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Des nouvelles de Balzac (5) : « Étude de femme » ou de l’étourderie

Publié le 16 janvier 2009 par Frontere

Afficher l\\'image en taille réellePour ce premier billet de l’année nouvelle retrouvons Honoré de Balzac avec justement une courte nouvelle, Étude de femme (1830), à ne pas confondre avec Autre étude de femme, nouvelle écrite une dizaine d’années plus tard. L’hôte de monsieur de Margonne au château de Saché les a d’ailleurs distinguées ; la première s’inscrit dans « Les Scènes de la vie privée », la deuxième dans « Les Scènes de la vie de province ».

Comme dans les œuvres de jeunesse écrites dans ces années où la génération romantique, la “Jeune France”, triomphe, l’action se passe dans la Haute. Le syntagme vous paraît trivial? Traduisez : quartier du faubourg Saint-Germain.

Nous y retrouvons des figures connues : Rastignac, Bianchon, le médecin de la Comédie, et « La marquise de Listomère [qui] est une de ces jeunes femmes élevées dans l’esprit de la Restauration » (1), autant de personnages récurrents, selon le principe balzacien (2) de « La Comédie humaine ». 

L’argument de cette nouvelle est ténu : un acte indélicat est commis par un jeune homme.

Eugène de Rastignac, c’est de lui qu’il s’agit, a écrit une lettre enflammée à sa maîtresse, Delphine de Nucingen, née Goriot, mais après avoir glissé ses mots doux dans une enveloppe il l’a reposée, et ce n’est que bien plus tard qu’il s’est avisé d’écrire l’adresse de la destinataire de sa déclaration. Et là, horreur! ne voilà-t-il pas qu’il rédige non pas l’adresse de l’altière Delphine mais celle de … la marquise de Listomère plus quelconque, “ni laide ni jolie” écrit Balzac, c’est tout dire. Or la lettre commence ainsi : « O cher ange d’amour, trésor de vie et de bonheur! », impardonnable, car Eugène est loin d’être à tu et à toi avec la marquise … Il a simplement dansé avec elle à l’opéra, il ne lui a même pas ravi un baiser, contrairement à Félix de Vandenesse dans « Le Lys dans la vallée » (3), titre, du reste, métaphorique de la vierge (le lys dont il est question n’a pas été flétri …).

Eugène, revenons à lui, n’a pas frisé l’incident diplomatique, il s’y retrouve complètement plongé puisque la marquise a décidé d’interdire l’accès de son hôtel particulier au freluquet (4). Celui-ci se ferait donc éconduire lorsqu’il se rend chez elle pour présenter ses excuses, n’était-ce la bonhomie du vieux marquis, “un homme assez insignifiant”, qui n’est même pas au courant de l’affaire.

On se retrouve quasiment dans ce que l’on nommerait aujourd’hui un Vaudeville : un salon dans le monde et le trio classique : le mari, sa femme, et un supposé, un soi-disant - sinon il se serait caché dans le placard - amant. Le mari, député, qui aspire à la pairie (la haute chambre) comme tant de héros balzaciens au sang bleu, s’adonne à la lecture des nouvelles politiques du moment. Pendant ce temps, un échange à fleurets mouchetés oppose la marquise offensée et l’insolent malgré lui :

- Monsieur, le silence sera de votre part la meilleure des excuses. Quant à moi, je vous promets le plus entier oubli, pardon que vous méritez à peine.
- Madame, […], le pardon est inutile là où il n’y a pas eu offense. La lettre […] que vous avez reçue et qui a dû vous paraître si inconvenante, ne vous était pas destinée.

La marquise le sait bien mais elle est flattée et veut, malgré les apparences, entretenir l’ambiguïté ; elle en est déjà à regretter la fidélité d’Eugène envers Delphine de Nucingen car elle a compris à qui Eugène déclarait sa flamme amoureuse. Nonobstant, elle est vexée dans sa fierté de femme, après tout, que lui trouve-t-il à Delphine, cette fille d’un vermicellier? A-t-elle les “spécialités de tendresse” de la très coquine Valérie Marneffe de « La cousine Bette »?

Eugène, lui, est tombé sur une femme d’expérience ; sur le clavier des relations amoureuses, il en est encore à faire ses gammes. Faut-il prendre dès lors au mot ce qu’écrit Félicien Marceau (5) : « Il aurait bien envie de Mme de Listomère mais il n’ose pousser son avantage. Si Delphine l’apprenait? M’est avis que non. Sacré Félicien! En effet, en attendant :

« Eugène rougit. Il faut avoir plus de vingt-cinq ans pour ne pas rougir en se voyant reprocher la bêtise d’une fidélité que les femmes raillent pour ne pas montrer combien elles en sont envieuses ».

Oui, la marquise est jalouse.

Mais vous, lecteur, à la place d’Eugène qu’auriez-vous fait? Pour ma part, je lui eusse conseillé de relire le cardinal de Retz : « On ne sort jamais de l’ambiguïté qu’à son détriment » et de ménager par conséquence la susceptibilité de la marquise car depuis cet affront elle vit en recluse : « Depuis seize jours elle ne va plus dans le monde ». Si son mari croit à une gastrite, Bianchon n’est pas dupe. Diagnostic du toubib : crise nerveuse.

Il ne faut pas manquer aux femmes lors qu’elles ont placé de l’espoir en vous. La maxime ne figure pas dans le texte mais elle y aurait sa place, et l’intérêt de cette nouvelle n’est-il pas de rappeler les proverbes de Musset? Romantisme oblige.

Pauvre Eugène!

Notes

(1) incipit de la nouvelle

(2) le principe n’a cependant été adopté par Balzac qu’en 1835

(3) on se souvient qu’au début du Lys Félix embrasse par surprise Madame de Mortsauf dans le dos, dénudé il va sans dire sinon quel intérêt?

(4) il lui arrive la même chose avec Anastasie de Restaud dans « Le Père Goriot »

(5) Félicien Marceau, « Balzac et son monde », Tel, Gallimard, 1970


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