Sujet relativement méconnu en Occident, la contestation radicale étudiante qui agita le Japon à la fin des années 1960 connut des sommets de violence incomparables dans le monde, comportant des particularités uniques. Son origine remonte aux conditions particulières dans lesquelles s’est développé le pays après 1945, aux choix discutables du Parti Communiste japonais et aux rapports entre le Japon et les Etats-Unis entériné par le Traité de sécurité nippo-américain signé en 1951. Cette situation permit la naissance d’une nouvelle gauche en rupture avec le parti communiste japonais, accusé de rigidité et de Stalinisme.En 1960, la contestation se radicalise, et la ligue nationale des étudiants (Zengakuren) se fissure en une multitude de groupes radicaux de gauche. Dans le courant des années 1960, la mobilisation de la jeunesse est sans précédent : opposition à la guerre du Vietnam, manifestation contre l’augmentation des frais d’inscription universitaires (exacerbées par la révélation d’un trou de 2 milliards de yen dans le budget de l’université de Nichidai détournées par les dirigeants), luttes contre les discriminations à l’égard des minorités (notamment coréennes), rejet du productivisme effréné des années 1960, mouvements anti-pollution, etc…
C’est à partir de 1967 que la contestation gagne l’ensemble des universités du pays. L’un des événements symboles de l’embrasement est l’occupation de l’Université de Tokyo (dite Todai – l’université la plus prestigieuse du Japon) entre janvier 1969 et février 1970, qui se solde par une violente répression et marque l’échec du mouvement étudiant, poussant ainsi une partie des étudiants à se radicaliser davantage. Ainsi, les plus radicaux, décidés à prendre les armes, forment la Faction Armée Rouge (FAR – Sekigun-ha) et entrent dans la clandestinité. Des attentats contre la police et autres coups d’éclats meurtriers ponctuent l’année 1970.
En 1971, les luttes intestines aboutissent à la scission de la Faction Armée Rouge en 2 branches : l’Armée Rouge Unifiée (Rengo Sekigun) et sa branche internationaliste l’Armée Rouge Japonaise (Nihon Sekigun) emmenée par Fusako Shigenobu. Cette dernière quitte le Japon pour rejoindre les camps d’entraînements du FPLP de Georges Habache. Au Japon, la fin tragique du mouvement radical étudiant est marquée par l’affaire du chalet d’Asama : une prise d’otage retentissante et ultra-médiatisée qui aboutit à l’arrestation des derniers membres de l’Armée Rouge Unifiée et à la découverte de 14 de leurs camarades exécutés dans des circonstances inimaginables.
C’est cette histoire que raconte United Red Army, depuis la naissance du mouvement jusqu’à l’issue de l’affaire du chalet d’Asama.
Koji Wakamatsu, enfant terrible du cinéma japonais, réalise ici un véritable film politique qui explore les multiples identités de l’idéal : celui qui esquisse des constats et des convictions, celui qui pousse à l’acte, celui qui aveugle et anéanti. Un des chefs de file du cinéma pink [1], les préoccupations de Koji Wakamatsu puisent leur origine dans l’histoire des mouvements sociaux, et notamment ceux des contestations étudiantes. Il rétablit ici la vérité historique sur ce mouvement et examine avec lucidité ses implications, sa portée et ses incidences. Si le constat est celui d’une dérive fanatique qui s’est tragiquement achevée, Koji Wakamatsu reste à hauteur d’homme sans les juger et le film trouve là une force indéniable.
Trois grands actes structurent ce film fleuve. La première heure met en scène la formation du mouvement, à travers une alternance de scènes de fiction présentant les protagonistes et de scènes documentaires informant sur les origines et les motivations du mouvement. La seconde heure se déroule dans le camp d’entraînement de Haruna où le processus d’annihilation totale des individus s’opère et génère des purges internes particulièrement atroces au nom de la conformité à l’idéal communiste. Enfin, la troisième heure décrit la prise d’otage au chalet d’Asama en 1972 qui fut retransmise à l’époque en direct par les télévisions japonaises plus de 10 heures durant.
AUX ORIGINES DE L’UNITED RED ARMY
La Faction Armée Rouge lors d’un assaut in United Red ArmyLa première partie du film est une vaste fresque de plus d’une heure sur la chronologie des événements ayant conduit à la formation de l’Armée Rouge Unifiée. Du 15 juin 1960, où 100 000 personnes manifestent devant le bâtiment de l’Assemblée Nationale contre le Traité de Sécurité Nippo-Américain, au 15 juillet 1971, jour où se parachève la fusion de la FAR (Faction Armée Rouge, créée le 28 août 1969) et de la FRG (Fraction Révolutionnaire de Gauche, créée le 18 décembre 1970) pour donner l’Armée Rouge Unifiée, le film retrace fidèlement la trame chronologique des évènements et souligne l’engrenage progressif qui transforme la contestation étudiante en lutte armée. Tsuneo Mori (FAR) et Hiroko Nagata (FRG) prennent la tête de l’Armée Rouge Unifiée dès juillet 1971.
Toute la première partie est habitée par l’énergie des personnages, la force d’un mouvement qui trouve son origine dans la construction d’un idéal. L’alternance des images documentaires avec celles de fiction ajoute une dimension sensible sur une histoire qui s’édifie à hauteur d’homme. Porté par l’énergie d’un montage magistral, la beauté de la photographie et une bande-son électrisante, le premier acte est une totale réinvention de la chronique où les facteurs se confondent pour mieux se conjuguer, laissant apparaître de manière sous-jacente les mécanismes d’une histoire.
UNE FABLE SUR LE PROCESSUS D’ANNIHILATION
Les membres de l’Armée Rouge Unifiée dans le camp d’entraînement De Haruna in United Red ArmyUne fois créée, l’URA (United Red Army) devient un organe militaire doté d’armes et de munitions. Le 3 décembre 1971, l’entraînement militaire débute dans les montagnes à la base de Niikura, puis le 15 décembre 1971, la base de Haruna est fin prête à accueillir l’ensemble des membres de l’URA, qui prendront ensuite d’assaut le chalet d’Asama en février 1972. Toute la seconde partie est la description de ce moment.
Tout ce second acte décrit la transformation progressive d’un idéal en véritable objet d’endoctrinement. Tout un processus d’annihilation totale de l’individualité s’esquisse à travers la progression des sanctions et des sévices subis au nom de la conformité à l’idéal communiste. L’exercice de l’autocritique illustre l’évolution de la consigne vers la torture et le film apparaît ainsi comme une véritable fable sur le processus d’annihilation et pose la question de savoir si les limites existent encore lors de la poursuite extrême d’un idéal. Tout le rejet de ce qui n’est pas conforme à l’idéal devient une déviance, une trahison, et l’être n’est plus conçu que comme outil de la guerre révolutionnaire, sans pouvoir se définir autrement que par l’idéal commun. Chaque signe de leur volonté est encadré puis réduit à néant. De décembre 1971 à février 1972, 13 membres de l’URA meurent suite à leur torture ou sur ordre du leader Tsuneo Mori.
Toute l’esthétique de ce second acte fait de United Red Army un véritable film de matière où la négation de soi transpire à travers la sueur des corps torturés.
Mieko Toyama et Masatoki Namekata sont lynchés le 2 janvier 1971. Mieko Toyama meurt le 7 janvier et Masatoki Namekata le 9 janvier in United Red ArmyChaque plan de ce second acte traduit la dépossession de soi, le chaos des corps imposé par l’ordre des idées. Partie centrale du film, cette seconde partie est sans doute la plus dure et la plus intense du film.
TRAGEDIE ET DEROUTE D’UN IDEAL
United Red Army nous mène enfin, dans la troisième partie, vers la prise d’otage du chalet d’Asama.9 membres de l’URA partent mener la guerre révolutionnaire à travers la montagne Myogi.
4 seront arrêtés à Karuizawa et les 5 autres se réfugieront dans le chalet d’Asama in United Red Army
Mené tambour battant, alternant des moments d’errances avec ceux d’actions musclées, le troisième acte est parcouru par un progressif sentiment d’écroulement et de perte de repères chez les assaillants. Jusqu’à une scène ironique montrant un personnage mangeant un gâteau et accusé de trahison à l’idéal communiste par un de ses camarades pour avoir dépassé sa ration quotidienne. La déroute tragique de la prise d’otage se traduit dans les traits creusés des visages, dans la recherche d’un sens, et Koji Wakamatsu signe un terrible portrait d’hommes refusant de soumettre leur vision à un réel qu’ils ont oublié de voir et de considérer.
Laissons à présent les mots de Nicole Brenez livrer sa vision de ce chef d’œuvre :
LE CINEMA A LA HAUTEUR DES ENJEUX HISTORIQUESQue rajouter d’autre ? United Red Army est assurément un film à voir et dont il faut faire l’expérience pour en comprendre la puissance et l’intensité.
Pourquoi avoir choisi de raconter l’histoire de l’Armée Rouge Japonaise à travers sa branche maudite, l’Armée Rouge Unifiée ? Sans doute parce que ce qui est mort, le 28 février 1972, lors de l’assaut du chalet d’Asama, c’est la gauche japonaise, noyée dans les lances à eau, asphyxiée par la fumée des grenades, enfouie sous la neige et les flaques de sang inutilement versées – événement qui détermine les trois couleurs principales de United Red Army, le blanc, le noir et le rouge (…). Il était urgent de regarder en face l’épisode le plus sombre de l’histoire de l’extrême-gauche pour établir la gravité des faits, accomplir le deuil et contribuer à lever le trauma.
Fort d’une telle nécessité historique, Koji Wakamatsu réalise une fresque exceptionnelle dont chaque parti-pris formel, chaque initiative plastique et le moindre raccord naît d’une structure, d’un dessein. Depuis longtemps, on n’avait vu film empreint d’une nécessité qui infuse à chaque changement de plan, à chaque invention de saute chromatique : une véritable magistralité. Alors même que le film s’exerce sur des registres aux principes formels opposés, l’exposé documentaire, le film d’action, le huis-clos épuré, une même énergie traverse l’ensemble et porte la question de la reconstitution historique à une toute nouvelle intensité.
Depuis le 11 septembre 2001, le cinéma de grande consommation recycle l’histoire des mouvements révolutionnaires terroristes des années 1970 sous forme de fables psychologiques édulcorées de tout contenu politique. United Red Army commence au contraire par une superbe mise en perspective factuelle et chronologique, dont le dynamisme renvoie au meilleur du cinéma révolutionnaire des luttes de libération, le Tiers Cinéma, les films de Santiago Alvarez ou la première partie de L’Heure des Brasiers de Fernando Solanas et Octavio Getino. Au fin fond de nos années 2000 oppressées et dépourvues de toute perspective d’émancipation, United Red Army renoue, sans la moindre nostalgie, avec l’élan révolutionnaire suscité partout dans le monde par la libération de Cuba, les luttes de décolonisation et la révolte contre la guerre du Vietnam.
Au Japon, une génération rompt violemment avec le passé fasciste de ses parents et grandit dans l’atmosphère héroïques des guerres de libération populaire : la répression féroce des protestations étudiantes conduit les plus engagés à entrer dans la lutte armée comme, à la même époque, les étudiants allemands (RAF), anglais (Young Angry Brigade) et américaine (Weathermen) – tous inspirés par le modèle immédiat des Black Panters et leur mot d’ordre « Bring the War Home ». Ils seront le Tiers Monde à la maison, les représentants armés des « damnés de la terre » chers à Frantz Fanon, une avant-garde, et United Red Army restitue avec efficacité le débat fondamental qui préside au choix des activistes : attendre ou non d’être investi d’une légitimité populaire pour passer à la guerre révolutionnaire (…). Au fond d’un tel débat, et au fond de United Red Army, travaille un tourment : quelle est la puissance de la pensée dans l’histoire ? Qu’est-ce qu’un sujet historique ? Que puis-je faire ?
Avec l’Armée Rouge Unifiée, et comme Eisenstein dans La Grève, Koji Wakamatsu prend le problème du point du vue de son échec, par sa face obscure, et décrit avec précision comment une pensée à l’origine émancipatrice et généreuse devient une spirale mortifère dès lors qu’elle se réduit à une discipline : les concepts deviennent des mots d’ordre, les consignes des instruments de torture, la brigade révolutionnaire une secte paranoïaque. Littéralement, ces jeunes gens, si beaux, si dévoués, si décidés, ne sont plus rien : pour « devenir communistes », ils ont abandonné le fait d’avoir un corps, un sexe, des sentiments, des désirs, une famille, ils ne sont plus qu’aspiration à une pureté vide. A ce titre, United Red Army, qui ne juge rien ni personne mais documente une catastrophe, dresse en creux un éloge de la sentimentalité, du désir et de l’insubordination (…).
En faveur du plaisir, du sentiment et du désir, en faveur de la joie révolutionnaire, s’élèvent sur la bande-son de United Red Army le son rock des guitares électriques ou, en français, Le Temps des cerises qui n’avait jamais été aussi bien chanté qu’avec l’accent japonais. Film d’amour pour la jeunesse politisée, film d’action sur le travail de la pensée, film documenté par un acteur de cette histoire et qui évite le plaidoyer, film de deuil pour les amis disparus quels que soient leurs crimes et qui refuse l’hagiographie, film de réflexion approfondie qui pourrait contribuer activement à un déverrouillage historique, United Red Army, à l’instar des œuvres majeures de Jean-Luc Godard, Fernando Solanas ou Peter Whitehead, est à porter au compte des chefs d’œuvres répondant aux idéaux de leur ancêtre à tous, le poète et dramaturge romantique Friedrich Schiller, prônant de « se consacrer à la plus parfaite de toutes les œuvres d’art, à l’édification d’une vraie liberté politique ».
Nicole BRENEZ, Maître de Conférences en Etudes Cinématographiques à l’Université Paris I (Panthéon Sorbonne). Elle programme les séances d’avant-garde de la Cinémathèque française et de nombreux cycles à l’étranger.
DANTE
[1] Cinéma pink ou pinku eiga. Ce terme est composé du mot anglais pink, signifiant rose, et du mot japonais eiga, signifiant cinéma. Les pinku eiga ou sexploitation japonaise étaient des productions cinématographiques indépendantes qui, du milieu des années 1960 au début des années 1970 expérimentèrent une nouvelle forme de cinéma mêlant sexe et violence. Inspirés par les procédés narratifs, l’esthétique et les moyens de production de la « Nouvelle vague », les films pink et leurs auteurs sont indissociables de l’histoire de la gauche révolutionnaire japonaise. Ce mouvement cinématographique, certainement le plus extrême qui se développe alors dans les pays industrialisés, est pourtant comparable aux cinémas de Pasolini en Italie, Fassbinder en Allemagne, qui distillent une même tendance à la subversion, un même goût pour l’onirisme, et une dénonciation de la « morale bourgeoise ».
[Michaël PRAZAN, Les fanatiques, Paris, Edition du Seuil, 2002, p.18]





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