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Philippe Val, vraie caricature de la fausse pensée critique

Publié le 19 septembre 2007 par Roman Bernard
Commentaire de texte aujourd'hui, avec comme objet d'étude la lettre publicitaire -reproduite plus bas dans cet article- de Philippe Val, directeur de la publication de Charlie Hebdo, que j'ai reçue récemment, sans l'avoir sollicitée. Le fait d'être étudiant, de surcroît en journalisme -donc forcément de gauche radicale- explique peut-être que je me sois retrouvé sur les listes de l'hebdomadaire "satirique". Pour un journal qui se veut un parangon d'esprit critique, il est, soit dit en passant, étonnant d'utiliser un procédé aussi vil que le "pourrier". Mais bien sûr, tous les moyens sont bons lorsqu'il s'agit de "défendre la liberté".
Tout commence par une métaphore littéraire. Dès l'abord d'une lettre dont la motivation première est de quémander de l'argent au potentiel lecteur, Philippe Val compare Charlie Hebdo avec le village d'Astérix :
Dans ce temps-là, toute la Gaule était occupée par les légions sarkozyennes. Toute la Gaule ? Pas si sûr... Regardez avec une grosse loupe. A Paris, un petit village fortifié résiste.

J'espère pour M. Val qu'il ne pensait pas être original en comparant son activité anti-sarkozienne avec la résistance à l'envahisseur romain du petit village gaulois. Cela a été fait maintes fois, pour d'autres causes souvent fort futiles, et le mérite en revient au seul génie créateur de Goscinny. Mais revenons sur la "Gaule (...) occupée par les légions sarkozyennes", où, à l'aide d'une "grosse loupe", on peut voir à Paris qu'"un petit village fortifié résiste".
Nous y voilà. La France sarkozyenne est un pays de cons, mais heureusement, Paris, du moins son élite éclairée -Charlie Hebdo est cependant peu réputé pour sa distincion et son raffinement-, est le dernier bastion de la résistance. Visiblement, Philippe Val, qui prétend pourtant être un homme de lettres, oublie que la dialectique Paris/Lutèce-Province/Village est exactement inverse dans les aventures du soldat gaulois. A chaque fois qu'Astérix et Obélix se rendent à Lutèce (La Serpe d'Or, Le Tour de Gaule, Les Lauriers de César), c'est pour y dénoncer le mode de vie urbain, l'occupation romaine, en un mot la perte des valeurs traditionnelles.
Le passage le plus mémorable pour qui connaît bien les exploits de ce héros -dont je ne supporte pas qu'on ose le comparer à l'écoeurant José Bové- est la visite, dans Les Lauriers de César, d'Abraracourcix, le chef du village, et sa femme Bonnemine chez le frère de celle-ci, Ordralfabétix, riche marchand lutécien, dont le portrait au vitriol n'a rien à envier à celui du gras négociant Camusot dans Les Illusions perdues (Balzac). Lorsque Bonnemine demande à son frère s'il se rend régulièrement dans ses succursales de Lugdunum (Lyon) et Massilia (Marseille), celui-ci lui répond : "Le moins possible. On ne peut vivre qu'à Lutèce, tu sais. Le reste de la Gaule, c'est bon pour les sangliers."
Je n'insiste pas davantage, car la haine de beaucoup de provinciaux pour Paris m'indispose au moins autant que le mépris de Parisiens, nombreux aussi, pour la Province. "La Révolution est un bloc", disait Clemenceau. J'ose dire ici que la France l'est aussi. M. Val aurait donc pu éviter d'emprunter, sans la citer -il est vrai à sa décharge qu'elle fait partie du vocabulaire courant- une citation qui dit précisément le contraire de ce qu'il voudrait lui faire dire.
Et surtout, comparer Sarkozy à l'envahisseur romain, et, si l'on poursuit ce raisonnement, à toutes les formes d'occupation qui ont frappé le territoire national, est hautement infamant, mais il paraît que c'est cela, la liberté d'expression. Le meilleur est à venir. Dénonçant, comme dans beaucoup de ses éditoriaux, le contrôle des principaux médias par de grands groupes financiers, M. Val lui oppose Charlie Hebdo comme un modèle d'indépendance, prétention qu'il partage avec ses confrères de Marianne et du Canard enchaîné:

Ni Lagardère, ni Dassault, ni Bouygues, ni Minc, ni César n'ont réussi à pénétrer dans l'enceinte de Charlie Hebdo. Pas plus que les combattants d'Allah et les soldats du Christ n'ont réussi à percer nos lignes.

Philippe Val et l'art de l'amalgame. Qu'il est commode et réducteur de mettre dans le même sac les médias propriétés des groupes Lagardère (Paris-Match, Le Journal du dimanche), Europe 1...), Dassault (Le Figaro), Bouygues (TF1), avec Alain Minc (qui préside le conseil de surveillance du Monde mais ne le possède pas) et César (traduisez Sarkozy).
Le pire vient de la mise sur un pied d'égalité entre les "combattants d'Allah", contre lesquels Philippe Val a certes fait preuve d'un courage louable lors de l'affaire des caricatures de Mahomet, et les "soldats du Christ"... quels soldats du Christ ? Si une chose caractérise bien les chrétiens contemporains, c'est leur apathie coupable face aux injures dont ils sont continument l'objet, notamment par des Occidentaux qui croient que la laïcité consiste à insulter la religion majoritaire d'un pays tout en étant pleins de prévenances à l'égard des religions minoritaires. Apathie coupable car à l'origine du malaise identitaire français.
Charlie Hebdo est donc encerclé d'ennemis qui, c'est bien connu, sont tous alliés : des hagiographistes de Paris-Match ou du Journal du Dimanche à Jean-Pierre Pernaut, en passant par les chroniqueurs du Figaro ou du Monde, ou encore les islamistes et les prosélytes chrétiens, tous, bien entendu, ont pour but commun la mise au pas de ce bastion de la pensée libre.
Ce refus de penser le monde dans sa complexité, si elle réussit à fédérer un lectorat bourgeois en quête de licence et de scandale, ne réussit pas à me faire oublier ceci : Charlie Hebdo n'est qu'un petit journal d'un petit pays, qui traite de sujets, de phénomènes, de personnalités qui le dépassent manifestement. En somme, bien que M. Val, anti-nation par excellence, s'en défende, Charlie Hebdo est indécrottablement français en ce qu'il croit ridiculement s'adresser au monde entier. Pour réussir ce tour de force, quand on est "un village fortifié (qui) résiste", il faut de la potion magique, ou plutôt la "recette magique" :

Se lever tôt pour travailler dur ? Euh... Travailler dur pour gagner plus ? Pas vraiment... Il s'agit d'un subtil mélange d'indépendance, de curiosité, de désir d'informer, de volonté de proposer des analyses, de susciter des débats féconds et d'envie de partager des plaisirs.
Il paraît qu'à Londres, en exil, écoutant un ami lui rapporter les nouvelles de Vienne les plus tragiques, Freud aurait murmuré : "Rien ne vaut la peine d'être triste." Cela pourrait être la devise de Charlie Hebdo : prendre tout de la réalité, quels qu'en soient le comique ou le tragique, sans jamais céder à la tristesse.(...)
La gratuité des médias (audiovisuels, ndlr), d'Internet, de certains journaux, tous financés par la publicité d'industriels liés à des puissances politiques, serait une menace pour la liberté d'expression et la démocratie, s'il n'y avait quelques organes vraiment indépendants, qui jouent un rôle de surmoi dans le paysage de la presse française. Charlie Hebdo est de ceux-là.

La double métaphore freudienne est particulièrement habile. Outre le fait qu'elle permet à Val de se ranger du côté de que les professeur de philosophie appellent les "maîtres du soupçon" (Marx, Nietzsche, Freud), posture qu'il campe à peu de frais -pour lui, mais non pour ses employeurs- lors de ses apparitions audiovisuelles, elle lui donne aussi l'occasion de se poser en psychanalyste auto-proclamé de la presse française. Amusant, de la part d'un journaliste qui combat les "moralisateurs" de tout genre à coups d'éditos où la haine obsessionnelle le dispute à la mauvaise foi. Mauvaise foi qui atteint son paroxysme dans la conclusion de cette lettre heureusement courte :

En nous rejoignant, en nous lisant, en vous abonnant, non seulement vous aurez un rendez-vous hebdomadaire avec un journal qui ne ressemble à aucun autre (on ne le lui fait pas dire, ndlr), mais vous contribuerez activement au renforcement et à l'actualisation de la liberté d'expression, dans un monde où toutes les puissances cherchent à la subordonner à leurs intérêts.
Mieux encore : quel que soit l'accueil que vous ferez à cette lettre, nous continuerons, quoi qu'il arrive, à défendre votre liberté.

Cette lettre va connaître le même sort que le bulletin de vote de Francis Lalanne : un papier que je rangerai et resortirai, dans les moments de doute, pour me dire que l'on peut toujours, selon le voeu de Beaumarchais, se presser de rire de tout de peur d'être obligé d'en pleurer.
Philippe Val a pour sa part fait appel à Freud, certes moins éloigné dans le temps que Beaumarchais, ce qui n'est pas anodin de la part d'un polémiste qui falsifie l'histoire en affirmant par exemple que Noam Chomsky a nié le génocide perpétré au Cambodge par les Khmers rouges, dans sa chronique de France Inter de vendredi dernier où il réagissait à l'"hommage appuyé" rendu par Oussama Ben Laden à l'intellectuel américain dans sa dernière vidéo.
Triste sire que ce M. Val, qui n'a pas compris que Ben Laden, plus fin psychologue que lui, exploite justement les dissensions ouvertement affichées entre Occidentaux face au péril islamiste, et qu'il connaît bien, pour faire avancer ses pions dans le jeu de chantage qu'il fait subir au monde libre, notamment en promouvant contre leur gré des figures comme Noam Chomsky.
Un chantage comparable à celui qu'Hitler a employé dans les années 1930 pour opposer entre eux les démocrates, entre ceux qui étaient partisans d'une paix à tout prix, même au mépris des conditions du Traité de Versailles, et ceux qui voulaient envahir l'Allemagne avant qu'elle n'ait les moyens d'agresser ses voisins.
A l'époque déjà, il y avait des Philippe Val pour jouer malgré eux le jeu des nazis, en livrant dans leurs colonnes la guerre qu'il eût fallu mener outre-Rhin. Si un jour la liberté est vraiment en danger -d'ailleurs, à force de tirer la sonnette d'alarme comme le fait M. Val, il se pourrait qu'elle soit inefficace ce jour précis-, ce n'est pas à Philippe Val, faible et nihiliste, que je demanderai de défendre la mienne, malgré la prétention qu'il affiche en conclusion de cette lettre.
Philippe Val, vraie caricature de la fausse pensée critique
Roman B.
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