« Depuis toujours, la peur et la violence m’ont hanté. J’ai vécu dans ces ténèbres. J’ai toujours craint qu’on m’entraîne, m’attache, m’écorche comme un animal nuisible. Des nuits cauchemardesques m’ont fait entrevoir des mâchoires de loups. Des yeux luisants s’allumaient dans ma chambre d’enfant. »Alors qu’il entreprend avec ses élèves un voyage en Allemagne, le narrateur découvre à Buchenwald une photo qui à tout jamais modifiera son existence. Là sur la photo, en arrière plan, et derrière Erich Wagner le médecin du camp, se tient un homme qui malgré son extrême maigreur ressemble à s’y méprendre à son propre père. C’est lui et ce n’est pas lui. Ce n’est pas lui bien sûr, les dates ne concordent pas et son père n’était pas encore né au moment précis où fut prise la photo, mais la ressemblance est suffisamment troublante et même évidente pour que le narrateur revienne, cette fois seul, le lendemain, comme pour vérifier ce qu’il sait être déjà, cet homme aurait pu être son père… Le brouillard qui nimbe alors Buchenwald brouille le temps et les époques et paradoxalement rend encore plus tangible la présence absence de tous les déportés qui vécurent et périrent dans ce camp, et encore plus tangible la ressemblance des deux hommes, l’inconnu et le père.
« Tandis que je revenais du musée vers la porte du camp, toujours au milieu de ce vide de la place d’appel, il me semblait que j’ emboîtais le pas aux prisonniers d’autrefois. Le brouillard avalait le temps, diluait les époques et derrière les nappes grises s’amassaient les images du massacre.
Je vois des morts, disait l’enfant. »
De retour à Paris, et malgré le silence obstiné d’Adrien, son père, qui récuse l’impact de cette ressemblance, selon lui pure coïncidence, il décide de mener sa propre enquête. À vrai dire, il s’agit plutôt d’une quête, car elle est d’importance. L’ombre de Buchenwald le hante et ne le quitte plus, comme si quelque chose l’appellait, un devoir, une voix…
« Des questions, des figures éparses, présentes en moi depuis l’adolescence, se rejoignaient comme des particules de sel, dans le creux des rochers, s’agglomérèrent en formant une surface dure et blanche. En ce sens, au sein de ma vie de célibataire, agréable mais contingente, la quête rassemblait mon existence et lui donnait un but : j’avais quelque chose à savoir. »
La vérité se fait jour assez rapidement, cet homme, l'inconnu de la photo n’est autre que son grand-père, David Wagner, l’homme caché, à l’existence enfouie, murée par sa propre famille. Dès lors la quête prend un tout autre visage, urgente, vitale - il s’agit d’un corps à retrouver, d’une sépulture à donner et pourquoi pas entre les pages d’un livre pour le faire échapper à l’oubli, cette deuxième mort.
« David Wagner n’avait jamais eu de tombe et je savais bien, maintenant, que j’allais lui écrire sa tombe et son épitaphe (…) ».
« Dorénavant, lorsqu’on tapera « Wagner », on lira : « David Wagner, né à Paris le 4 août 1915, déporté à Buchenwald, mort le 21 mars 1942.
Oui, j’en suis sûre. J’écris pour cela. »
Comme en écho au livre sépulture des Disparus de Daniel Mendelsohn.
Mais pas seulement…
Livre tombeau certes, mais aussi roman d’introspection, voyage au cœur de soi-même car il s’agit tout autant pour le narrateur de démêler les fils du passé que ceux du présent, intrinsèquement liés.
« Par ces étranges et fascinants cheminements de l’enfance, cette plaque sensitive qui lègue pour toute la vie une conscience, la violence m’a été livrée en héritage. Je suis mon grand-père livré aux bourreaux, je suis mon père frémissant d’une violence suicidaire, je suis l’héritier d’une immense violence qui traverse mes rêves et mes récits. »
L’origine de la violence, celle de la barbarie nazie, tout autant que celle de son père, tout autant que la sienne. Tout est lié.
Dès lors il ne pourra y avoir une et une seule réponse à la question « L’origine de la violence » ?, mais plusieurs, selon les angles de lectures et d’approches que le narrateur souligne et exhume tour à tour au fil de ses rencontres, de ses faces à faces comme autant de miroirs tendus à bout de bras qui lui révèlent qui il EST.
Bref et pour faire court cette fois c’est une lecture tout à fait bouleversante, captivante, qui peut se lire avec la même avidité à vouloir tourner les pages qu’un polar (Cf. La Grande Librairie du 7 mai 2009 ), mais un polar de l’intime.
Un livre d'une grande force tout en humilité.
Les avis de Clarabel, de Papillon et de Yv.








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