Michel Onfray n’est pas un auteur facile à suivre ! Non que sa pensée soit exprimée avec complexité, mais sa frénésie éditoriale oblige ses lecteurs à se tenir en permanence informé de son actualité. Avec Le Souci des plaisirs (Flammarion, 191 pages, 24,90 €), je pensais avoir entre les mains son dernier opus ; or, à quelques jours d’intervalle, sortait, du même auteur, Le Bucher de Bénarès (Editions Galilée, 113 pages, 19,50 €). N’ayant pas encore lu ce dernier, je me limiterai à rendre compte ici du Souci des plaisirs.
Ce livre, par la forme, ne ressemble pas aux précédents. Il se présente d’abord comme un bel objet, fruit d’un travail de composition soigné. Déjà, le premier plat de la couverture réjouit l’œil, grâce à une photographie de House of Vetti II de Robert Morris. Cette sculpture étonnante, faite de feutre et d’un simple tube, rappelle par son titre la fameuse maison de Pompéi, dont les fresques érotiques et priapiques, hymnes à la fécondité, furent miraculeusement préservées après l’éruption du Vésuve. L’œuvre de Morris aurait d’ailleurs tout aussi bien pu s’intituler L’Origine du monde II, puisqu’elle célèbre, elle aussi, l’éternel du sexe féminin.
L’intérieur du livre réserve d’autres agréables surprises : une maquette originale, une iconographie riche, des reproductions réussies, un papier de belle qualité. En feuilletant l’ouvrage, je n’ai pu m’empêcher de penser aux éditions impeccables que réalisait au XIXe siècle Auguste Poulet-Malassis, l’éditeur de Baudelaire, si prisées des bibliophiles. Un tel soin apporté à la fabrication d’un livre destiné au grand public est assez rare pour qu’on s’y arrête.
Avec Le Souci des plaisirs, Michel Onfray poursuit ses travaux sur la théorie hédoniste qu’il avait entamés en publiant L’Art de jouir en 1991. Ce doit être le neuvième ouvrage consacré à ce thème. Dans celui-ci, il évoque de nouveau son principe « d’érotique solaire » destiné à réhabiliter le corps et les sens occultés par près de vingt siècles de Christianisme, mais – ce qui est plutôt nouveau – il propose en alternative une lecture du Kâma-Sûtra, pris dans l’intégralité de son texte (36 chapitres), c’est-à-dire définissant tout un art de vivre et ne se limitant pas à ce que la plupart des Occidentaux considèrent de manière désespérément réductrice, voire égrillarde, comme un guide des 64 positions sexuelles (lesquelles n’occupent que dix chapitres).
Dès son ouverture, Onfray dresse un bilan de la misère sexuelle de notre société et cite
Freud : « ʺPour un peuple, la restriction de l’activité sexuelle s’accompagne très généralement d’un accroissement de l’anxiété de vivre et de l’angoisse de la mort, ce qui perturbe l’aptitude de l’individu à jouir et sa préparation à affronter la mort pour quelque but que ce soit.ʺ Autrement dit : la vie sexuelle indexée sur les principes de la morale dominante produit massivement des femmes frigides, des hommes sexuellement asthéniques, des peuples angoissés et anxieux. » Pour échapper à ce schéma peu réjouissant, le philosophe suggère une « déchristianisation de la morale sexuelle ».
Reprenant une structure présente dans la plupart de ses livres, Michel Onfray s’attache d’abord à une critique de la conception chrétienne du corps et de la sexualité. Sa première approche, une présentation du Cantique des cantiques, séduirait volontiers si elle ne se heurtait à la chronologie. Avancer que ce texte est « un poème vantant le mariage chrétien » et qu’il « ne contrevient pas à la doctrine paulinienne » pourrait laisser penser au non-spécialiste qu’il serait postérieur ou tout juste contemporain du Christianisme naissant ; or, faisant partie du corpus de l’Ancien testament, il lui est nettement antérieur. Bien plus heureuse est son analyse des imprégnations du Christianisme dans la société à travers l’art, l’éducation, la morale laïque et même la médecine : « Longtemps entre les mains des religieuses, les antalgiques, les analgésiques et tout traitement antidouleur passaient pour des auxiliaires du diable qui empêchaient de vivre la maladie et la souffrance comme une grâce, une bénédiction, une occasion de s’identifier à la Passion du Christ ». Un Christ dont l’auteur, résumant ce qu’il écrivait dans son Traité d’athéologie, met en doute la réalité historique, un sujet controversé, mais qui pourrait offrir l’occasion d’un intéressant débat incluant des historiens et des archéologues.
« Le christianisme, poursuit-il, a nié le corps, les corps ; il a exigé le célibat, la continence, la chasteté ; il a théorisé la haine des femmes, construit un édifice conceptuel misogyne et phallocrate ; il a voué aux gémonies l’invention de l’intelligence, une production explicitement signée par Eve ; […] il a fustigé l’érotisme, une création satanique, infernale, démoniaque, une perversion des anges déchus […] il a inventé un éros nocturne dans la nuit duquel nos corps gisent toujours comme dans un linceul sans aromates… » Une lecture de Paul de Tarse et de nombreux Pères de l’Eglise laisse en effet assez clairement cette impression ; en revanche, lorsque, dans la même phrase, l’auteur accuse le christianisme d’avoir « discrédité le sang vivant qui s’en [le ventre des femmes] écoule », là encore, on peut émettre une réserve : ce sang est tout autant discrédité par le Judaïsme (cf la Baraita de Niddah et la Mikvah) et l’Islam (Coran, Sourate 2, verset 222) ; les Dogons du Mali, dont la cosmogonie ne prend pas sa source dans le Livre, y voient aussi, hélas, un signe d’impureté.
Pour Michel Onfray, la haine du corps aurait été d’abord promue par Paul de Tarse en qui il voit un impuissant et un névrosé. S’il est difficile de prouver l’impuissance (tout comme son absence), la névrose peut se déduire d’une interprétation de ses Epîtres, ainsi que des Actes des apôtres, et jusque dans le surnom qu’il s’attribua lui-même, « l’avorton de Dieu ». L’importance qu’il consacre à la continence, à la chasteté, ne tolérant le mariage que comme un pis aller (un thème développé dans la 1ere Epître aux Corinthiens, mais de facto présent dans la moitié de ses Epîtres), alliée à de nombreux propos misogynes et à un rejet du monde (« N’aimez pas le monde ni ce qui est dans le monde ») ne laisse d’ailleurs pas d’étonner. A l’ombre de la croix, s’épanouirait donc un obscur objet du non-désir.
Après Paul, l’auteur s’attaque à Augustin d’Hippone (et, notamment, à sa Cité de Dieu) qui « sexualise le péché originel. A son tour, il lance l’anathème contre les femmes, coupables de la faute généalogique de toute négativité, il théorise la libido en regard de la chute, puis culpabilise le désir autant que le plaisir… » De fait, Augustin, dont on a dit qu’il était « l’inventeur du péché originel », en en faisant porter l’unique responsabilité à Eve et en affirmant qu’il se transmet de générations en générations (donc, par la sexualité), se démarque du Judaïsme et ne sera pas suivi sur ce terrain par l’Islam.
L’écriture de l’auteur, fluide et d’un style agréable, se teinte d’un humour parfois noir, mais
bienvenu. Ainsi, au sujet du théologien Origène qui, au nom de l’ascétisme et interprétant Matthieu 19, 12 et Marc 9, 43, décida de se castrer, on peu lire : « Origène expérimenta probablement, mais trop tard, que le siège du désir ne se trouve pas dans le pénis, mais dans le cerveau, un organe sexuel nettement plus massif et qui oblige à de plus subtiles mutilations… »
On trouvera encore sous sa plume d’intéressants développements sur la valorisation chrétienne du martyr, autour de la Légende dorée de Jacques de Voragine, qui dresse un catalogue assez édifiant des tortures subies dans la joie par certains des premiers chrétiens, tortures dont quelques-unes seront recyclées quelques siècles plus tard par l’Inquisition contre d’autres martyrs, un peu hâtivement jugés hérétiques, qui les subirent probablement avec un enthousiasme plus mitigé. Mais la partie la plus passionnante du livre concerne le réquisitoire du philosophe contre Sade et Georges Bataille, jugés incapables « d’envisager le corps, le sexe, la sexualité autrement qu’en vertu de leur nihilisme de la chair » et qui, en conséquence, d’une certaine façon, furent fidèles à la mouvance paulinienne, y compris dans le mépris des femmes. Rares sont les textes qui osent ainsi s’attaquer, notamment, à Bataille de manière aussi argumentée.
Les 77 dernières pages du livre sont consacrées à l’éros solaire, proposé en alternative à l’éros nocturne chrétien. Cet éros solaire s’appuie sur le Kâma-Sûtra pris dans son ensemble, comme « un dispositif intellectuel ritualisé qui associe le corps à des exercices spirituels destinés à produire des effets cultuels et hédonistes » – un hédonisme shivaïte dont l’auteur dresse les principes et dessine les contours, sans oublier de préciser qu’on ne le retrouve guère aujourd’hui dans une Inde profondément marquée par le puritanisme postcolonial. Ce Kâma-Sûtra est présenté, non comme le simple guide de positions qu’on imagine trop souvent, mais comme la base d’une philosophie de vie qui « ouvre à une éthique débarrassée de la morale » (entendre ici : de la moraline nietzschéenne). La démonstration séduit plutôt, notamment lorsqu’elle prône l’égalité de l’homme et de la femme et prouve que l’hédonisme, contrairement aux caricatures qui en sont trop souvent données, impose une véritable éthique dans une esthétique de vie.
Dans les toutes dernières pages, on peut suivre le raisonnement de l’auteur lorsqu’il pense que le normal (dans la sexualité) « n’est pas fourni par le modèle social et religieux dominant, mais par le contrat intersubjectif », en d’autres termes repose sur le libre consentement des individus. Il cite Charles Fourier à l’appui de sa thèse : « Ce qui fait plaisir à plusieurs personnes sans préjudicier à aucune est toujours un bien sur lequel on doit spéculer en Harmonie, où il est nécessaire de varier les plaisirs à l’infini. » Cette citation n’est pas sans rappeler celle de Chamfort : « Jouir et faire jouir, sans faire de mal, ni à toi, ni à personne, voilà le fondement de toute morale. » On partage sa vision, lorsqu’il affirme que le comportement « malheureusement trop réel du mari qui abuse de sa femme dans le lit conjugal sans son consentement procède du pathologique ». En revanche, il semble plus difficile de saisir les contours de ce qu’il nomme la « pornographie philosophique » qui aurait mérité un développement plus important. Peut-être tenons-nous ici le thème de son prochain livre…






Ajouter un commentaire