils ne risqueront pas davantage de tomber sous le coup des lois antiracistes en dépit du chromosome toujours chatouilleux des professionnels de l’indignation ; il s’agit d’un manuel de savoir-vivre, non d’un guide de survie. C’est la France qui, au fil des pages, se trouve surtout épinglée à travers la crise identitaire qui la traverse, la remise en question de son modèle d’intégration et, parmi ses représentants (entre autres), « quelques intellos [qui] ont été saisis depuis les années 1990 d’un amour immodéré pour l’Islam », ainsi que « tous ceux qui n’aiment pas les Juifs, les féministes, les Américains. »

Le ton est impertinent et décalé, ce qui ne surprendra pas les lecteurs de Corinne Maier

(j’avais beaucoup aimé son Lacan dira-t-on) qui s’attaque généralement avec un humour corrosif au politiquement correct, aux idées reçues les mieux acceptées ou les plus lénifiantes. Ici, toutefois, la dérision bienvenue cède, de temps à autres, la place à des plaisanteries (trop) faciles qui feraient volontiers penser à l’Almanach Vermot. On peut le regretter. Ainsi, la SNCF « qui gardera son nom dans l’avenir car il se prononce Hassan Sehef » reprend un jeu de mots que les Nuls avaient popularisé dans une de leurs célèbres fausses pubs télévisées des années 1980. Hors de son contexte d’origine et en l’absence de référence, ce calembour ne fait guère rire. De même, on aurait pu faire l’économie, notamment, de « ça craint du boudin », remplacé par « ça craint du kebab » dans un petit lexique d’expressions à dire ou ne pas dire dont les auteurs, qui, visiblement, ne manquent pourtant pas d’esprit, auraient pu tirer un bien meilleur parti.

En revanche, ils se montrent beaucoup plus à l’aise dès qu’ils échappent à cette facilité pour dénoncer certains traits de notre société : « autre pilier de l’Islam : l’aumône. Le musulman donne aux pauvres, car il est obligatoire de céder un pourcentage de ce que l’on possède à la communauté. La France, dont la fiscalité figure parmi les plus lourdes du monde, est quelque part déjà musulmane par le cœur et par le porte-monnaie. »

Tous les sujets, des plus quotidiens aux plus insolites, font l’objet de développements. Les religions sont renvoyées dos à dos sur plusieurs de leurs aspects : « la Bible a pu servir à justifier autant l’Inquisition que François d’Assise. Aussi, quand le pape Benoit XVI sous-entend que l’Islam est violent, c’est vraiment l’hôpital qui se fout de la charité ; et les croisades, la Saint-Barthélemy, les Indiens d’Amérique sacrifiés sur l’autel d’un bon Dieu peu amène ? », « Avant de porter un jugement rapide, rappelez-vous que toutes les grandes religions monothéistes ont théorisé la soumission des femmes. » Le port du voile s’en trouve relativisé : « N’oubliez pas que les femmes juives pratiquantes sont, elle aussi, invitées à dissimuler leurs cheveux, à l’extérieur de chez elles. »

Les intellectuels bien pensants n’échappent pas à l’œil impitoyable des auteurs : « Certains [imams] vulgarisent même un Islam tendance Télérama, donc parsemé de leçons de morale et de déclarations de principe creuses. » Non plus que la vision sécuritaire et hygiéniste de la société : « Jadis, le pouvoir s’incarnait dans le droit de punir et de donner la mort ; aujourd’hui, il est la norme qui contrôle notre existence depuis la naissance jusqu’à la mort. L’objectif du pouvoir est de nous faire vivre à tout prix, de vouloir notre “bien” au point de nous étouffer, de nous pister partout où nous allons. »

La censure fait l’objet d’une intéressante section (l’écriture, la peinture, les caricatures) où l’on retrouve une curieuse phrase de Jean Clair, tirée de son essai Malaise dans les musées, dont le conservatisme en surprendra plus d’un. Autre sujet d’étonnement pour le lecteur qui ne serait pas familier de l’Islam, le chapitre traitant de la sexualité :

« Dans le Coran, le sexe est lié au plaisir ; même s’il est interdit d’avoir des rapports sexuels hors mariage, beaucoup de choses sont permises dans le cadre de l’union maritale. Un progrès notable par rapport à la Bible, dans laquelle le sexe est strictement synonyme de procréation. »

Bien sûr, l’argument est un peu court et aurait mérité davantage de précisions. L’hostilité à la sexualité se retrouve surtout dans une partie du Nouveau Testament, les Epitres de Paul de Tarse, reprises dès les premiers siècles par les Pères de l’Eglise. En outre, on aurait aimé voir apporter certaines nuances entre les conceptions de l’érotisme des sunnites et des chiites dans la vie conjugale (ces derniers faisant généralement preuve d’une plus grande ouverture sur ce sujet). Mais l’idée globale est claire, tout comme la tolérance pragmatique de l’Islam envers la contraception, qui s’oppose à la stricte doctrine chrétienne.

Certes, le livre aborde, non sans humour, certains changements qui pourraient intervenir

en France dans cette circonstance loufoque « d’invasion », concernant les habitudes alimentaires, vestimentaires, la décoration intérieure, les sujets de thèse des étudiants. Un chapitre traitant des « distractions et plaisirs licites » offrent une belle satire de quelques émissions de télévision (La chasse à l’impiété…) ou quelques films (Tchao Passy) qu’on reconnaitra facilement à leur description au vitriol. Pour autant, la démonstration des auteurs se veut, entre les lignes, plus subversive : elle laisse entendre qu’à bien des égards, rien ne serait modifié, notamment au sujet du néoconservatisme moral ambiant ou de la place des femmes au sein de la société politique et économique. Ces dernières sont en revanche présentées – nouvelle preuve de second degré – comme un tremplin social pour leur mari, grâce au réseautage accru que permettrait… la polygamie.

Ce petit manuel s’apparente, à bien des égards, au Bienvenue à l’armée Rouge, le guide du collabo, qui fut publié chez Lattès en 1984 par Pierre Antilogus et Philippe Tretiack. Sa lecture distrait, même s’il aurait gagné à davantage de finesse dans l’humour. Certaines réflexions invitent à s’interroger, comme lorsque les auteurs se demandent si l’Islam ne serait pas « le salut spirituel des petits hommes nietzschéens sans vérité et sans valeurs, dont l’horizon se résume à un frigo neuf, à l’arrosage du pot de géranium et à une petite bière devant un match de foot. » Une manière de nous rappeler, sans doute, qu’il faut toujours se méfier des horizons à courte vue et des jeux du cirque.

Illustrations : Corinne Maier -  Harem, gravure 1837 - Mosaïque, fontaine de Mekhnes, Maroc.


Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Savatier 2446 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazine