La pression retombe à peine. Les sondages, les journalistes, même les conseillers de George W. Bush le prédisaient comme une tombée de neige mi-janvier au Canada : Barack Obama était assurément le prochain président des Etats-Unis. Des statuts Facebook aux badges arborés sur les sacs Eastpak, il ne pouvait en être autrement, car quoi de pire que l’administration Bush : un décès du plus vieux président des USA et la reprise en main du pays par une hystérique déguisée en agent immobilier. Car si les américains sont prêts à élire un noir à la tête de leur nation, alors cela vous donne une idée de la probabilité qu’une femme devienne présidente par accident.
Ce matin les yeux me piquent de fatigue et d’impatience, je suis excitée comme une veille de départ en classe verte, que s’est-il passé dans l’histoire pendant que je dormais, rêvant de ratons laveurs boulimiques – j’ai des rêves étranges comme 99% de la population ?
Sous la pluie crasse tout semble normal, aucune bombe nucléaire n’a encore ravagé le paysage quand je me lève, la télévision crépite en s’allumant, « this is history », des gens pleurent de joie, ou de soulagement, comment pourrait-on s’en foutre ? Bien sûr Obama n’est pas un super héros, il ne va pas donner à la Terre entière un bon boulot, une sécurité sociale en béton et de gentils petits labradors qui sauraient ouvrir les bouteilles de budweiser avec leur museau, mais il est le symbole d’une volonté de changement, le symbole d’une ouverture sur le monde et surtout, le symbole de l’american dream.
Si le taux de participation n’a jamais atteint un tel chiffre dans les bureaux de vote depuis 1908, ce n’est pas (seulement) parce que George W. Bush a laissé les citoyens américains avec une gueule de bois à faire vomir un joueur de catch, mais parce que le ticket démocrate promet depuis un an d’être passionnant : fini l’homme blanc, décevant et entêté, pour qui le patriotisme se résume à porter un chapeau de cowboy sur la tête et trois couilles dans le pantalon. 2008 annonce le règne d’une nouvelle mentalité : une femme ou un homme noir peut gouverner, qu’il ait un vagin ou la peau foncée, ce n’est plus un obstacle ni même un élément physique à amener sur le tapis pour permettre aux électeurs potentiels de s’identifier à eux. Cette victoire, c’est finalement un peu celle de Rosa Parks, cette femme noire qui en 1955 a refusé de donner sa place à un passager blanc dans un bus d’Alabama.
Lorsque l’investiture démocrate a été remportée par Obama, il est apparu très clairement que, comme dit l’historien Howard Zinn, « [il] n’a pas été choisi pour la couleur de sa peau, mais malgré la couleur de sa peau ». C’est ce qui fait toute la différence : Obama sait que l’Amérique connaît déjà bien assez la ségrégation raciale pour ne pas s’autoproclamer leader noir. On remarque à travers ses discours qu’il se félicite d’en être arrivé là aujourd’hui, qu’il félicite le peuple américain d’avoir su évoluer dans sa pensée et sa vision du monde depuis 45 ans, mais il ne supporterait pas d’être élu pour cette raison. Le fait qu’il soit né d’un mariage mixte ne fait que nourrir la légende.
Il est indéniable que son programme de campagne, de même que celui du candidat républicain, lui a servi plus que sa couleur de peau :
• fin de la guerre en Irak avec un rapatriement progressif (1 à 2 brigades / mois)
• instauration d’une couverture santé universelle (ce qui lui demandera le plus de difficultés compte tenu de la puissance des lobbies pharmaceutiques outre-atlantique)
• investissement dans les énergies renouvelables et les nouvelles technologies (depuis le refus de Bush de ratifier le protocole de Kyoto, les Européens étaient scandalisés de l’attitude étasunienne face aux problèmes écologiques)
• mise en place d’un sommet réunissant les chefs d’Etat musulmans (afin d’ouvrir la discussion et probablement d’éradiquer l’amalgame musulman = terroriste) et
• fermeture de Guantanamo Bay (« parce que [la torture] ne reflète pas ce que nous sommes »). Autrement dit, il y a du pain sur la planche.
Avec 5,4 millions de voix de plus que son concurrent John McCain, le point fort du désormais 44ème président des Etats-Unis a été de mettre tout le monde d’accord : les minorités, même hispaniques, qui se sont identifiées à lui, les femmes, qui ont lancé une campagne faisant référence à une affiche des années 60, et, définitivement, les hommes, probablement lassés d’entendre un vétéran ayant dépassé l’âge de la retraite leur raconter combien il est important de se battre en Irak.
Si la couverture médiatique consacrée ces derniers mois à la course présidentielle des Etats-Unis a été si phénoménale, de Paris à Sydney, en passant par Obama la ville japonaise, ce n’est pas tant pour une histoire de couleur de peau que pour l’espoir qu’elle a véhiculé. Peut-être qu’Obama ne sera pas à la hauteur de nos espérances, et que redresser la barre va être un sacré challenge pour lui, le poids des responsabilités prêt à l’écraser.
Mais ce qui importe avant tout aujourd’hui, c’est qu’on puisse y croire, et qu’on se dise que le monde n’est peut-être pas si pourri qu’on le pensait.







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