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Anthologie permanente : Vianney Lacombe

Par Florence Trocmé

derrière la nostalgie je vois le réel, avec du plâtre-plâtre, du bois en bois comme le plancher, des draps de tissu, des livres en papier éclairés par la lumière et de l’obscurité pour dormir, une salle de bain avec de l’eau d’après-guerre qui sentait les tuyaux et l’électricité courante dans ma lampe de chevet. Il y avait le sexe de mes parents, il y avait le téléphone qui répondait quand on l’appelait, il y avait l’été, l’hiver et je suis le veilleur de mon passé comme s’il était vivant avec tout mon temps.

ils ont tué l’appartement, vendu les meubles et les tableaux et les planchers, vendu les murs et les tapis et la cuisine la table les robinets avec mon père, les canalisations étaient repeintes et la faïence de la salle de bain, ils ont vendu ma mère qui résistait avec ses étagères et ses papiers, ils ont vendu les livres et nous avec les lits qui ne servaient plus et les plafonds craquelés, la Turquie, l’Inde, le Liban, la jeunesse, les enfants.

La pluie ne tombe plus comme elle tombait, sans nous mouiller parce que nous jouions dans la cour éternellement sèche que les adultes ne connaissent pas, celle où l’enfance nous réunit tous l’un derrière l’autre comme une seule bête douce et bruyante, et nous avions un cœur, si j’ai bonne mémoire, que nous avons perdu sous les mérovingiens.
Mais heureusement il nous reste les films que nous avons tournés sans le savoir et que je passe sans me lasser pour regarder comment je marchais sur des jambes qui rentraient chez elles rue Vavin et toutes les directions que je prenais alors existent dans un tout petit corps de garde.

Les photos des chanteurs étaient déformées par la pochette, et nous cherchions au centre du disque, en lettres d’argent, le titre des chansons ainsi que leur auteur circulaire. J’apprenais les refrains par cœur, pour mieux connaître l’univers minuscule qui s’étendait de l’autre côté de l’Atlantique, et je pouvais monter le son quand il était trop bas. Ils étaient tous très jeunes, infiniment gais et brillants dans les sillons sans cesse recommencés, et chaque syllabe reprenait le reflet de la lampe au même endroit du commencement sur un électrophone dont le corps caverneux avait un bras de plastique.

Vianney Lacombe, proses, revue Rehauts n°22, octobre 2008 

Contribution d’Ariane Dreyfus

Note bio-bibliographique


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