« Sébastien – […] Éléonore, Éléonore, j’aimerais tant être pur, Éléonore, pur avec les yeux clairs et tendres des bêtes à âmes, tu sais, Éléonore, certains humains qui ont posé les armes, ou qui n’en ont jamais eu plutôt, sauf ce regard, ce regard qui ne cherche rien de bas, ni de risible, nulle part, ce regard que j’ai peut-être vu deux fois et qui m’a rendu fou d’envie…
Éléonore – C’est le regard des fous, mon chéri, en effet. Tu as ta crise de mysticisme un peu plus tôt que les autres années.
Sébastien – Ce n’est pas le regard des fous, c’est le regard des tendres. Une race perdue, les tendres, ou presque : rien à gagner, rien à perdre, même un bon mot. Mais nous, nous finirons fous, ma chère, et pour de bon. L’oncle Jan…
Éléonore – J’ai horreur de ces discussions. »
Château en Suède, Françoise Sagan.
Le film d’animation de Tatia Rosenthal, inspiré de nouvelles du surdoué Etgar Keret (et co-écrit avec lui), m’a rappelé ces répliques de Château en Suède. Pour rendre compte avec plus de précision de l’atmosphère du film, juste restitution du ton de l'auteur israélien, il faudrait parler de Kafka, peut-être aussi de Boris Vian, de cet univers qu'on pourrait ainsi mettre en équation : « une tranche de réalisme entre deux tranches de surréalisme, sauce tragi-comique », il faudrait, il faudrait, mais je suis paresseux, moi, je vous laisse compléter, développer, digresser, je reprends juste après
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C’est cette lucidité des « yeux clairs et tendres » d’Etgar Keret qui donne à voir, aussi, la cruauté de la vie et nos propres faiblesses pour y faire face. Les pieds embourbés dans le naturalisme le plus quotidien, les personnages d'Etgar Keret s'envolent assez rapidement vers des songeries fantastiques, dans un décrochage manifeste avec ce qu'on appelle réalité ou « vraie vie ». Ce décrochage rendra d'autant plus douloureux l'atterrissage pour ceux qui n'arriveront pas à se dégager de l'attraction terrestre, ou du moins à se satelliser sur une orbite assez haute pour survoler les tempêtes atmosphériques du cœur humain. Le recours à la rêverie est une forme de contestation de la vie, c'est l'arme des désespérés tranquilles qui s'installent derrière une vitre à l'épreuve des balles pour regarder et s'émouvoir du cirque humain. Ceux-là savent que l'art ne console pas, mais qu'il est quand même doux de promener sa solitude le long des allées ombragées. On leur conseillera néanmoins de s'armer d'un gilet en kevlar et de balles à têtes creuses enrichies en ironie : on ne sait jamais sur quelle rencontre peut déboucher un chemin.
Moi qui n'aime pas l'espoir, ce mensonge douceâtre de charlatan qui proclame aux malheureux un putassier « l'espoir fait vivre », tout en fermant les yeux pour ne pas être incommodé, je dois dire que ce film m'a séduit justement parce qu'il ne rejoue pas le combat de l'espoir contre le désespoir, mais invite au contraire à la résilience et condamne toute forme de résignation. L'espoir appartient aux malheureux, autant le leur laisser et ne pas espérer, mais vivre... pour 9,99 $.








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