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Toute la nuit devant nous de Marcus Malte, par Jean-Baptiste Morizot

Par Juan Asensio @JAsensio
Adolph Fassbender, When Nights Were Bold, Pictorial Artistry, 1937.
resize.php.jpegLRSP (paru aux éditions Zulma, 2009. Les liens ne sont pas ceux de l'auteur, mais les miens).Le livre, évidemment, est magnifique. Vous venez de l’acquérir et vous le retournez entre vos mains, retardant la lecture pour savourer l’objet. Le papier est lisse et doux au toucher, on le devine très blanc et très pur, grâce au cartouche triangulaire et à la tranche laissés vierges qui déclinent titre et auteur. La couverture est d’un graphisme épuré qui recouvre tout l’extérieur du livre et déploie librement son jeu visuel, son abstraction narrative, sa figuration très sobre qui pourtant résume, ou plutôt suggère, le contenu entier de l’ouvrage. Ce ne sont que cela, de simples carreaux, qui pourraient être d’une géométrie rigoureuse et banale, mais qui ne sont pas aussi droits qu’il y paraît au premier abord, légèrement tremblés, décentrés, irréguliers – le clinamen épicurien qui dérange l’ordre rigoureux des atomes.
Le livre évoque l'enfance, d’anciens souvenirs de colonies, la découverte de la mort. La couverture raconte cela, évoquant, quoi ?, – un torchon à carreaux, une nappe de pique-nique peut-être, d’anciens objets appartenant au monde opaque des souvenirs, à un passé brumeux; provenance qui explique la teinte sourde du dessin, qui jette son obscurité sur la représentation et fonce ce qui était autrefois bariolé, coloré et joyeux. Teinte d’un gris-brun ambigu, subtil, intelligent. C’est donc le regard de l’homme qui sait, qui relit une ancienne adolescence à la lumière du lieu où elle l’a mené, qui reconstruit et porte un nouveau regard refroidi sur ce qu’il fut. Ensuite, évidemment, vous ouvrez l’ouvrage, et, là encore, la douceur du papier, la finesse du texte, la composition vous ravissent. Finesse des polices, blancheur du texte, gris typographique parfaitement balancé malgré sa forte originalité – sensualité de la lecture trop souvent perdue, inaccessible. Qui sait encore, aujourd’hui, éditer des livres ayant une telle élégance, une telle intelligence visuelle ? Peu en vérité. Zulma appartient à ce groupe trop restreint de ceux qui savent éditer les textes, qui publient des livres qui éduquent et caressent l’œil, raffinant le détail pour créer un tout d’une beauté rare.
Toute la nuit devant nous n’est pas un roman, mais un recueil. L’idée en est simple : trois nouvelles, un thème. Trois récits tournant autour du rapport entre l’enfance et la mort, l’adolescence et la révolte, l’apprentissage et ses ratées. Un seul point de vue : c’est l’âge où l’on a toute la nuit devant soi. Autant dire qu’il s’agit de récits qui se complaisent dans les clichés d’une certaine littérature : ressasser la difficulté de grandir, pleurer sur la dureté du monde, constater la cruauté des uns et des autres. Mais, issu du polar, Marcus Malte est un auteur qui a forcément à faire avec le cliché : le roman noir a ses règles, ses passages obligés, qui se voient parfois malmenés, mais qui, même malmenés, sont toujours et encore là. On ne saurait donc le lui reprocher. D’autant que ce recueil a l’intelligence de tenter l’aventure sous la forme de la nouvelle, genre mal aimé, peu usité, peu primé. Hélas, Toute la nuit devant nous ne fait rien pour le genre : il faut avouer que les récits de Malte peinent à s’imposer, n’osant pas affronter en face la question du mal, se contentant d’en taquiner l’idée sans jamais s’engager franchement. On a connu l’auteur plus inspiré dans Garden of love (Zulma, 2007), extraordinaire polar où l’écriture hachée du romancier faisait merveille.
Les nouvelles du recueil, par leur échec, posent deux questions quant au statut et aux possibilités de la littérature française contemporaine. Finissant de relire la quadrilogie de Peace, je me demandais si la prose forte, puissante et difficile, mais d’une sûreté stylistique incroyable, si l’écriture répétitive, sèche, épurée et dense de David Peace pouvait seulement passer en français. Nécessaire question : Peace est visiblement l’avenir du polar, un auteur dont on peut dire qu’après lui on ne peut plus écrire comme avant lui, un événement au sens nietzschéen du terme. La langue de Marcus Malte est plate en comparaison, posée et rigoureuse. Elle installe les cadres de la narration, décrit les lieux, les personnages et l’ambiance de façon à ne pas perdre le lecteur, n’a pas le côté abrupte de Peace ou Ellroy. J.-H. Oppel, admirateur d’Ellroy, fait montre lui aussi d’une façon d’écrire très narrative : présent de l’indicatif, dialogues rapportés, organisation claire du récit. Ainsi Chaton : Trilogie qui dévoile progressivement et selon un ordre tout rationnel les raisons qui motivent le tueur, tandis que les assassinats s’enchaînent implacablement. Le polar français : conventionnel et englué dans les pièges d’une langue que la littérature «blanche» ne fait plus progresser ? On sait que les auteurs de polar lisent beaucoup et lorgnent souvent vers leurs confrères de littérature «blanche», se réclamant de grands écrivains : McCarthy, Ford ou Faulkner. («J’ai commencé à rêver d’être Steinbeck, Giono, Céline, McCarthy, Garcia Marquez, Goodis, Melville, Crews… J’en oublie certainement et pas des moindres» dit Malte sur le site de Zulma.) Pourtant, ils n’osent pas. Ils lisent Ellroy, mais s’inspirent à peine de ses techniques, n’apprennent pas de lui que pour écrire, il faut violenter la langue, s’engager avec elle dans un corps à corps. Il lisent Faulkner, mais même le polar le plus retord n’est rien comparé à l’entrelacement narratif d’Absalon, Absalon ! Ils lisent McCarthy, mais lequel en retire une capacité à faire vivre la chair des personnages, leurs misères ou leurs joies, comme Suttree nous en fait la démonstration à chaque ligne ? Aucun. C’est que pour que le polar soit vivifié par la littérature de création, il faudrait qu’il existe une telle littérature en France. Certes, il en existe, mais trop peu. Et McCarthy, Faulkner ou Ellroy sont encore trop éloignés, puisque c’est dans notre langue que l’innovation doit se faire et renouveler le genre.
La première nouvelle raconte l’histoire d’un adolescent coincé dans une colonie de vacances et qui s’entiche d’un camarade pour le moins étrange qui l’initie au sang et à la violence, sur le fond d’apparitions surnaturelles. Cet ami inquiétant va l’entraîner à commettre l’irréparable contre une monitrice particulièrement cruelle, lors d’une nuit cauchemardesque. Tentative de rendre l’enfance, donc, sa magie et son trouble, ainsi que «l’inéluctable, l’irréversible d’une situation au départ très simple mais ouvrant sur les abîmes insoupçonnés du réel» – comme dit la quatrième de couverture. Hélas, Malte manque l’objectif, ayant de l’enfance une vision naïve. Le récit verse trop souvent dans la banalité et un pathos facile. Pourtant de grands écrivains nous ont ouvert la voie d’une écriture qui sait dire l’éveil au monde, à sa violence comme à sa beauté. Ainsi, Ôé Kenzaburô qui, dans Gibier d’élevage (in Dites-nous comment survivre à notre folie, Gallimard, coll. Folio, 1982), sut rendre à la fois l’univers de l’enfance, son émerveillement devant la nature et l’apprentissage du monde des adultes, dans une nouvelle d’une incroyable densité émotionnelle; qui dans Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants (Gallimard, 1996) décrivait une cohorte d’enfants issus d’une maison de redressement abandonnés dans un village pendant la Seconde Guerre mondiale et confrontés à la lâcheté et la bassesse des représentants de l’autorité. Pensons également à Endô, dont le recueil Douleurs exquises parvient à révéler la douleur présente dans le quotidien d’existences ordinaires, en évoquant par petites touches presque insensibles la souffrance qui se cache au cœur des hommes. Rien de spectaculaire dans ces nouvelles qui recèlent pourtant des épures parfaites, des images cristallisés de ce sentiment étrange que l’auteur nomme «douleur exquise». Car une nouvelle, c’est cela : la puissance ramassée, comme on le dit d’un tigre prêt à bondir sur sa proie, du style et des faits. Il est vrai que les Japonais sont passés maîtres dans l’art de la forme courte; mais on pourrait attendre du français qu’il y excelle également, tant sa rigueur et son ordre l’aident à condenser (penser à Nietzsche, qui disait écrire «en français»). Las ! Marcus Malte échoue : ses personnages sont fades, et ne prennent pas corps. Évoquons par contraste l’un des derniers grand maître de la nouvelle française : Drieu La Rochelle, qui s’y entendait pour fabriquer de petits récits gros de violence et de mort (Le Feu follet, La Comédie de Charleroi, pour se limiter à deux exemples).
La dernière nouvelle du recueil, la meilleure, ne réussit à s’imposer qu’en utilisant le procédé désormais classique du monologue intérieur d’un jeune détenu repensant à son entraîneur, homme charismatique récemment décédé. Pourtant on est encore loin de Faulkner, plus loin encore d’Ôé dont la nouvelle Le jour où il daignera essuyer lui-même mes larmes pousse à une intensité limite ce récit d’un «passé qui n’est pas mort et en fait pas même passé» (selon le mot de Faulkner) dirigé par un menteur qui s’embrouille dans ses constructions et se perd, et nous perd, dans un invraisemblable paroxysme stylistique.
Échec donc, mais révélateur. N’oublions pas que Malte a aussi écrit pour la jeunesse. Et, à vrai dire, c’est peut-être dans l’optique d’une littérature jeunesse que Toute la nuit devant nous se révèle enfin un bon livre. Car si le fantastique de la première nouvelle est faible pour des lecteurs de Lovecraft, si le désarroi des adolescents de la seconde paraît quelque peu superficiel au regard du désespoir cruel de La Route, si le monologue de la dernière nouvelle est indéniablement convenu, le livre est en revanche une excellente introduction à ces différents types de littérature. Et certes, avant de pouvoir lire McCarthy, Joyce ou DeLillo, il faut s’être initié à la lecture, aux sentiments complexes qu’elle peut engendrer. Trop fade pour ceux qui sont passés par Ôé, Melville ou Ellroy, le livre de Marcus Malte peut plaire à des adolescents qui eux, pourront se reconnaître dans ces enfants inquiets. Une preuve de plus que la littérature française se cantonne à un rôle de passeur, ressassant sa gloire ancienne et celle, présente, des grands auteurs étrangers.

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