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Une psychanalyse réussie ?

Publié le 18 janvier 2009 par Perce-Neige
Je commençais, sérieusement, à me dire que je ne pouvais plus, désormais, patienter une seconde de plus, incapable, encore une fois, d’attendre sagement mon tour, aspiré, à mon corps défendant, par la bousculade maussade et faussement bon enfant qui se pressait, tant bien que mal, pour accéder, fut-ce au prix d’une ultime suffocation, au comptoir nécessairement poisseux (comment pourrait-il en être autrement ?) d’une espèce de cafétéria terriblement approximative, perdue dans le dédale du troisième sous-sol de la zone de transit de l’aéroport de Mexico. J’étais, maintenant, à deux doigts de déclarer forfait, à deux doigts de renoncer à obtenir du serveur, un jeune chevelu qui arborait fièrement une effigie pisseuse du Ché en guise de tee-shirt et disparaissait régulièrement de mon champ de vision, qu’il daigne, ne serait-ce que par charité, recueillir mes dernières volontés, oui, à deux doigts de tout envoyer valdinguer, en vérité, et de tourner les talons sans délai, en exigeant seulement de la populace un corridor humanitaire me permettant de retrouver, vite fait, un semblant de sérénité, et un peu d’air frais, surtout. Sauf que ma voisine de gauche parvenait, au même instant, à entrevoir la fin du cauchemar et me proposait, dans la foulée, j’ignore pourquoi, de m’aider à me débrouiller dans l'embrouillamini des boissons, des formules avec ou sans jus de fruits, des petits desserts à la va comme je te pousse, des tapas qui vous laissent les yeux exorbités et le ventre salement affamé. Bon sang, je n’arrivais à rien… Comment avais-je pu, jusqu’alors, ne pas remarquer sa silhouette passablement empâtée et marquée par les années. Sauf qu’une fois confié au tee-shirt pisseux le détail de nos récriminations, elle avait, ni plus ni moins, entrepris de m’expliquer dans les moindres détails, autant aux autres qu’à moi, d’ailleurs, je vous l’assure, à la terre entière, même, le hasard improbable des circonstances qui me valaient de devoir supporter sa présence. « Car ces congrès de psychanalystes, croyez-moi, sont beau-coup plus assommants que vous ne l’imaginez... » me dit-elle, cinq minutes plus tard, en exhibant, radieuse, ce qui ressemblait à s’y méprendre au sandwich dont elle m’avait vanté la belle allure. « Si bien qu’après cela il était absolument hors question que je reste une journée de plus à leur tenir le crachoir, vous pensez… Je n’allais tout de même pas me prostituer pour eux, et aller jusqu’à me farcir une journée entière sur la filiation des structures du non-dit, comprenez vous ? » avait-elle ajouté sans guère se soucier, manifestement, de ce qu’elle laissait soupçonner de son intimité en se plaquant contre moi, quasiment, comme elle le faisait, étrangement penchée à mon oreille, et me gratifiant, par la même occasion, d’un embarras de parfum vaguement velouté, sucré comme une friandise, fardé de fruits secs, de vanille peut-être, et de miel, mais qui allait pourtant se révéler, immédiatement, totalement incapable d’effacer la trace d’autres flagrances, plus troublantes encore, de proximités corporelles et de lointaines réminiscences. Car, à m’imposer ce vertige, je retrouvais doucement l’ivresse d’autres tourbillons et me revenaient à l’esprit, je n’en comprenais pas les raisons, les trois jours passés à Bologne, au milieu des années quatre-vingt, sous le vague prétexte d’un colloque de juristes organisé par la commission européenne, trois jours qui s’étaient soldés par pas mal d’engueulades, et d’intermittences charnelles, dans cette chambre d’hôtel qui donnait sur la place de la cathédrale et où Judith, qui travaillait alors à réécrire sa thèse de médecine et que je venais juste de rencontrer, quelques jours plus tôt, à Paris, avait, non sans difficulté, finalement accepté de me rejoindre, parvenant in-extremis à fausser compagnie au chirurgien à demi caractériel, et alcoolique, qu’elle devait, m’avait-elle confié, plus ou moins épouser quelques mois plus tard. « Bon sang, Judith » ai-je dit. « C’est moi, Paul-Henri ! ». Mais je ne pouvais plus arrêter ses commentaires, ses débordements, ses explications sans fin, ses juxtapositions incertaines, ses délires de détails pourtant définitivement inutiles, ses confidences qui n’en n’étaient pas, ses lèvres qui parlaient mais ne m’entendaient pas. C’était, un peu, comme si j’avais sombré mille fois dans mille océans lointains, peuplés de milles créatures oubliées

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