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Valse mélancolique, de Zbyněk Hejda (une lecture de Tristan Hordé)

Par Florence Trocmé

Hejda On connaît un peu la poésie tchèque grâce aux traductions de Petr Kral1 et l’on a une bonne vue de ce qui est disponible grâce à la bibliographie très développée établie par la Librairie Compagnie pour la littérature tchèque et slovaque2. C’est encore un univers peu connu en France, bien malheureusement, tout simplement parce que les traductions sont rares, même celles des poètes les plus connus comme Vitezlav Nezval, Vladimir Holan ou Jan Skacel pour ne retenir que des poètes disparus. Zbyněk Hejda (né en 1930) appartient à la génération suivante et il a eu toutes les difficultés à faire entendre sa voix sous le régime communiste : ses recueils ont été publiés en samizdat. Erika Abrams, qui l’a déjà traduit, donne dans sa préface les éléments nécessaires pour le situer parmi ses contemporains.3

La mélancolie domine, oui, dans cette poésie attentive aux décalages entre la réalité et la manière dont la plupart s’obstinent à la percevoir : en aveugles. Ce qui pourrait sembler être signe d’un équilibre des choses est vécu avec une distance qui en découvre la précarité. Ainsi, les signes convenus de l’automne sont accumulés, avec le pittoresque attendu — les dernières cueillettes, les premières fumées —, mais à y regarder de plus près, rien ne s’accorde avec ce chromo. Si les feuilles virevoltent, c’est « à travers des gares vides », et les fumées ne sont pas seulement celles du foyer tranquille :

C’est en cette saison,
comme si nous y étions,
que nous nous verrions envoler
par la cheminée d’un crématorium.

Et quand tout renaît, que les proches manifestent leur plaisir d’être là, le narrateur ne peut participer au mouvement, constatant qu’il n’est plus temps pour lui, l’âge maintenant venu, de se réjouir d’un nouveau printemps, d’un nouvel été. Il se perçoit « ombre d’ombre » et souvent le monde extérieur perd toute consistance. Mélancolie vraie, sans explication immédiate,

plus rien n’avait de sens,
(...) il n’y avait plus ni droite ni gauche
ni haut ni bas
et n’ayant plus de rapport à rien (il n’y avait rien)
j’aurais aussi bien pu ne pas exister

Avec la perte de tout repère, spatial et temporel, il est impossible d’être dans le monde et tout est vécu par le narrateur comme si le présent se dissolvait, que les choses existaient sans lui. Le rêve du pont à traverser donne une image forte de l’échec à (re)trouver une épaisseur aux objets, à la nature ; le narrateur, au milieu d’un pont très long et très étroit (on ne peut s’y déplacer à deux l’un à côté de l’autre), reste alors immobile sans savoir pourquoi il ne peut aller de l’avant : « Il faut me relever et y aller, mais je n’y vais pas, je n’ai connaissance d’aucun obstacle, d’aucune menace, et pourtant je ne poursuis pas mon chemin ».

C’est l’ensemble de ce qu’est le je qui est mis en cause, non pas son seul présent mais tout autant le passé (« Muet, le passé, tout est muet ») et l’avenir. Pas de parole consolatrice, aucune présence qui puisse apaiser, et même le poème par quoi tenter d’éloigner la difficulté d’être ne peut être écrit. De « je m’essaie moi aussi au sonnet » à « Raté, le sonnet », le parcours aboutit seulement à « un grand silence, une grande solitude ». Souvent, la simplicité de l’expression accuse la violence de cette solitude, comme dans ce poème :

Ces jours-ci,
ces dernières semaines
presque invariablement, de grand matin,
vers six heures parfois, ou cinq, ou quatre,
j’entends sonner, un son net, comme si j’y étais.
Je ne vais plus ouvrir,
je ne me lève même plus,
à la porte il n’y a jamais
eu personne.

On peut penser que silence et solitude évoquent le temps du régime totalitaire qui a si longtemps muselé toute parole libre dans l’ancienne Tchécoslovaquie et bien au-delà, surtout quand on sait que Zbyněk Hejda n’a pu faire éditer ses poèmes. On peut lire aussi dans ces poèmes et ces proses elliptiques, concises, à l’humour parfois beckettien, le sentiment de la difficulté de vivre : « Les glaces emporteront le pont »..., ce qui le rapproche de Vladimir Holan auquel il rend hommage.

Contribution de Tristan Hordé Hordé

Zbyněk Hejda, Valse mélancolique, traduit du tchèque et préfacé par Erika Abrams, édition bilingue, éditions Cheyne, 2008, 20 €.
Présentation de ce livre dans Poezibao

La bio-bibliographie de Z. Hejda et des extraits du livre dans l’anthologie permanente du site



1 Peter Kral a publié en 2002 une Anthologie de la poésie tchèque contemporaine dans la collection Poésie/Gallimard ; il avait proposé auparavant, en 1990, une Anthologie de la poésie tchèque moderne chez Belin, dans la collection L’extrême contemporain.
2 La bibliographie, alphabétique, propose une brève biographie pour chaque auteur et indique pour chacun les titres disponibles et les titres épuisés. On se reportera aussi au site Bohemica, qui propose notamment une biographie développée de Z. Hejda..
3 Lady Feltham, suivi de Trois poèmes, collection Orphée, édition de la Différence.


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