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Article : La Grossesse, Yôko Ogawa

Publié le 21 février 2009 par Julien Peltier

La Grossesse, Yôko Ogawa
Journal de bord éhonté

Des récits de Yôko Ogawa, de ces formules lapidaires et bien senties, de ce style particulier qui vaut à la jeune romancière une reconnaissance bien au-delà du Japon, on ne sort pas vraiment indemne. À fleur de peau, l’écriture de Yôko Ogawa s’écoute, se ressent, plus qu’elle ne se lit, quitte à être dérouté, quitte à se laisser prendre au piège de « l’entre les lignes ». La Grossesse ne ménage ni son lecteur, ni son propre narrateur, pris dans les mailles d’un huis-clos où l’attention est portée sur les tentations digestives et stomacales d’une jeune femme dont c’est la première grossesse.


Spectatrice et sœur de cette dernière, la narratrice – dont le prénom et le nom n’apparaissent pas une fois au cours du récit – décrit dans les moindres détails le déroulé des mois qui précèdent la délivrance. Le papier devient pour elle le support des sentiments tranchés qu’elle éprouve, alors que tout semble changer soudainement. Dans un style sec et incisif, elle décrit sobrement pour commencer, puis de façon de plus en plus détaillée, les événements liés à la grossesse de sa sœur : ses courbes de température corporelle, ses visites médicales, les visites de sa belle-famille, l’attirance puis la répulsion qu’elle ressent vis-à-vis de tel ou tel aliment… Tous ces détails qui bouleversent un quotidien, qui sont grossis et dégrossis, rendus indigestes par la jalousie et la plume acerbe de la narratrice. Peu à peu, un mur se construit entre les deux sœurs : « Entre nous deux, l’ombre fragile d’un bébé hante les ténèbres. » Cet enfant, dont l’humanité n’est jamais mise en question ni en évidence, est le révélateur d’un malaise grandissant, qui peut ou non être ressenti en tant que tel par le lecteur. La Grossesse ne laisse aucun répit, aucune respiration. L’acidité du propos se ressent à plein, ou tourne à vide, que l’on adhère ou pas aux descriptions parfois dérangeantes et déplacées que le récit véhicule. Il semblerait que le propos se penche peu à peu vers une description physique du corps changeant extérieurement, et à mesure que le corps se déforme en apparence, le coupable étant tout désigné, le monstre est pointé du doigt : la narratrice sépare le corps qu’elle devine dans le ventre de sa sœur et sa sœur elle-même. Elle n’est plus que bouche, estomac, voire haricots, pois, méduses séchées ou pamplemousses ; la monstruosité de ses traits n’a de pareille que l’être fantomatique qu’elle porte en elle.
À cet excès à la limite du point de rupture ne répond pourtant pas de lassitude, tout au plus une gêne relative. C’est avec une certaine finesse que Yôko Ogawa hypertrophie tous les sens. Si l’atmosphère flirte sans cesse avec le relent – au sens propre du terme – la nausée qui pourrait en résulter est contenue dans une maîtrise parfaite du propos. La trame est simple et l’écriture taillée comme une lame. On croit alors appréhender sans honte la morbidité d’une telle situation, manipulés que nous sommes, et presque prêts à accepter la douceur d’un festin orgiaque et oppressant qui, dans une autre circonstance, aurait frôlé l’inacceptable.
Babas5

Article : La Grossesse, Yôko Ogawa

La Grossesse, Yôko Ogawa
In La Piscine, Les Abeilles, La Grossesse
Traduction par Rose-Marie Makino-Fayolle
Actes Sud

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Article mis en ligne le 21/02/2009



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