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L'état de la parole depuis Joseph de Maistre

Publié le 11 mai 2009 par Juan Asensio

Gérard Trignac, L'âge d'or, 1982Gérard Trignac, gravure intitulée L'âge d'or (1982) reproduite avec l'aimable autorisation de l'artiste.

«Si la parole humaine est, comme je le pense, le lieu essentiel de l'art et du sacré depuis que les églises se vident, s'effondrent, se vendent ou se ferment, quiconque défend le mot est de plein droit membre de l'assemblée.»
Pierre Boudot, Au commencement était le Verbe...


Sous-titré Quelques réflexions sur le langage et le Mal chez Maistre, Conrad et Robin, ce long texte (dont je ne donne que des extraits dépouillés de leurs notes), coupé artificiellement pour plus de commodité de lecture, a été recueilli dans ma Littérature à contre-nuit après avoir été publié dans le Dossier H consacré à Joseph de Maistre édité par L'Âge d'homme.

L'eau contaminée du fleuve

Celui qui contemple le cours d'un fleuve, son puissant élancement vers l'inconnu, ne peut s'empêcher de penser, ou plutôt de laisser filer sa pensée, irrésistiblement attirée par les reflets argentés et mouvants, comme si ce spectacle, dont la perpétuelle nouveauté stupéfiait Héraclite l'Obscur, provoquait un ébranlement de tout son être, la levée d'une parole silencieuse et vagabonde qui est notre monologue intérieur, secret, silencieux, incessant. «Inévitablement, le fleuve me fit penser au temps»… Le fleuve bruissant, qui est le temps rempli de mots et de phrases, est tout d'abord le long et patient dialogue d'une parole qui nous appelle et nous commande de répondre, car celui qui contemple le fleuve et l'écoute désire mêler sa voix minuscule au prodigieux déferlement de sons vieux comme le monde, plus vieux que le monde, puisque la parole existait avant que le monde ne lui offre son arche de roc où résonner : le temps qui n'est pas gonflé de paroles n'est de toute façon absolument rien d'autre que l'improférable muetteté du néant. Ainsi, unis par le cours galvaudé de la métaphore, la parole et le fleuve entretiennent une subtile parenté puisque l'une et l'autre coulent depuis une source secrète qui est aussi, selon Pic de la Mirandole, une mer infinie «vers laquelle se dirigent tous les fleuves», non pour s'y perdre mais pour mêler leur bruyant enchevêtrement, leurs voix innombrables et chatoyantes à la voix unique qui gronde au-dessus des abîmes inconnus. Cette voix unique rassemble les voix dispersées, éparses, vagabondes. C'est la voix de Dieu qui insuffle élan et vitalité aux voix des hommes, leur permettant de se lancer à l'assaut de tous les obstacles, car la nature profonde des fleuves, la pente absolue de la parole, la volonté définitive de l'homme, est de toujours se frayer un passage en creusant, à travers les âges, l'assise autrement inébranlable de la roche, plongée dans le mutisme de la matière lourde.
Mais la parole comme la source est menacée, et la sécheresse n'est pas, loin s'en faut, le danger le plus grand qui en guette le frémissement infatigable. Nous sommes en effet à l'âge du monde où de nouvelles horreurs, monstrueuses, inouïes, sont montées du puits de noirceur afin de proférer les paroles glaciales de la Nuit. Nous sommes à cet âge de l'oubli où la parole s'est non seulement évaporée, mouillant ridiculement la terre craquelée qui épie la haute silhouette des idoles de pierre dont parle T. S. Eliot, mais encore à l'âge où, polluée et lourde du plomb du mensonge, elle a presque complètement contaminé les cœurs et les âmes de ces rares qui osent, dans le creux de leurs mains, contempler les reflets du liquide désormais huileux et nauséabond. Nous sommes à cet âge de vacarme insoutenable qui a beuglé sa rage dans les fours allemands, dans les marigots cambodgiens où des hommes et des femmes ont pourri, littéralement, pendant des semaines d'une agonie inimaginable. Nous sommes les nouveaux maîtres de la Mort qui, contrairement à la vision du poète Celan, ne s'est pas contentée de limiter son empire au Reich d'Hitler. Car nous voici désormais les garants d'un âge où la parole s'est embourbée, s'est envasée, charriant dans son cours infecté tout un tas d'ordures, de carcasses et de cadavres déformés aux chairs gonflées et pestilentes qui découvrent leur impudique lubricité sous le soleil jaune. J'ai oublié de dire que ces pourritures vagabondes n'étaient pas silencieuses et qu'elle désolaient les contrées dévastées qu'elles traversaient de leurs cris et de leurs aboiements horribles. Car jamais le Mal ne se tait. La parole est devenue fleuve de sang, ce long ruisseau plaintif qui gémit, dans l'un des plus étranges contes d'Edgar Poe, sous une lune vermeille, ce long fleuve sombre qui conduit Marlow, nous allons le voir, au plus profond de la jungle africaine, jusqu'à la source empoisonnée : l'intarissable Kurtz, maître et puisatier d'une parole dévoyée, polluée.
La littérature est l'un des réceptacles de cette parole, aussi puissante et gonflée qu'un fleuve, charriant un limon qu'elle dépose avec chaque nouvelle œuvre, chaque nouvelle ligne écrites. Comment ne le serait-elle pas d'ailleurs, puisqu'elle est fleuve, et même, selon Thomas Carlyle, «immense océan écumeux de paroles imprimées» ? Il était donc logique et, sans doute, inévitable, qu'elle soit mystérieusement contrainte, au siècle passé, d’évoquer ces figures ténébreuses – Kurtz, A. H., etc. –, condamnées à monologuer inlassablement avec les faces sordides qui hantent leurs cauchemars, déversant dans la nuit la monocorde rigole de leurs pitoyables récriminations. Il était donc logique et tout aussi inévitable que soit convoquée l'œuvre de Maistre, à l'influence profonde, quoique souterraine , quant à sa conception du langage, conception où je crois deviner la plus juste méditation sur l'origine de la déchéance de la parole à notre époque et, en germe, une description dramatique du langage vu comme un corps vivant à la merci du mensonge, de la corruption et, finalement, de la mort. Description encore qui nourrira la réflexion de nombre d'auteurs, que l'on songe au tonitruant Léon Bloy ou à son plus digne héritier littéraire, Georges Bernanos.
Je me dois d'ajouter, à ce sujet, une phrase d'explication : n'étant pas ce qu'il est convenu d'appeler un spécialiste de l'œuvre maistrienne, je ne puis me nourrir de sa réflexion sur le langage qu'en me laissant guider, dans cette brève étude, par le «flambeau de l'analogie» (I, 2, 10) chère à l'auteur. Mais de cela, je crois, nul lecteur éclairé ne peut me tenir rigueur.
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