Au cours de la formation, des acquis viennent enrichir notre savoir et notre expérience ; certains sont conscients et d'autres se forgent à mesure que les disciplines théoriques se croisent. Quelquefois, il y a des notions qui me viennent en tête par hasard, notions que j'entrevois à l'occasion de diverses lectures, en cours, à travers des documentaires etc... Et puis un jour, je me dis "Il faut que je pose cette réflexion à l'écrit pour essayer de voir plus loin". C'est un peu cette démarche de conscientisation des valeurs qui aboutit, je pense, à la construction de mon positionnement professionnel. Ainsi, je me propose aujourd'hui d'aborder la notion de loi, celle de Loi (la symbolique) sans forcément qu'il s'agisse de vérités absolues.La loi, souvent, nous renvoie à l'aspect juridique et formel des rapports en société. Il m'est arrivé de m'interroger à son sujet à multiples reprises, tant de ma position de sujet que de celle de professionnelle. En effet, je suis soumise à un ensemble de règles communes à tous qui me permettent d'interagir avec les autres et de trouver une place en société.
Pour autant, pouvons-nous qualifier la justice de juste ?
Si nous regardons quelques années en arrière, il fut des lois imposées à tous qui finirent par avorter sous la pression de l'opinion publique. Des lois qui ne furent pas acceptées et qui, après une mobilisation accrue des associations et des particuliers, finirent par disparaître au profit de rapports sociaux plus équitables. Mais nous ne pouvons pas ignorer l'importance du contexte dans lequel la société toute entière évolue. Par exemple, la peine de mort nous apparaît aujourd'hui comme une pure hérésie (quoique... certains auraient bien envie d'y revenir), résultat d'une époque absurde et soumise à la folie. Pourtant, il aura fallu des années de réflexion et de prise de conscience pour qu'en 1981, elle soit complètement abolie.
Si je me permets de citer cet exemple, c'est bien parce que malgré ma connaissance de la loi actuelle dans son sens le plus formel, je ne peux me contenter de l'appliquer sans l'interroger dans son fondement éthique. Si aujourd'hui, le placement des sans-papiers en centres de rétention apparaît comme une procédure législative, ne pouvons-nous pas imaginer que, dans 50 ans, nos enfants considèrent ces traitements (proches de ceux d'animaux de cirque) comme une aberration sans nom ?
C'est pourquoi même si je me considère comme ayant intégré mes obligations, je ne suis pas non plus un robot qui applique la loi sans s'interroger dessus. Alors pourquoi me poser ce genre de questions ? Et pourquoi vous inviter, vous, à vous questionner à ce sujet ?
C'est ici que je fais le lien avec mon futur métier d'éducatrice spécialisée. L'éducateur, dans l'accompagnement de personnes en difficulté, est-il garant de la loi ?
Si j'en suis venue à me poser ce genre de questions, c'est surtout par mon observation. Je me suis rendue compte en observant les autres que les opinions divergeaient. Certains se voient comme des transmetteurs de lois en parallèle de leur rôle d'accompagnement, d'autres refusent catégoriquement cette idée en accusant le nouveau système qui voudrait faire des éducateurs une nouvelle génération de flics déguisés. Bien entendu, je caricature largement mais du coup, je me dis que c'est essentiel pour nous de réfléchir à cette question puisqu'au delà de notre engagement personnel, il s'agit avant tout de personnes, d'êtres humains parfois en conflit avec la loi sous quelque forme que celle-ci se présente.
Pour amener mes propos, je voudrais faire appel à la psychanalyse puisque c'est dans cette discipline que j'ai pu trouver des réponses à mes questionnements parfois paradoxaux. Je souhaiterais en fait reprendre la notion de fonction paternelle.
[Si ça vous intéresse, un début de réflexion avait été entrepris ici]
Un petit rappel pour commencer.
Lorsque le nourrisson paraît, il entretient avec sa mère une relation symbiotique qui fait suite à la période de gestation. Jusqu'à quelques mois, la mère n'est qu'une continuité de lui-même, notamment par le biais du sein. L'enfant a besoin de cette période de lien intense avec sa mère dans le simple but de pouvoir s'en séparer ensuite. En effet, pour que le sujet puisse devenir un être à part entière, celui-ci subira un processus de séparation qui sera notamment amené par ce qu'on appelle "Le nom du père". Cette étape du développement de l'enfant est essentielle puisqu'elle lui permettra de ne pas se confondre en l'autre et de commencer son processus d'individuation.
"Le nom du père", c'est la possibilité pour l'enfant de voir que sa mère n'a pas que lui comme centre d'intérêt mais qu'elle a aussi des relations extérieures... avec le père, la famille, le travail, les amis, la nourrice. Finalement, peu importe si ça n'est pas le père biologique. En tout les cas, une fonction tierce doit être incarnée comme fonction de triangulation, évitant la symbiose entre la mère et l'enfant.
La fonction paternelle est donc cette entité qui vient frustrer le nourrisson en le détachant de la mère-objet et qui par la suite va instaurer le manque et inciter l'enfant à avoir du désir pour le monde extérieur. Mais surtout, ce tiers sera le garant de la Loi symbolique, celle qui ne réside dans aucun texte mais qui est inconsciente et permet au sujet d'exister. Je pense par exemple aux trois grandes lois, aux trois grands interdits : l'inceste, la dévoration et le meurtre. Je ne m'étendrais pas outre mesure sur ces sujets puisque je n'en sais pas beaucoup mais ça nous suffira pour comprendre l'origine psychanalytique de la loi.
Freud considérait l'être humain comme étant soumis à un certain nombre de pulsions libidinales. Afin que le sujet puisse évoluer en société, il est nécessaire de réguler ces pulsions en intégrant des interdits au cours de la relation parents-enfant. Finalement, ce processus contribue en la socialisation du sujet.
Comme je le disais plus tôt, je pense qu'il est important de s'intéresser à différentes disciplines lorsqu'on s'intéresse à une notion particulière. Ici, les apports de la psychanalyse avec ceux de la sociologie paraissent relativement intéressants.
Guy Rocher définit la socialisation comme "un processus par lequel l'individu apprend des manières de faire, d'agir, de penser, de sentir". Nous pourrions utiliser une multitude de définitions mais déjà, nous voyons là ce qui se rapproche de la vision psychanalytique.
Bien entendu, les sujets abordés ne sont pas les mêmes ; dans un cas, on s'intéresse au développement de l'individu, dans l'autre, on pense beaucoup à l'être social et à l'environnement.
Quoiqu'il en soit, la Loi symbolique est garante du bon développement du sujet et de son intégration dans la société.
Ainsi, comment faire le lien entre la Loi symbolique et la loi réelle ? Comme situer l'éducateur spécialisé au milieu de ses considérations ?
Ici, je ne vais donner que mon opinion qui se base donc sur l'ensemble de ces éléments. Pour moi, l'éducateur concourt au bon développement de la personne sans non plus le faire à sa place. Avec un enfant, un adolescent, il doit prendre en compte les étapes de la vie du sujet et les situer dans un contexte. Mais parce que l'éducateur spécialisé n'est pas un psy ni un sociologue, son rôle n'est pas d'établir des diagnostics par rapport à une subjectivité inévitable.
Ainsi, que faire face à une personne qui n'a pas intégré la Loi, la loi et qui est dans des processus de transgression répétitifs ?
Pour répondre vite, je dirais que l'éducateur spécialisé doit offrir un lieu de symbolisation au sujet afin de lui donner accès à la loi. Et non pas de l'y contraindre (en effet, il n'est pas non plus un flic).
Pour être un peu plus concrète sur mes propres valeurs, je vais citer là une des paroles de Keny Arkana : "On nique pas le système en voulant le détruire, on nique le système en construisant sans lui".
Ce que j'entends là, c'est bien la notion de liberté. Et donc d'autonomie, ce terme tant utilisé et rabâché dans les réunions d'équipe ou autres rencontres de travailleurs sociaux.
Je pars du principe que la liberté s'acquiert par la connaissance. Ainsi, je peux me sentir un être libre et indépendant parce que j'ai, à un moment de ma vie, intégré la loi. Et parce que je l'ai intégré, je peux me positionner face à elle. Au lieu de la transgression, apparaît là la subversion.
[Subversion : action visant à renverser ou à contester l'ordre établi, ses lois et ses principes. Source : l'internaute]
Encore une fois, je sais pas si j'arrive à bien exprimer mon ressenti. Mais à la question, "l'éducateur est-il garant de la loi ?", je dirais non. En effet, il y a là l'idée de faire appliquer la loi et je considère que ce n'est pas mon travail.
Mon travail consiste davantage en la capacité pour moi à signifier la loi à la personne (symbolique ou réelle) par le biais de médiations éducatives et de lui laisser ainsi la liberté d'agir en conséquence.
Par exemple, lorsqu'on évoque les phénomènes de délinquance chez les jeunes, nous savons bien que la trangression participe en la construction de la personne jusqu'à un certain point. Ensuite, elle touche à des problématiques souvent rencontrées au cours de l'enfance, répondant aux logiques sociales actuelles, etc... Ces jeunes-là sont dans des phénomènes de recherche de soi, de prises de risques, d'individuation sans pouvoir mettre des mots sur les actes posés.
Même si ça peut paraître illusoire, je pense qu'il s'agit de transmettre à ces personnes la loi en leur laissant ensuite la possibilité de faire un choix, en toute connaissance de cause. Je ne pense pas que nous sommes là pour éradiquer la délinquance mais pour permettre au sujet de s'individualiser, d'atteindre une certaine autonomie et de lui donner la possibilité d'une certaine socialisation. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai l'idée que le processus de la socialisation peut s'opérer dans la subversion en s'engageant par exemple dans des combats humains qui dénoncent l'absurdité du système.






50
LES COMMENTAIRES (1)
posté le 26 novembre à 14:26
E.S en 3ème année je suis tout à fait d'accord avec toi et rajouterai que l'étymologie du mot "autonomie" va tout à fait dans ton sens. Créer sa propre loi en ayant conscience qu'il en existe une valable pour tous et à laquelle on s'adapte sans pour autant y coller. merci pour la reflexion...
Ajouter un commentaire