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Article : Les wakô, pirates japonais

Publié le 18 février 2009 par Julien Peltier

Les wakô, pirates japonais
Terreurs des mers de Chine

La piraterie, connue de longue date au Japon, y était exercée par ceux que l'on désigne sous le terme de wakô 倭寇. De manière générale, la flibuste est un phénomène plutôt ancien en Asie, mais concernant les wakô, le XIII° se démarque comme une période d’intense activité sur les côtes asiatiques, qui connaîtra un renouveau plusieurs siècles après. La piraterie suit une évolution parallèle aux événements historiques, connaissant des hausses et des déclins selon les relations internationales et la politique intérieure de chacun des pays bordant la Mer de Chine.


Le terme « wakô » (on retrouve l'équivalent chinois wo kou et coréen wae gu) est formé par les caractères wa 倭, qui renvoie aux Japonais, et 寇, signifiant « ennemi », « bandit » ou « invasion ». Cependant, cette expression recouvre mal la réalité : les équipages étaient formés à l'origine par des marins japonais, mais progressivement ils ont fini par regrouper des troupes hétérogènes comportant finalement peu de Japonais; de nombreux éléments étant chinois, ou parfois coréens. On peut distinguer deux grandes périodes d'activité pirate au Japon, la première au XIII° siècle, suivie d’une seconde au XVI° siècle, avant que ce processus ne décline pour finir par s'éteindre.

Article : Les wakô, pirates japonais

bannière de vaisseau de guerre, époque Muromachi
La première vague : le XIII° siècle
En réalité, si cette période débute au XIII° siècle, elle va s'étendre jusqu'à une bonne partie du siècle suivant. La piraterie japonaise s'est concentrée en premier lieu sur les côtes coréennes avant de traverser la mer pour attaquer l'est de la Chine. Le premier raid pirate mentionné dans des textes apparaît en 1223 sur la côte sud du royaume coréen de Goryeo, suivi d'autres attaques quelques années plus tard. Plus que des attaques maritimes, ce sont des expéditions à terre qui avaient lieu aux dépens des territoires proches de l’archipel nippon îles japonais. L’enlèvement et le pillage étaient particulièrement fréquents. Qui étaient les pirates à cette période? On sait que la plupart des équipages venaient de l'île de Tsushima et des provinces de Iki et Hizen. Il semble aussi avéré que dans la Mer Intérieure du Japon, les populations côtières avaient progressivement perfectionné leur technique de navigation; dans les régions pauvres, la piraterie pouvait sembler un moyen efficace de s'enrichir malgré une répression des autorités.
Justement, la piraterie finit par inquiéter suffisamment le shôgunat de l'ère Kamakura pour qu'il prenne des mesures de sécurité. Des patrouilles en mer, les suigun, étaient menées depuis assez longtemps pour garantir les itinéraires commerciaux des navires marchands jusqu'à la Chine des Song. Mais parfois aussi, les suigun joignaient eux-mêmes les pirates quand ils ne se livraient pas eux-mêmes à des déprédations en mer... En réponse, des flottes coréennes attaquèrent les bases arrières de pirates sur l'île de Tsushima, quoique cela ne supprime pas pour autant l'insécurité en mer. Les pirates s'en sont également pris aux côtes chinoises. La première attaque en Chine est signalée en 1302, les raids se développant sur toute la côte orientale, en particulier le long de la province actuelle du Shandong. Les flottes engagées dans ces raids étaient parfois très importantes, atteignant plusieurs centaines de navires. Les régions cibles s'étendirent au Zhejiang puis plus au sud. Les jonques japonaises, manoeuvrables, pouvaient être menées dans l'intérieur des terres en remontant les grands fleuves, en particulier le Yangtze, semant la peur parmi les populations riveraines. Plus tard, le problème finit par prendre des proportions suffisantes pour qu'à la fin du XIII° siècle, l'empereur chinois fasse construire une série de forts côtiers formant une ligne de défense. Tout au long de cette période, la piraterie est restée un sujet de vives tensions entre la Chine et les autorités japonaises de l'île de Kyûshû.

Article : Les wakô, pirates japonais

Atakebune, navire de guerre côtier japonais au XVI° siècle
La période des invasions mongoles correspond à un net déclin de la piraterie. Les cibles favorites des pirates, comme le sud de la Corée, se protégeaient mieux et de son côté, l'île de Kyûshû était mieux contrôlée par le shôgun qui y stationnait des troupes. Après l’échec des invasions mongoles, ces territoires s'affaiblirent toutefois, de même que l'emprise du shôgunat, et l'activité pirate reprit. Entre 1376 et 1385, pas moins de 174 rapports d'attaques pirates sont enregistrés dans les registres coréens, certaines expéditions se permettant même d'entrer largement dans l'intérieur des terres pour piller. Au niveau international, cependant, la diplomatie japonaise sut profiter de la chute de l'empire Mongol pour reprendre des relations avec la Chine des Ming, afin de lutter contre la piraterie. L'empire chinois parvint ainsi au XV° siècle à regagner le contrôle des mers.
La deuxième vague : le XVI° siècle
Dès le milieu du XVI° siècle a eu lieu une résurgence de l'activité des wakô. Plusieurs hypothèses s’efforcent d’expliquer ce regain : Si le commerce maritime le long des côtes chinoises restait une cible de choix, le développement de ce trafic avait créé des rivalités où les parties en présence n'hésitaient pas à recourir à l'emploi de troupes pirates pour s'assurer la suprématie marchande, ce qui rejoint un peu le concept des corsaires occidentaux. Surtout, au Japon, la situation de guerre civile entre les clans (c'est l'époque du Sengoku Jidai) et l'absence d'autorité centrale favorisait l'insécurité. On peut aussi voir le problème en termes de relations internationales : la Chine avait fini par interdire les relations commerciales avec le Japon. Au sud, le royaume indépendant des Ryukyu se vit aussi obligé par la Chine de stopper ses relations commerciales, avant d'être annexé au Japon en 1609 par le clan Shimazu. La piraterie restait donc le seul moyen d'accéder aux biens chinois.
Au cours de cette période, la composition des équipages était bien différente de ceux du XIII° siècle : l'élément japonais était devenu souvent minoritaire, au profit de l'élément chinois. En effet, les populations pauvres du sud chinois (Fujian, Guangdong) et de l'est (Zhejiang) se retrouvaient écrasées par les taxes et le système de propriété de l'empire Ming. Rejoindre des bandes en mer était une alternative possible pour des populations déjà habituées à la pêche et la navigation côtière. Cependant, certaines provinces japonaises continuaient de fournir traditionnellement un grand nombre de pirates, telles Satsuma, Bungo, Buzen sur les côtes de Kyûshû, ou encore Izumi (prés de l'actuelle Ôsaka). Le destin des wakô ne concerne donc plus uniquement le Japon contemporain, mais devient un phénomène transnational, même si les pirates continuent d'opérer depuis les îles japonaises. Vers la fin du XVI° siècle, certains flibustiers portugais rejoignirent même leurs rangs. Il est souvent difficile de séparer les activités de piraterie des activités marchandes « légales », dans la mesure où un même équipage pouvait éventuellement alterner les deux... Les flottes wakô, à l'affût des opportunités, pouvaient passer du trafic commercial à la piraterie selon la situation. À cette époque (et contrairement à la phase précédente) l'objectif principal était le butin et les biens commercialisables : soie, monnaie, objets d'art, etc. Certains marchands chinois avaient des intérêts dans ce trafic illicite. Les pirates suivaient donc les routes de commerce et descendaient jusqu'en Asie du Sud-est, le long du Viêt-Nam et de la Thaïlande. Il peut être intéressant de noter que pour des raisons techniques, les pirates portaient un équipement allégé par rapport aux combattants classiques; les protections d'armure des épaules ou des jambes, par exemple, étaient laissées de côté pour gagner en mobilité, pouvoir diriger le navire et dans l'éventualité d'avoir à nager. Il est possible que leur technique ait pu influencer la formation militaire des guerriers de ce temps, en particulier le « sui jutsu », un ensemble de techniques faisant notamment appel à la nage en armure.
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Débarquement de Wako - © Osprey Publishing
Finalement, il faut attendre une série de mesures prises par Hideyoshi vers 1580 pour que la piraterie s'affaiblisse réellement au Japon. Ce dernier mit en application la confiscation des armes des paysans et l'obligation faite aux daimyos (seigneurs féodaux) de ne pas se livrer à la piraterie.
Les wakô ne pouvaient donc plus avoir d'accès aux armes ni aux soutiens politiques. D'autre part, il est amusant de noter que lors de l'invasion de la Corée par les troupes d'Hideyoshi*, les assaillants étaient également nommés « wakô », ce qui peut créer une confusion avec les pirates. De nombreux pirates revinrent à des activités marchandes légales tandis que d'autres, de la même manière que les ronin, émigrèrent et s'engagèrent comme mercenaires auprès de souverains étrangers, dont nous avons conservé la trace jusqu'en Birmanie. Par la suite, alors que la Chine incitait les Portugais à enrayer la piraterie dans ses propres eaux, le strict contrôle du Japon opéré par le shôgunat des Tokugawa mit un terme définitif à cette activité.
Silent Oyabun
* Lire à ce propos l'article consacré à l'invasion de la Corée.
Sources et approfondissements sur
•www.tenshukaku.de
Wikipedia
www.waoe.org (sur la Mer Intérieure)

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Article mis en ligne le 18/02/2009



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