« Instinctivement, il s’était déjà entraîné à simuler qu’il était quelqu’un, afin qu’on ne découvrît pas sa condition d’être personne ; à Londres, il identifia la profession à quoi il était destiné, celle de l’acteur, lequel, sur une scène, joue à être un autre, devant une réunion de gens qui jouent à le prendre pour cet autre. Le métier d’histrion lui apprit un bonheur singulier, peut-être le premier qu’il connût ; mais, le dernier vers déclamé et le dernier mort retiré de la scène, la saveur odieuse de l’irréalité l’envahissait de nouveau. Il cessait d’être Ferrex ou Tamerlan et redevenait personne. Aux abois, il eut l’idée d’imaginer d’autres héros et d’autres fables tragiques. »
Borges, « Everything and nothing », in L’auteur et autres textes, Gallimard, coll. « L’Imaginaire ».
J’aime bien l’été relire Borges. Sa pensée en enfilades de fractales a quelque chose de rafraîchissant. Il ne fait pas de la littérature, il fait de la géométrie. La mise en abîme est le tour de passe-passe du géomètre érudit. Dans ce portrait de Shakespeare en « rêve que personne ne rêvait », il y a un peu de Borges lui-même, écrivain impersonnel qui s’est enfermé dans le dédale de son œuvre en laissant dans les corridors obscurs qui la parcourent des copies de lui-même, reflets déformés d’une entité qui n’existe peut-être pas sous d’autre forme que celle-là (cf. « Borges et moi » dans le même volume).






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