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Souvenirs de Corée du Nord (9) - Alerte à la bombe à Hyesan.

Publié le 08 mars 2009 par Fredo
Hyesan, capitale du Ryangang, province du nord, tout près de la frontière chinoise. Nous sommes là pour une semaine, toute une équipe du PAM, trois expatriés, nos chauffeurs, et notre inséparable paire de traducteurs-guides-officiers de liaison.
Tensions dans l'équipe. Nous sommes en retard sur nos objectifs de monitoring. Notre demande d'autorisation pour des visites exceptionnelles durant le week-end a été rejetée, et nous allons manquer de temps pour visiter chaque comté. Dans ce contexte d'urgence alimentaire – ou supposé tel -, ce refus nous met en rage. Sans parler de la perspective grimaçante de passer deux jours consécutifs coincés à l'hôtel. Notre officier de liaison a traîné des pieds pour transmettre notre requête : "le samedi est consacré à l'étude, le dimanche au repos", a-t-il martelé. L'ambiance est à la fronde.
Le samedi matin, avec ma collègue, nous oublions de prévenir nos guides pour aller nous promener jusqu'à la grande statue du généralissime, dressée sur un promontoire au centre de Hyesan, à quelques centaines de mètres de l'hôtel. Les rues sont désertes. Nos guides nous avaient annoncé la veille que la province effectuait un exercice d'alerte à la bombe : dans la ville, la population toute entière est supposée se réfugier dans les abris souterrains, et s'y terrer pendant 24 heures. Pendant la nuit, des pétards ont même été tirés, sans doute pour rajouter un semblant de réalisme à l'exercice.
J'avoue que sur le coup, je n'y avais pas vraiment cru. La Corée du Nord manque certes de beaucoup de choses, mais jamais d'excuses foireuses pour nous consigner à l'hôtel. Et l'indigestion de couleuvres apprend le doute et la circonspection. Ce jour-là cependant, nous aurions du écouter nos guides : c'était jour d'alerte à la bombe.
Les rues sont donc vides. Pas un chat. Les passants, les vendeuses à bassine, les tireurs de carriole, les petits vieux assis en bas des habitations… tous ont disparu. Les magasins et les restaurants sont fermés. Ambiance de ville fantôme.
Nous croisons tout de même quelques âmes. Trois militaires en débardeur blanc fument assis au fond d’un camion et nous regardent passer, surpris. Une bande de gamins, bravant l'interdiction, jouent à se poursuivre dans la rue. Plus loin, sur une grande esplanade en face d'un bâtiment qui ressemble à un théâtre, une troupe de jeunes lycéens répète la chorégraphie de masse de la prochaine fête nationale.
Nous arrivons au pied de l'immense statue du père de la nation, tournée vers la ville de Hyesan, laissant la ville chinoise dans son dos. La vue est somptueuse. Nous sommes entourés par les montagnes, hautes et imposantes. Au pied du promontoire coule la rivière Amnok, ou Yalu pour les Chinois. De l'autre côté, la ville chinoise de Changbai, si proche, presque à portée de main. Le contraste est saisissant. Côté chinois, les routes ont été récemment goudronnées, et de grands panneaux de publicité sont visibles. Un seul pont, qui sert de poste frontière, traverse l'étroite rivière.
Les montagnes du côté coréen sont cultivées malgré la forte pente, parfois jusqu'au sommet. Celles du côté chinois sont couvertes de forêts.
Nous revenons sur nos pas et longeons l'avenue que l'absence de vie commence à rendre oppressante. Une voiture se fait entendre dans le silence derrière nous, parcourt la rue déserte, et s'arrête à notre hauteur. En sort un responsable du comité populaire local, qui semble peu étonné de nous trouver ici.
- Que faites-vous ici sans votre guide, nous dit-il très poliment. Vous devriez rentrer à l'hôtel. Je peux même vous déposer, si vous voulez.
- Non merci, c'est très gentil, mais nous préférerions découvrir la ville. Nous avons bien besoin de faire une promenade et de nous dégourdir les jambes, après autant de temps passé à l'hôtel.
- Ah oui, mais aujourd'hui, c'est journée alerte à la bombe, vous savez.
- Ah tiens. On va peut-être rentrer, alors.
- Ce serait mieux, oui. Je vous raccompagne ?
Nous rentrons.
Nous trouvons sur le perron de l'hôtel notre guide, en colère. "Vous ne pouvez pas sortir sans nous. Hyesan est une ville proche de la Chine, et c'est donc très dangereux. Souvenez-vous de ce qui s'est passé à Geumgangsan." L'accident de Geumgangsan – une touriste sud-coréenne abattue par erreur sur la plage par des soldats nord-coréens le mois précédent – était de récente mémoire. Mais je ne crois pas à cette menace, et je reste persuadé que nous n’avons pas couru le moindre risque.
Je ne peux pas dire que notre escapade jusqu'à la statue de Hyesan ait vraiment contribué à améliorer l’ambiance, dans l’équipe. Le reste du week-end est passé tout, tout lentement.

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