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Ô mort, où es ta victoire ?

Par Juan Asensio @JAsensio
kevincarter.jpg«I am haunted by the vivid memories of killings and corpses and anger and pain... of starving or wounded children, of trigger-happy madmen, often police, of killer executioners...»
Derniers mots de Kevin Carter avant de se suicider, le 27 juillet 1994, trois mois après avoir obtenu le prix Pulitzer pour cette photographie.

41x11nb6IvL._SS500_.jpgLRSP (livre reçu en service de presse. Traduction de Patrick Charbonneau et Sibylle Muller, Actes Sud, 2009. Toutes les mentions de pages entre parenthèses renvoient à cette édition).
Regroupant des textes qui devaient constituer un livre sur la Corse que W. G. Sebald n'a pu achever ainsi que des critiques littéraires et des essais, le somptueux recueil intitulé Campo Santo m'a surtout frappé par l'évocation pleine de retenue et de mystère dans ses premières pages, puis exposée sous différentes lumières dans les autres textes, de la mort et de la place que nos sociétés lui font, de plus en plus réduite.
Cette occultation de la mort, visible dans le soin maniaque, proprement nihiliste dans sa totale déshumanisation, avec lequel nous cachons nos mourants et nous débarrassons de nos morts n'a probablement de réelle contrepartie que son intolérable exposition médiatique. Hanté par les visions infernales que ses photographies ont contribué à reproduire en centaines de millions de petites idoles maléfiques, décriant ainsi une situation effectivement intolérable autant qu'il en banalisa l'horreur photogénique, incapable de faire face, peut-être, au cas de conscience exorbitant qui se présenta sous ses yeux grands ouverts en la personne de cette petite fille, qu'il ne pouvait secourir, à bout de forces et épiée par un vautour, n'en pouvant plus des vertueux imbéciles qui l'accusèrent de n'avoir pas agi et, pire, d'avoir mis en scène cette vision d'une rapacité anonyme, on oserait écrire : naturelle, Kevin Carter se suicida à l'endroit même où, enfant, il avait l'habitude de jouer, donnant ainsi, par ce retour (illusoire, inutile, facile, menteur, nul n'est en droit de le décider) aux sources de sa propre innocence, le plus magistral des coups de pied au cul de ces autres vautours, eux parfaitement artificiels, qui s'acharnèrent sur lui et dévorèrent son esprit.
Si l'on en croit Sebald, Kevin Carter, cette petite fille peut-être (puisque personne ne sait en fin de compte ce qu'elle est devenue, pas même celui qui éternisa sa souffrance), n'ont même plus la possibilité de venir nous saluer et, à la brune, de murmurer leur tristesse : «Ils sont encore autour de nous, les morts, mais parfois je crois qu'ils vont peut-être disparaître bientôt. Maintenant, alors que nous en sommes arrivés au point où le nombre des êtres vivant sur la terre a doublé au cours de seulement trois décennies et triplera encore à la prochaine génération, nous n'avons plus besoin d'avoir peur du peuple autrefois tout-puissant des morts. Ils perdent de plus en plus de leur pouvoir. Il ne peut plus être question de souvenir éternel et de culte des ancêtres. Bien au contraire, il faut maintenant que les morts soient mis à l'écart, aussi vite et aussi totalement que possible» (Campo Santo, pp. 38-9).
Évacuée de toutes parts, comment la mort trouverait-elle, de nos jours, sa terre d'accueil dans la littérature, que nous pourrions définir comme la terre meuble des expériences les plus solennelles de la condition humaine ? L'évocation des voix des morts, de leur présence errante et soucieuse : l'une des définitions possibles de l'art de W. G. Sebald assurément, qui s'interroge dans un texte devenu livre (Entre histoire et histoire naturelle. Sur la description littéraire de la destruction totale) sur la question de la mort radicale, industrialisée, mécanique, aveugle. Une remarque, étrange, faite à propos de deux tentatives littéraires, à savoir, les ouvrages de Kasack et de Nossack (1), de rendre compte de la destruction totale : «Il ressort de la comparaison entre le roman de Kasack et le texte de Nossack que la tentative de décrire littérairement une catastrophe collective fait nécessairement éclater, là où elle peut revendiquer son bien-fondé, la forme romanesque liée à la vision du monde propre à la bourgeoisie» (p. 87).
Que faut-il ou plutôt faudrait-il pour Sebald, dès lors, invoquer, afin de faire éclater ces cadres de pensée bourgeoise ? Quel type d'expérience littéraire inouïe ? Quelle radicalité appeler d'une voix blanche et impérieuse ? Quel texte se voulant dénué de toute dimension mythique ou religieuse mais se contentant, simplement, de noter les faits, aussi atroces soient-ils ? Serait-ce encore de la littérature, comme nous le laisse penser l'exemple que cite Sebald, les Nouvelles histoires d'Alexander Kluge ? Irions-nous même jusqu'à prôner la suppression de toute forme d'art, transmission par l'écrit, la mémoire elle-même étant suspecte aux yeux des survivants ? Sebald cite un magnifique passage extrait de l'ouvrage de Nossack qui pourrait, je crois, être utilement rapproché de La Route de Cormac McCarthy ou de Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, l'introduisant de cette façon : «C'est précisément pourquoi le souvenir et la transmission de l'information objective que recèle l'entreprise littéraire doivent être délégués à ceux qui sont prêts à vivre avec le risque de la mémoire. Le risque est, comme le montre la parabole de Nossack, que celui en qui continue de vivre le souvenir s'attire la colère des autres, qui ne peuvent continuer à vivre que dans l'oubli. Une nuit, les rescapés se sont regroupés autour du feu : «Alors quelqu'un se mit à parler en dormant. Personne ne comprit ce qu'il disait. Comme tout le monde fut troublé, pourtant ! Ils se levèrent et quittèrent le feu, l'oreille anxieusement tendue vers l'obscurité glaciale. Ils heurtèrent le rêveur du pied. Alors, celui-ci s'éveilla. «J'ai fait un rêve. Je dois avouer ce que j'ai rêvé. J'étais au pays que nous avons quitté.» Il chanta une chanson. Le feu pâlit. Les femmes se mirent à pleurer. «Il m'est apparu que nous étions des êtres humain !» Alors les hommes se dirent entre eux : s'il en était comme dans son rêve, il ne nous resterait plus qu'à mourir de froid. Abattons-le ! Et ils l'abattirent. Alors le feu les réchauffa de nouveau et tout le monde fut satisfait», et Sebald de conclure cet extrait en écrivant que le meurtre de la mémoire est motivé par la peur que l'amour pour Eurydice ne se mue, comme Nossack l'explique ailleurs, en une passion pour la déesse de la mort» (2).
Tant que notre mémoire saura garder quelques forces, il y a fort à parier que nous ne parviendrons à nous débarrasser de nos morts, chers ou détestés, qu'avec les plus grandes difficultés.
Mais ces forces, comme toutes les autres, singulièrement celle de la littérature française qui paraît ne plus avoir de mémoire depuis qu'elle se rêve un avenir de petitesse turgescente dont se repaissent les moineaux du journalisme, déclinent.
Alors les morts mourront une seconde fois, cette fois définitivement, oubliés de tous, comme s'ils n'avaient jamais été des vivants doués de parole.
Alors nous-mêmes nous ne serons plus des vivants mais des morts ayant l'apparence de vivants qui continuent de parler.
Alors la littérature sera réduite au novlangue qui colonise lentement mais inexorablement les esprits et les bouches, et alors encore, comme le déclare Armand Robin qui évoque les «bruissements des oiseaux de proie psychiques», en toute langue, «le langage séparé du Verbe [sera] mis en circulation autour de la planète en une inlassable ronde où les très brefs arrêts [seront] de haines adverses qui, pareillement, hébergent, réchauffent, nourrissent, remettent en route ce vagabond dérisoire […]» (3).
Notes
(1) Hermann Kassack, La Ville au-delà du fleuve (traduction de Clara Malraux, Calmann-Lévy, 1951) et Hans Erich Nossack, L'Effondrement, in Interview avec la mort (traduction de Denise Laville, Gallimard, 1950).
(2) W. G. Sebald, op. cit., pp. 85-6. L'extrait de Nossack provient de L'Effondrement, op. cit., p. 279, traduction modifiée par Patrick Charbonneau.
(3) Armand Robin, La fausse parole (Le temps qu'il fait, 1985), p. 53 et p. 66.

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