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Les trois singes

Par Rob Gordon
Dans ses précédents films (parmi lesquels Uzak, qui l'a révélé, et Les climats, son chef d'oeuvre), Nuri Bilge Ceylan filmait des couples, amoureux ou amicaux, et s'évertuait à décortiquer la dualité de ces relations tout sauf binaires. De deux sujets, le cinéaste turc est passé à quatre, afin de complexifier son univers. Les trois singes part d'un postulat façon polar pour aboutir à un constat fort cruel sur la vérité et les différentes façons de la trahir (mensonge, omission et autres techniques plus perverses). Tout part de l'histoire d'un politicien qui renverse un homme sur la route à quelques jours des élections, et paie son chauffeur pour qu'il aille en prison à sa place. Pendant l'année d'enfermement du chauffeur, sa femme et son fils vont se rapprocher dangereusement du patron, dont la richesse les éblouit.
On comprend ce qui a pu intéresser Ceylan dans tout cela : traiter enfin une « vraie » intrigue tout en se penchant non seulement sur la vérité, mais également les rapports dominant-dominés, le poids des différences sociales, la mutation du désir en haine. Autant de thèmes déjà évoqués au long d'une filmographie courte mais intense, lui ayant permis de s'imposer comme le successeur numéro 1 de Michaelangelo Antonioni. Quitte à passer pour un élitiste forcené, le problème des Trois singes est qu'il ressemble à une version tous publics des précédents films de Ceylan. Le passage d'un duo à un quatuor n'a pas rendu l'ensemble plus complexe, au contraire : l'évolution psychologique des personnages est trop linéaire, presque prévisible. Idem pour la mise en scène : Ceylan a perdu à la fois en rigueur et en émotion, aussi paradoxal que cela puisse être. On croit même reconnaître dans certaines scènes les copies conformes de quelques séquences marquantes d'Uzak et Les climats, et la comparaison tourne toujours à l'avantage de ces deux films. Il n'y a qu'à voir la scène de retrouvailles conjugales, où la violence se mêle au sexe, et qui répond directement au climax des Climats, séquence de baise aussi bestiale qu'inquiétante. Mais en un peu plus timoré.
Néanmoins, Les trois singes reste un film assez impressionnant, notamment par son rythme hypnotique et par le talent pictural du metteur en scène, qui déniche des couleurs que personne ne semble avoir filmées avant lui. Et c'est, pourquoi pas, une très belle introduction au cinéma de Nuri Bilge Ceylan pour qui est encore étranger à son univers. On continuera à suivre le turc avec appétit, surtout s'il se sert de cette expérience pour rebondir et revenir à des projets plus singuliers et rigoureux.
7/10

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