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Celui qui part

Par Niels

silhouette

J’ouvre les yeux en ouvrant les yeux. J’entends le réveil qui sonne, mais ne l’arrête pas, même s’il dort juste à côté, même si je dois me lever, même si sa sonnerie stridente me cingle les oreilles, et les pensées. Je fuis sous la couette, refuge éphémère, la faisant remonter sur ma bouche pour ne pas crier, mes yeux pour ne pas voir, jusqu’à mon front pour ne plus exister. Je m’accroche à ces idées vagabondes qui trottent encore dans ma tête mais semblent s’évanouir, comme on capture les derniers souvenirs d’un rêve qui déjà commence à nous échapper. Et puis je l’entends remuer, sans rien dire, sans râler, juste sa peau qui effleure la mienne, le bruissement léger des draps et soudain je sais. J’ouvre les yeux en ouvrant les yeux, et comprends que ça ne peut plus durer.

La douche est glacée parce qu’elle me brûle, je remonte encore la température jusqu’à ne plus rien sentir, jusqu’à étouffer. Je m’assieds et le contact du mur dans mon dos, du baquet sous mes fesses apaise mon corps violé à vif. Combien de minutes s’écoulent dans la bonde, là, à regarder le vide se refermer sur moi sans n’avoir ni la force, ni l’envie de le repousser ? Combien de secondes passées à réfléchir, il est déjà trop tard, ma décision est prise, mais quand même, réfléchir à tout ce qui me happe à cet instant précis ? Je pèse le pour et le contre en sachant que la balance est truquée, que sur l’un des plateaux mon immaturité, ma conviction et ma bêtise pèsent bien plus lourd, trop lourd même face à tout le beau que l’on a créé. J’attends la sentence en sachant qu’elle a déjà été prononcée, coupe l’eau jusqu’à me retrouver nu, grelottant sur la porcelaine ; et puis je sors, je me sèche, je m’habille, le regarde. Je l’observe dormir, en fais mon deuil, sauf qu’il n’est pas mort, qu’il ne part pas, sauf qu’il ne dort pas et sans se retourner, me dit qu’il m’aime et me souhaite une bonne journée. Je contrôle ma nausée, m’enferme dans mon silence et claque la porte sans me retourner.

La journée s’étire paresseusement, je me donne un air occupé en sachant que je ne trompe personne mais également que personne ne va me le reprocher. Les gens ici ne me connaissent pas, et parce qu’ils ne me connaissent pas ils pensent me connaître trop bien : ils n’ont de moi que ce que je leur montre, ne prennent que ce que j’accepte de donner, et parce que je n’arrive plus à donner ils scindent mon caractère en deux : quand je vais bien, et quand je ne vais pas bien. Et bien que ce soit plus complexe, bien qu’ils n’en découvrent jamais les raisons ils tapent à chaque fois dans le mille, petit jeu facile, et se persuadent alors qu’ils sont assez proches de moi pour me deviner.
Je pense à tout ça dans le métro : quand est-ce que cela a commencé ? Quand ai-je arrêté de vivre, vivre pour moi, vivre pour les autres, vivre pour lui aussi ? Vivre pour lui, surtout… Quand ai-je accepté de me laisser mourir, branchant mon corps sur un cycle routinier et laissant mon esprit gentiment se consumer ? Je répète les mêmes gestes chaque jour, les mêmes mots pour des personnes auxquelles j’ai cessé depuis bien longtemps de m’intéresser. Je me revois, jeune, mais pas gamin, mais pas crédule, simplement jeune et encore en vie, refusant la simplicité de la vie, rejetant le travail rébarbatif huit heures derrière un bureau, chaque jour, chaque semaine, condamnant la monotonie de la vie en me promettant que jamais je ne deviendrai comme cela. Sauf que je suis devenu exactement cela et qu’il ne s’agit plus d’un métier, de choix, qu’il ne s’agit plus de contrôle et de rêves mais que dans la grande usine de la vie, riches comme pauvres, ouvriers comme cadres sont condamnés au travail à la chaîne s’ils se laissent aller à la lassitude et à l’abandon de soi : je me suis abandonné il y a longtemps, trop longtemps, et même en regardant en arrière je n’arrive plus à distinguer le môme que j’étais, à qui j’ai fait une promesse que je n’ai pas su tenir.

Le chemin est court depuis la station jusqu’à chez moi. Peu de distance, peu de boutiques, pas assez d’étages : je suis en manque des prétextes qui pourraient me sauver, me retenir de pousser la porte après y avoir introduit la clé. Je pourrais fuir, partir, mais ça ne règlerait pas la question. Pour beaucoup ce serait de la lâcheté : moi je n’ai même pas les couilles de l’envisager. Devant la porte je respire avant la plongée en apnée. Je l’entends chanter en préparant la cuisine, ça sent bon, il a toujours été doué. Comment peut-il ignorer ce qui nous arrive ? Comment peut-il siffloter, inconscient de ce flot de pensées qui se déverse dans ma tête ? Je me gifle mentalement, parce que je sais en me disant ça que je ne cherche pas à comprendre mais à me déculpabiliser, comme si le plus grave n’était pas ce que j’allais faire, mais son incapacité à le prévoir. J’ouvre la porte, il ne m’entend pas. Pourtant la cuisine est juste à côté de l’entrée. Je me retiens de tousser, ou de lui mettre une main sur l’épaule, je me retiens de l’embrasser. Au lieu de ça je pose mon trousseau, enlève mon manteau, prends même le temps de l’accrocher. Au lieu de ça je joue au petit con une dernière fois, et dans une position significative, le regard lourd, l’air grave, les bras croisés, je l’attends assis dans le salon, dans le fauteuil qui fait face à la porte qu’à un moment ou un autre, il va devoir emprunter.

Il arrive en chantant, toujours, des assiettes dans une main, des couverts dans l’autre, il arrive et me voit, et soudain il n’est plus à deux mètres mais à l’autre bout de la route, un point évanescent qui ne cesse de s’éloigner. Et parce qu’il est loin, parce que je suis lâche, je crie pour lui parler.

Ca dure des heures.

Le dîner est froid depuis longtemps. Il avait fait des lasagnes, je le sais parce qu’il s’est levé sans rien dire, qu’il a laissé tous mes reproches lui tomber dessus, parce que je suis la pluie et qu’il est le sol, et que rien ne peut m’empêcher de le transpercer. Je le sais parce qu’après s’être levé il est allé dans la cuisine, je l’ai suivi, et il m’a demandé si j’avais faim. Je n’ai pas pu répondre. Je suis retourné dans le salon, je l’ai écouté rester muet, s’affairant dans la cuisine pour ne pas avoir à me regarder. Et comme il revient je défie son regard, je me force à le fixer même si j’ai mal, même si j’ai honte, pour chercher dans ses yeux une trace de colère, de haine, de déception ou de blessure, un semblant de défaut auquel me raccrocher. Je vois sa mâchoire se contracter, tous les mots qu’il pourrait prononcer et qui pourtant butent sur ses lèvres closes ; puis il s’assied à côté de moi, me prend la main et je sens alors dans la manière dont nos doigts s’emboîtent parfaitement que c’est fini, que j’ai pris tout ce qu’il y avait à prendre, et que je vis sur nos restes depuis des mois, des années. Et je pense que lui aussi l’a compris, jusqu’à ce que nos regards se croisent à nouveau, jusqu’à ce qu’il se penche à mon oreille pour me murmurer :

- J’ai mis le plat dans le frigo. Si tu as faim… Moi je vais me coucher.

Et tout s’effondre. Je me lève alors qu’il se tourne, le hèle alors qu’il s’éloigne, et nos deux corps se font face comme dans un western, à savoir qui dégainera le premier. Mais parce que j’en ai marre de tirer à blanc, parce que je suis épuisé de continuer à jouer, j’appuie sur la détente en sachant que même sans viser, je saurai nous tuer.

- Pourquoi on est encore ensemble ? Hein ? Pourquoi, putain ? Parce qu’on s’aime, c’est ça ? Parce qu’on s’aime, ou parce qu’on a trop peur d’aimer à nouveau ?

Et pendant que je pose les questions sans attendre les réponses, les repoussant dans un coin de ma conscience en sachant que je les ai déjà, je l’agrippe désespérément et le secoue, comme si les sentiments allaient tomber, feuilles mortes s’échappant d’un arbre d’automne, et qu’il arrêterait alors de m’aimer.

- Laisse-moi partir… Laisse-moi partir, pitié, laisse-moi m’en aller…

Je ne retiens rien de mes larmes, rien de mes coups ; mes poings s’affaissent sur son torse, vagues creuses qui s’écrasent en vain sur une falaise bien trop haute, bien trop forte. J’ai le sel au coin de la bouche, les pleurs qui continuent de rouler sur mes joues, roulent, roulent encore, et mes jambes lâchent. Je suis là, étendu par terre, hoquetant et gémissant, tapant le parquet maintenant, fuyant son regard comme il me contemple, pitoyable, à moitié noyé dans mon chagrin.

Et sans dire un mot, sans faire de bruit, il s’allonge à côté de moi, sa tête posée sur la mienne, son corps suivant la courbe du mien, ses paumes à plat sur mon dos, et je sais sans qu’il le dise que c’est la dernière fois que l’on s’étreint. Il passe un bras autour des miens, j’attrape sa main et embrasse ses doigts, mais nerveusement, mais avidement, les broie aussi sans doute. Ca semble n’être qu’une seconde, ça dure des heures, des heures durant lesquelles je reste là, à tressaillir sous l’afflux des larmes, me purgeant de toute notre histoire, laissant fuir entre les lattes du parquet toutes les minutes passées ensemble, et toutes celles qu’on n’a pas pu sauver.

Quand j’ouvre les yeux il n’est plus là. Je suis étendu sur le lit, je ne me souviens même pas l’avoir atteint, et quelque chose, quelqu’un me dit en silence que c’est lui qui m’a porté jusqu‘ici, petite voix dans la tête, souffleur invisible qui a tout observé et me rapporte ce qu’il s’est passé. Il est resté contre moi jusqu’à ce que je me calme, jusqu’à ce que je m’endorme, puis il m’a soulevé et amené dans la chambre. Il a retiré mes vêtements, avec pudeur, comme si déjà on ne s’appartenait plus, a replié la couverture sur moi et m’a regardé dormir encore un peu, pour se créer un ultime souvenir, qu’il a soigneusement rangé aux côtés de tous les autres. Il a fait le tour de la chambre, puis de l’appartement, ramassant ses affaires éparpillées au fil des mois. Ici un pull, là un livre, des petits bouts de vie qui ont été autant de tirets entre nos deux vies, de choses partagées parce qu’on était un couple. Et c’est ce qu’il s’est dit, au moment de s’en aller : on avait été un couple, un couple heureux, et supprimer toute trace de lui dans cet endroit ne supprimerait pas pour autant celles laissées par son passage dans mon existence. Alors il a fait à nouveau le tour de l’appartement, replaçant sa brosse à dents dans le verre de la salle de bains, une photo de nous deux sur l’étagère de la chambre, puis a écrit un mot qu’il a laissé en évidence sur le frigo. Et si la petite voix sait tout ça, c’est aussi parce qu’elle l’a vu, ce mot, et qu’elle l’a lu en même temps que moi…

« Ce n’est pas parce que tout est fini que ça n’a jamais commencé. Je t’aime. »

  

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