Magazine Culture

L'horrible lisibilité du monde selon H. P. Lovecraft : Les Montagnes hallucinées

Par Juan Asensio
L'horrible lisibilité du monde selon H. P. Lovecraft : Les Montagnes hallucinées«Peut-être est-ce que, comme Lovecraft, je n’ai jamais fait qu’écrire des contes matérialistes d’épouvante; en leur donnant, de surcroît, une dangereuse crédibilité.»
Michel Houellebecq (qui souligne) dans Ennemis publics (Grasset/Flammarion, 2008), p. 294.
«Ce ne sont pas leurs livres, ce sont leurs élèves qui ont fait la gloire de Pythagore et de Socrate, ces divins précepteurs. Ou des livres quand même, mais alors des livres vivants, car si un livre est un élève sans vie, un élève est un livre vivant».
Marsile Ficin, Epistolarium I (Opera omnia, Bâle, 1576, réé. Turin, 1959, t. I/2, p. 659) : «Pythagorum Socratemque praeceptores divinos non libri, sed discipuli illustrarunt. Imo vero libri, sed vivi, liber est discipulus carens anima, discipulus est liber vivens».
«Dans la nature, ce ne sont pas des mots que nous voyons, mais toujours seulement les premières lettres de mots, et lorsque ensuite nous voulons lire, nous découvrons que les nouveaux prétendus mots ne sont à leur tour que les premières lettres d’autres mots.»
Lichtenberg, Le Miroir de l’âme (traduction de Charles Le Blanc, José Corti, 1997), p. 455.

510KM0AE2HL._SS500_.jpgLes montagnes hallucinées, longue nouvelle de Lovecraft parue en juillet 1933 dans la revue Weird Tales, comme je l'ai évoqué est inspirée par Les Aventures d'Arthur Gordon Pym de Poe. Le terme d'inspiration est d'ailleurs exagéré, Lovecraft n'ayant rattaché la trame de son texte à celle du roman de Poe que de bien maigre façon, par le rappel d'un cri aussi mystérieux qu'il est devenu célèbre depuis que Poe l'a évoqué : Tekeli-li ! Tekeli-li !
Les Montagnes hallucinées [At the Mountains of Madness], traduction bien imparfaite pour un texte qui ne me paraît intéressant ou, pour le dire en d'autres termes, lisible que par un seul de ses aspects.
Non pas l'évocation d'une horreur qui n'a absolument rien d'horrible à force d'être maigrement évoquée, et toujours au moyen de quelques tours de prestidigitateur surjoués (comme la procrastination de la description proprement dite de l'horreur, les figures de style privilégiant la litote, un vocabulaire peu varié évoquant des choses toujours innommables, cauchemardesques, secrètes, monstrueuses, affreuses, effroyables, infectes, immondes, etc.). L'Affaire Charles Dexter Ward (J’ai lu, 2004, p. 42), l'un des meilleurs textes de Lovecraft, justement parce qu'il suggère et le fait plus finement que n'y parviennent Les Montagnes hallucinées, est pourtant friand de ce type de procédé d'occultation : «Ils eurent la même impression un peu plus tard quand ils retrouvèrent de vieux amis qui avaient pénétré dans cette zone d’horreur : tous avaient perdu ou gagné une chose impondérable. Ils avaient vu, entendu ou senti une chose interdite aux humains, et ils ne pouvaient l’oublier.»
De fait, affirmer que le sujet du texte de Lovecraft serait l'exploration, par deux personnages, d'une Cité maudite édifiée, voici plusieurs millions d'années, par une race extraterrestre baptisée les Anciens par le narrateur, lui-même lecteur de vieilles légendes ténébreuses, serait se tromper du tout au tout sur le compte de ce petit livre et commodément le ranger dans le récit d'horreur mâtiné de science-fiction.
Bien davantage, son intérêt herméneutique me semble résider dans le fait qu'il est incapable de nous proposer l'exploration minutieuse, donc la connaissance, aussi imparfaite soit-elle, d'un lieu ou plutôt, du lieu où le Mal des premiers âges serait sorti pour se répandre sur le globe. En fait, Lovecraft nous déçoit, moins parce qu'il suggère une horreur jamais vraiment vue directement donc nommée et rationalisée que parce qu'il nous conduit, personnages et lecteur, jusqu'à un certain point seulement de l'exploration de la Cité pétrifiée depuis des éons dans les glaces antarctiques.
Jusqu'au point, justement, qui nous fait comprendre que la race éteinte (mais pratiquement immortelle, comme nous l'apprend notre histoire) des Anciens a elle-même reculé devant la prolifération d'une horreur absolument indescriptible, malgré son savoir technique qui lui a permis de tailler à même la roche de ses bâtiments d'immenses fresques que le narrateur et l'infortuné Danforth liront comme un livre ouvert, plus sûrement que s'ils avaient sous les yeux le fameux livre écrit par Abdul Alhazred, le Necronomicon, dont les caractères, sitôt déchiffrés, rendent fou celui qui les a lus.
Nos deux personnages, aussi loin qu'ils se sont aventurés, n'ont fait qu'entrevoir, une fois qu'ils ont fui la Cité morte, cette «ligne violette au loin [qui] ne pouvait être que les terribles montagnes du monde interdit, à savoir les plus hauts pics de la Terre et le centre du mal sur le globe abritant des secrets sans nom et des secrets archéens; fuies et invoquées par ceux qui craignaient d’en dévoiler l’essence; que nul être vivant sur Terre n’avait jamais foulées; visitées de sinistres éclairs et projetant d’étranges lueurs par-dessus les plaines dans la nuit polaire […].» (1).
Dans une nature forcément épouvantable, tous les signes non seulement peuvent mais doivent être lus, d'où le sentiment de cette inquiétante volonté qui saisit les personnages de Lovecraft : ils ne veulent pas, de toutes leurs forces ils stentent de détourner leur attention et leur regard du spectacle qu'ils soupçonnent, mais cependant ils sont contraints à le fixer, car ils doivent déchiffrer les rébus que la nature a inscrits dans ses derniers sanctuaires inviolés.
41ktgwg3xeL._SS500_.jpgAinsi, si, selon Hans Blumenberg, la lisibilité du monde, à mesure que nous approchons notre propre époque, paraît de moins en moins assurée jusqu'à se réduire à l'aspiration, par une seule feuille de livre, parfaite, donc blanche pour Mallarmé (2), de l'univers, pour Lovecraft en revanche cette lisibilité n'est que trop certaine. La nature, pourtant grandiose, n'est que le vélin où la monstrueuse image s'est mystérieusement imprimée, et cela depuis des dizaines de millions d'années (3), dans une alliance des éléments et des Puissances que nous ne pouvons que soupçonner (4), dont les funestes créatures attendent leur heure (5) pour revenir dans ce qui fut autrefois leur domaine. La déambulation dans une bibliothèque aussi titanesque que cauchemardesque, riche des volumes décrivant l'histoire qui a eu lieu mais aussi celle(s) du futur, constituera d'ailleurs les meilleures scènes d'un autre récit, publié en 1935 dans la célèbre revue Astounding Stories, intitulé The Shadow out of Time (traduit par Dans l'Abîme du temps, également inclut dans notre volume).
Ainsi, la curiosité, le moteur essentiel selon Hans Blumenberg des principales conquêtes intellectuelles et spirituelles de l'homme (6), ne s'est absolument point émoussée aux yeux de Lovecraft. C'est même elle, sans doute le masque le plus commun de cette impérieuse nécessité qui pousse les personnages de l'écrivain à contempler, les yeux grands ouverts, le spectacle innommable, qui conduit jusqu'aux frontières de la folie.
Rien à faire d'ailleurs. Ils auront beau lutter, ils seront forcés par quelque mystérieuse nécessité d'ouvrir les yeux : l'apocalypse selon Lovecraft inverse, les pompes du cauchemardesque en plus, celle que Kant évoqua sobrement, écrivant en 1794, dans La Fin de toutes choses : «L’effondrement» du ciel et son «retrait, comparable à celui d’un livre enroulé sur lui-même» (7).
Pour Lovecraft au contraire, la révélation finale ressemble à quelque œil monstrueux ouvert sur un livre absolument innommable parce que, comme dans L'Abîme du temps, c'est le narrateur en personne qui l'a rédigé (8), alors qu'il ne se souvient plus de l'avoir fait.
Ainsi la monstruosité n'est-elle jamais plus énigmatique, donc terrifiante, que lorsqu'elle se cache dans le propre sein du narrateur, et que ce dernier doit déchiffrer coûte que coûte les phrases qu'il a lui-même écrites, afin de tenter de comprendre ce qu'il est devenu et pourquoi, depuis bien des années, il a éprouvé ce mystérieux sentiment de peur...
Notes
(1) H. P. Lovecraft, Les Montagnes hallucinées suivies de Dans l'abîme du temps (traductions de Simone Lamblin et Jacques Papy, J'ai Lu, coll. Science-fiction, 2007), p. 151.
(2) Et, pour Flaubert déjà, d'un livre sur rien, ce qui fait écrire à Blumenberg : «Plus encore : le livre sur rien est le livre tout bonnement autarcique; il n’a besoin de rien que de lui-même. C’est de la signification nue. Là devient reconnaissable l’annexion à la métaphorique du monde comme livre : si le monde avait été communication du créateur à ses créatures, alors la perte de cette fonction devait laisser en résidu le geste vide de la signification : le monde comme livre sur rien», in Hans Blumenberg, La lisibilité du monde (Préface par Denis Trierweiler, traduction par Pierre Rusch et Denis Trierweiler, Cerf, coll. Passages, 2008), p. 311.
(3) «Il y avait dans tout cela l’ombre tenace et pénétrante d’un formidable secret et d’une révélation suspendu; comme si ces flèches de cauchemar étaient les pylônes d’une redoutable porte ouverte sur les domaines interdits du rêve, les abîmes complexes des temps lointains, de l’espace et de l’ultradimensionnel», in H. P. Lovecraft, op. cit., pp. 45-6.
(4) «Moins d’une quinzaine après, nous laissions derrière nous la dernière trace de terre polaire, en remerciant le ciel d’être délivrés d’un royaume hanté, maudit, où la vie et la mort, l’espace et le temps ont conclu des alliances obscures et impies aux époques inconnues où la matière frémissait et nageait sur la croûte terrestre à peine refroidie», p. 54.
(5) «Il est absolument indispensable, pour la paix et la sécurité de l’humanité, qu’on ne trouble pas certains recoins obscurs et morts, certaines profondeurs insondées de la Terre, de peur que les monstres endormis ne s’éveillent à une nouvelle vie, et que les cauchemars survivants d’une vie impie ne s’agitent et ne jaillissent de leurs noirs repaires pour de nouvelles et plus vastes conquêtes», pp. 154-5.
(6) «Savoir ce que nous ne pouvons savoir devint l’affaire de la raison critique. Depuis, le soupçon est né, et on ne s’en défera pas aisément, que peut-être nous en savons déjà trop, ou du moins que nous ne sommes pas arrivés à savoir cela même que nous voulions savoir lorsqu’il y avait encore quelque chose à vouloir : lorsque la curiosité était encore le ressort immédiat de la connaissance», in Hans Blumenberg, op. cit., p. 7.
(7) Emmanuel Kant, La Fin de toutes choses [1794], in Œuvres philosophiques (Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1986, t. III), p. 311.
(8) «Pourtant, lorsque je braquai ma torche sur lui [ce livre] dans ce terrifiant abîme, je vis que les caractères bizarrement colorés sur les pages de cellulose cassante et brunie par les âges n’étaient pas du tout de ces hiéroglyphes obscurs datant de la jeunesse de la terre. Non, c’étaient les lettres de notre alphabet familier, composant des mots anglais écrits de ma main», op. cit., p. 254.

Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

  • Une suite pour Dr Horrible Sing-Along Blog?

    Le petit Buzz, Dr Horrible Sing-Along Blog, que nous avait monté Joss Whedon il y a quelques mois ne semble pas encore fini! Lors du Paley Festival où Whedon... Lire la suite

    Le 21 avril 2009 par   Davidous
    CULTURE, MÉDIAS, SÉRIES, TÉLÉVISION
  • Horrible anniversaire

    Il y a 60 ans aujourd'hui, les armées des deux grands « guides », celles du Reich de Hitler et celles de l'URSS de Staline plongeaient en Pologne chacune de leu... Lire la suite

    Le 01 septembre 2009 par   Eric Mccomber
    CULTURE, EUROPE, HISTOIRE, JOURNAL INTIME, RÉGIONS DU MONDE, TALENTS, VOYAGES
  • Le Cauchemar d'Innsmouth / H.P. Lovecraft, texte lu par Victor Vestia, Michel...

    Alors bien sûr, H.P. Lovecraft est un classique de la littérature fantastique. L'un des maîtres, diront certains. Son mythe de Cthulu n'est presque plus à... Lire la suite

    Le 19 juillet 2009 par   Bibliomanu
    LIVRES
  • L’horrible fin de Kyle XY

    ABC l’avait annoncé le 31 janvier dernier : suite à sa baisse d’audience, la série Kyle XY ne sera plus renouvelée après la troisième saison. Lire la suite

    Le 06 février 2009 par   Ac2k8
    CINÉMA, CULTURE
  • Docteur Horrible, dispo sur ton bureau

    Je sais que parmi vous, il y a des fans de How I met your mother et plus encore de Neil Patrick Harris, aka Barney. De qui, entre le personnage ou le réalisateu... Lire la suite

    Le 31 décembre 2009 par   Sukie
    CULTURE
  • Au ban l'horrible vieux vert...

    Le monde du thé véhicule une certain un certain nombre de poncifs qui ont la vie dure. Combien de fois avons-nous entendu que les sheng ne valent rien avant... Lire la suite

    Le 23 août 2009 par   Soiwatter
    CUISINE, JOURNAL INTIME, TALENTS
  • [Séries TV] Doctor Horrible’s Sing-Along Blog

    Synopsis : Le Doctor Horrible est un super vilain de pacotille. Amoureux de la jolie Penny depuis leur rencontre dans une laverie automatique, il est toutefois... Lire la suite

    Le 02 décembre 2009 par   Nistyk
    MÉDIAS, SÉRIES, TÉLÉVISION

LES COMMENTAIRES (1)

Par SeventhSon
posté le 08 août à 15:40
Signaler un abus

"Les Montagnes Hallucinées" est bien plus réussi que vous ne le laissez penser, un texte majeur du fantastique, et vous n avez pas choisi la meilleure traduction

Ajouter un commentaire