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Livre I – Partie 2 – Discussion sur les Muses

Par Richard Le Menn

PHEDRE. – Le soleil s’est levé il n’y a pas si longtemps, et déjà il fait très chaud. Mais vois-tu là-bas la rivière ? Allons nous y rafraîchir ... Déchaussons-nous, ainsi nous pourrons facilement entrer dans l’eau et nous baigner les pieds, ce qui ne sera pas désagréable, surtout par cette chaleur.

CLINIAS. - Avance donc, et cherche en même temps un endroit pour nous reposer.

PHEDRE. - Vois-tu là-bas ce platane si élevé ?

CLINIAS. - Eh bien !

PHEDRE. - Il y a là de l’ombre, une brise légère et du gazon pour nous asseoir et nous allonger.

CLINIAS. - Avance donc.

PHEDRE. - Clinias, n’est-ce pas ici, au bord de l’Ilissόs1, que Borée enleva, dit-on, Orythye ?

CLINIAS. - On le dit.

PHEDRE. - N’est-ce donc pas ici ? Ce mince courant paraît si charmant, si pur, si transparent, et ses bords sont si propices aux ébats des jeunes filles !

CLINIAS. - Non, c’est plus bas, à quelques deux ou trois stades, là où l’on passe l’eau pour aller au temple d’Agra ; il y a à cet endroit même un autel de Borée… Mais à propos, mon ami, ne sommes-nous pas arrivés à l’arbre où tu nous conduisais ?

PHEDRE. - Oui, c’est bien lui.

CLINIAS. - Par Hèra, le charmant asile ! Ce platane est d’une largeur et d’une hauteur étonnantes. Il est si élancé et fournit une ombre délicieuse. Il est en pleine floraison, si bien que l’endroit en est tout embaumé. Et puis voici sous cet arbre une source fort agréable, si je m’en rapporte à mes pieds. Elle doit être consacrée à des nymphes et à Achéloüs, à en juger par ces figurines et ces offrandes. Remarque en outre comme la brise est ici douce et bonne à respirer. Elle accompagne de son harmonieux chant de printemps le chœur des cigales. Mais ce qu’il y a de mieux, c’est ce gazon en pente douce qui est à point pour qu’on s’y couche et qu’on y appuie confortablement sa tête. Tu serais un guide excellent pour les étrangers mon cher Phèdre.

PHEDRE. – Nous voilà très bien placés pour nous reposer en parlant de philosophie. Tu es connu pour ta sensibilité aux théories pythagoriciennes ! J’aimerais que nous installions notre conversation sur ce que vous entendez, les pythagoriciens, par le terme de ‘Poétique’. Tu sais qu'en tant qu'orateur, j’accorde beaucoup d’importance à cela. J’écris encore de nombreux vers…

CLINIAS. – En effet, j’ai même ouï-dire que tu as donné une lecture dernièrement de certaines de tes pièces… Je veux, avec plaisir, que nous discutions de ce sujet. Mais tout d’abord, mettons-nous d’accord sur ce que nous désignons par ‘Poétique’. Pour moi, j’entends par ce terme la mise en adéquation de nos rythmes humains avec ceux qui font battre le coeur du monde, l'expression même de sa beauté. Pour commencer, il y a le mouvement qui est une chose inhérente à l'individu et aux choses vivantes en général. Certains ont étudié les meilleurs moyens de diriger ce besoin d'action collectivement sous la forme de choeurs et à travers les sciences telles que la Philosophie, la Poésie, les Mathématiques, l'Art, la Religion... Par 'choeurs', j'entends le groupement de plusieurs personnes associant différents rythmes : chants, musiques, paroles, mouvements et danses. Deux catégories de rythmes prévalent : ceux du corps et ceux de la parole, les uns étant souvent liés aux autres. La Musique est leur combinaison. Nous avons expérimenté tous les deux durant notre jeunesse que cette double conception, vocale et gymnique, est en particulier présente dans l'éducation athénienne où les exercices physiques sont aussi importants que ceux relevant du verbe. Dans ceux du corps, il y a la danse, la gymnastique et la guerre. Ceux de la parole incluent le chant, la poésie, la musique et toutes les autres formes écrites ou parlées. Ces rythmes sont réglés selon différents rites. Le théâtre en est un des principaux. Il est né dans les rituels donnés en l'honneur de Dionysos et en particulier dans le détachement de comédiens des choeurs. Les Muses sont parmi les inspiratrices et les révélatrices de ces rythmes. Dans cette fonction, elles président à l'éducation des enfants. Si aujourd’hui on les compte comme étant au nombre de neuf, et si elles sont bien définies, autrefois, elles étaient invoquées sous divers patronymes distincts dans plusieurs parties de la Grèce, considérées comme des Nymphes, associées par exemple aux cours d’eau, aux sources et aux grottes. Primitivement, on communie donc avec elles surtout dans des lieux naturels.

PHEDRE. – Une Muse doit se cacher sur ces berges et t’inspirer !... Mais dis-moi Clinias, les Muses ne sont-elles pas immortelles ?

CLINIAS. – Sans doute, mais ce n’est que petit à petit qu’elles deviennent définies comme actuellement. Dans certaines régions elles prennent des noms qui se généralisent doucement pour devenir celles que l’on connaît, dont les attributs, les dénominations et le nombre sont déterminés. On édifie des temples en leur honneur. Aujourd’hui, on les trouve représentées dans de multiples lieux. Elles sont sensées avoir chantées aux noces de Thétis et de Peleus2 ainsi qu’à celles de Cadmos3 et d’Harmonia4, dont on a conservé de leur épithalame cette maxime :

« On aime ce qui est beau, ce qui n’est pas beau on ne l’aime pas. »

PHEDRE. - Connais-tu ce conte selon lequel lorsque est crée la musique dans le Monde, les Muses vivent parmi les hommes dont certains sont saisis d’une volupté si grande que, toujours chantant, ils oublient de manger et de boire et meurent doucement, sans douleur. C’est de cette légende que seraient nées les cigales, qui sont sans jamais souffrir de la faim, et qui, sans manger, ni boire, chantent dès le premier jour jusqu’à leur mort, puis s’en allant vers les Muses, rapportent à chacune d’elles le nom de leurs fidèles ici-bas.

CLINIAS. – C’est une belle histoire.

PHEDRE. – C’est bien, Clinias, de commencer ton discours sur l’art poétique par les Muses. Nous devrions les invoquer au début de toutes œuvres poétiques, et même de tous les discours. Si tous les dieux inspirent les mortels, ce sont elles qui dictent aux poètes. Selon moi, elles rivalisent de beauté avec Aphrodite. Et Pâris aurait mieux fait de se cacher sous leur tunique quand les trois grandes déesses lui ont demandé de les juger. Hésiode a raison de les faire habiter le plus souvent l'Hélicon, le massif montagneux de Béotie où elles forment un chœur qui se réunit alors autour de la source Hippocrène ("la fontaine du cheval’), que le cheval ailé Pégase5 en frappant de son sabot fit jaillir d'un rocher et dont depuis les poètes puisent de son eau pour favoriser leur inspiration. Sans doute, celui qui maîtrise leur art dompte la Chimère et a sa place aux Champs Élysées. Le poète les dit aussi habiter l’Olympe, elles qui n’ont en leur poitrine souci que de chants et gardent leur âme libre de chagrin, près de la plus haute cime de cette montagne neigeuse. Là sont leurs chœurs brillants et leur belle demeure. Les Charites (les Grâces) et Plaisir près d’elles ont leur séjour. Elles inspirent des accents divins, ce qui sera et ce qui fut. Elles versent sur les langues une rosée suave, et permettent de laisser couler de douces paroles ; donnent une courtoise délicatesse et font briller celle et celui qui les honorent. Plus on vide souvent la coupe des Muses, plus la liqueur en est pure et procure la santé de l’âme.

CLINIAS. – Voilà une belle invocation Phèdre. Ne nous privons donc pas de tremper nos lèvres dans ce liquide en d’abondantes paroles salvatrices.

« Commençons donc par les Muses, dont les hymnes réjouissent le grand cœur de Zeus leur père, dans l’Olympe, quand elles proclament de leurs voix à l’unisson, ce qui est, ce qui sera et ce qui fut. Sans répit, de leurs lèvres, des accents coulent, délicieux, et la demeure de Zeus aux éclats puissants, sourit, quand s’épand la voix lumineuse des déesses. »6

Hésiode les donne au nombre de neuf, avec des appellations et des fonctions précises. Je crois que c’est le premier à les définir par écrit à la manière dont nous le faisons aujourd’hui. Sans doute celle qui te guide le plus souvent est la représentante de l'Éloquence et de la Poésie héroïque7 : Calliope (« à la voix harmonieuse »).

PHEDRE. – En effet, mais j’ai appris à les aimer toutes. Il y a Clio (« Célébrée ») la Muse de l’Histoire8.

CLINIAS.- Autrefois, elle présidait aux Hymnes puis au Panégyrique.

PHEDRE. – Tu sais que j’ai fréquenté Melpomène (« chant ») la Muse de la Tragédie9 et Thalie (« abondance, bonne chair »), celle de la Comédie10. Mais dis-moi, quelles étaient les attributions des autres Muses dans des temps plus anciens ; le sais-tu ?

CLINIAS. – Thalie, la si charmante, était la tutrice des banquets champêtres. Euterpe (« gaieté »)11 dirige le jeu de la double flûte et d’une façon plus générale de la Musique, ce qui est sans doute sa fonction depuis longtemps. Terpsichore (« joie de la danse ») a tout d'abord eu dans ses attributions les chœurs de danse et dramatiques avant d'être la Muse de la Poésie lyrique avec pour emblème la cithare12. Le même instrument se trouve dans les mains d’Erato (« aimable ») : la Muse de l’Hyménée et plus tard de la Poésie érotique ou de l'Elégie. Polymnie (« plusieurs chants ») est l'inspiratrice des hymnes ou des chants en l’honneur des dieux ou des héros. Elle aurait présidé à la faculté d’apprendre et de se souvenir, avant de devenir la Muse de l’Art mimique et de la Pantomime13. Et Uranie (« la céleste ») est celle de l'Astronomie14 qui a tout à fait sa place dans l’Art poétique.

PHEDRE. – Ah bon !

CLINIAS. – Oui, je te le montrerai Phèdre.

PHEDRE. - Je crois que nous les avons toutes énumérées ! En voilà bien neuf !

CLINIAS. - Mais ce ne fut pas toujours le cas. On dit qu’à l’origine, elles étaient au nombre de trois : Méléké (la Pratique), Mnémé (la Mémoire) et Aoedé (le Chant). Les Aloades furent les premiers à leur rendre un culte sur l’Hélicon la grande et divine montagne. Cette trinité se retrouve dans d'autres récits. A Delphes, elles portent le nom des trois cordes des premières lyres : Aiguë, Médiane et Grave : Nétè, Mésè, et Hypatè. Certains pensent qu’elles symbolisent les gammes diatonique, chromatique et enharmonique, ou les notes qui déterminent les intervalles : la nète, la mèse et l’hypate. C’est ainsi que les delphiens les appellent. Elles symbolisent alors l’ensemble des sciences et des arts intellectuels que l’on peut regrouper en trois parties : Philosophie, Rhétorique et Mathématique. C'est depuis l’époque d’Hésiode qu'elles sont au nombre de neuf car on aurait alors divisé chacun de ces trois domaines en trois, avec dans celui des Mathématiques : la Musique, l’Arithmétique et la Géométrie; dans le domaine philosophique : la Logique, l’Ethique et la Physique; et dans le domaine Rhétorique, le genre encomiastique est considéré comme étant constitué le premier, avant le genre délibératif, suivi du genre judiciaire. Quant à l’Astronomie elle dépendrait de la Géométrie. Et la Poétique, dont fait partie le Théâtre, serait incluse dans la Musique. L’interrelation primitive de toutes ces disciplines associées aux Muses, est un exemple de la théorie sur l’Art poétique et son caractère universel et premier ; ce que je pourrais t'éclaircir si j‘ai le temps de finir ma démonstration.

PHEDRE. – Le temps presse en effet, et nous devons reprendre notre route en direction du banquet. Nos pieds sont secs depuis longtemps, et l’ombre s’est enfuie pour laisser maintenant la moitié de notre corps en plein soleil. Prenons donc nos bâtons, et avançons !...

Le soleil scintille au dessus des arbres embrasés par des feux sibyllins qui caressent autant qu’ils brûlent. Une brise venue d’orient et de la mer tranche la chaleur et chasse la touffeur. Enveloppés dans leur doux himation15 dans un semi-drapé qui découvre la moitié de leur corps, les deux amis, dans de gracieux gestes qui chassent le tissu de la poussière du sol avancent dans leur rafraîchissante conversation. L’étoffe, couleur de la neige de l’Olympe, prolonge leurs gestes rhétoriques et pastoraux. Leur tendre éloquence évanouit leurs mouvements dans l’intervalle de leur sagesse qui s’étend à chacun de leurs mots. La lèvre suit le bras et la marche quand les yeux se pâment dans la pure intelligence. De multiples essences escortent leurs idées et leurs pas qui cheminent dans l’espace telles des plumes dans le vent pendant que ruissellent leur sourire et leur air docte en d’amoureux transports de cet instant présent. Les champs de Déméter ondulent leur blondeur en des vagues sur des immensités dorées. D’autres de vignes accomplissent des rondes autour d’oliviers centenaires aux pieds desquels des fleurs multicolores s’épanouissent. Des oiseaux virevoltent en d’incessants ballets qui accompagnent leur symphonie. Des papillons multicolores tourbillonnent. Au loin, des maisons ponctuent, comme des annotations de musique, les étendues de blé. Le ciel, d’abord blanc, puis devenu bleu d’un bel azuré, déploie le lit du soleil qui dessus s’étend du matin au couché.

PHEDRE. – Nous sommes parés de joyaux qu’aucun ne peut porter, et qui nous font voler ! Il y a la terre et les étoiles, la lune et le soleil, et tout ce qui surgit est notre vêtement.

CLINIAS. – Et le blé, et la vigne, et l’eau, et plus délicieux et rafraîchissant encore le regard fragile, tendre, câlin et intelligent de celle qui nous aime.

PHEDRE. – Faut-il être si intelligent que cela pour t’aimer ?

CLINIAS. – Savoir aimer c’est connaître. Et la connaissance est l’intelligence il me semble.

Dans une nouvelle halte ombragée, leur regard s’étend jusqu’à la mer où les ondes produisent des écumes qui tels les cheveux blancs d’Aphrodite née de ces perles d’eau frissonnent sous le vent et le soleil avant de venir caresser la côte ou l’impressionnante flotte athénienne s’étale jusqu’à l’horizon. De son estrade de roi, le Parthénon siège enveloppé des représentations de dieux et de héros à la peau rose et blanche habillés quand ils le sont de pourpre et de couleurs chatoyantes et pastelles. Les cariatides fixent l’horizon, et la ville paraît construite de joyaux et de fantaisie à l’imitation de la cité des dieux. Tous les bâtiments qui se distinguent de la foule des maisons caressent le regard, fondés selon les nombres d’une esthétique irréprochable.

PHEDRE. – Si Delphes est le nombril du monde, Athènes en est certainement son cœur.

CLINIAS. – Nous marchons donc sur un géant ?

PHEDRE. – Sur une géante plutôt. Du pays de Musée16 jusqu’ici il n’y a que de suaves collines et majestueuses montagnes qui surgissent de la plaine comme la poitrine de la femme qui donne à l’étendue de son corps les rebondissements que cherchent les cœurs amoureux.

CLINIAS. – De toute façon Phèdre, quel paysage est plus joli que nos cœurs ?

PHEDRE. – C’est là que nous allons, où se loge l’intellect. Si notre chemin nous conduit chez Bathyclès, celui de notre cœur va bien au-delà du terrestre, et seuls les mots peuvent désigner ce qui ne se voit pas, mais qui nous réjouit tant.

CLINIAS. – Oui c’est une joie que cette route. Elle est sans contraintes, sans obstacles, facile et riche d’expériences des plus agréables. La bonne parole est une nourriture, aussi nécessaire que le sont les aliments. Même dans les banquets, la bouche donne plus qu’elle ne prend. Et nos oreilles tout le temps ne sont que des réceptacles pour ces offrandes.

PHEDRE. – Voilà une bonne place ! Mais reprenons notre route.

Le long du chemin la lumière se fait plus présente. Loin d’être oppressante, elle réunit le cœur des deux amis dont le souffle ne fait plus qu’un, baignés dans l’instant présent. Aucun obstacle n’entrave cette clarté qui traverse tout, une luminescence qui éclaire même dans la nuit. Leur marche n’est que repos. Clinias s’arrête parfois pour cueillir une plante. Il y a partout des fleurs de couleurs bleues, violettes, roses, blanches.

CLINIAS. – Tu sais Phèdre mon amour des plantes. Elles viennent à nous sans qu’on leur demande ! Et si on apprend à les apprécier, on leur découvre des propriétés insoupçonnées qu’Asclépios17 connaît bien.

PHEDRE. – Tu es un magicien Clinias !

CLINIAS. – Croque celle-ci et dis-moi ce que tu en penses ?

PHEDRE. – Quel goût étrange. Je ne savais pas qu’il puisse exister dans la nature. Quelles sont donc ses propriétés ?

CLINIAS. - Mélangée à du vin, on dit qu’elle rend euphorique. Elle a aussi une valeur médicale. J’ai appris à apprécier les plantes car elles sont des amies de tous les jours. Elles poussent à nos pieds, suivent nos vies, celles de nos aïeuls et de nos enfants, depuis des temps immémoriaux. Comment ne pas s’intéresser à elles ? Si elles sont là, c’est qu’elles nous sont complémentaires et peuvent nous aider. Il faut chercher à comprendre leur langage. Certains souffrent d’une maladie quand à la porte même de leur domicile pousse la plante qui peut les guérir.

PHEDRE. - Tout est rempli de tous les possibles, et tout a son temps. Dans l’air que nous respirons en ce moment combien de pollens attendent de féconder, de graines sont portées par le vent ? … Revenons-en à notre discussion. Zeus est-il le père des Muses ?

CLINIAS. - Ayant crée l'Univers, le dieu des dieux demande, peut-être à Apollon son prophète, ce qui manque à la perfection de sa création. On lui répond : « Le discours qui fera l'éloge de l'Univers ». C'est pour cette fonction qu'elles ont été créées. Zeus et Mnémé ou Mnémosyne, la déesse de la Mémoire, s'accouplent pendant neuf jours dans ce but. Leur père les confie à Apollon, qu'elles entourent sans cesse et qui dirige leur concert sur le mont Parnasse où elles séjournent. Homère fait résider les Muses principalement dans l'Olympe où elles chantent lors de banquets divins. Mais on les dit aussi habiter les montagnes d'Aonie, au mont Parnasse autour de la fontaine Castalie, mais aussi au mont Piérus en Méonie. Elles sont, semble-t-il, particulièrement honorées en Thespie, ville de Béotie. Toutes sont vierges, mais ont quelquefois des amants. Elles sont associées à plusieurs dieux, le principal étant sans doute Apollon. Selon certains, avec Achélöos18, le dieu fleuve, elles donnent naissance aux Sirènes. De même elles sont étroitement liées à Dionysos. Euterpe a fait, je crois, primitivement partie du cortège dionysiaque. Du reste, la Comédie et la Tragédie naissent dans les Dionysies. Le dieu du vin a aussi le surnom de Melpomenos, dénomination qu’on lui applique peut-être pour la même raison qu’on donne à Apollon l’épithète de musagète.  Dans le rituel dionysiaque des Agrionia, tel qu’il se déroule à Orchomène, les femmes font semblant de chercher Dionysos avant de déclarer qu’il s’est enfui et caché parmi les Muses. Elles personnifient à la fois l’aspect ombreux et profond de la connaissance et son côté lumineux et infini. Ainsi Hésiode écrit que l’on peut les trouver autour de la source aux eaux sombres et de l’autel de Zeus où elles dansent de leurs pieds délicats, et où, après avoir lavé leur tendre corps à l’eau du Permesse, de l’Hippocrène, ou de l’Olmée divin, elles forment au sommet de l’Hélicon des chœurs, beaux et charmants, faisant danser leurs pas ; puis elles s’éloignent vêtues d’épaisses brumes, cheminant dans la nuit faisant entendre un concert merveilleux et divin célébrant les dieux. Dans l’Iliade Homère relate le festin que font les dieux sur l’Olympe, toute la journée, jusqu’au coucher du soleil, où Apollon est le musicien et les voix des Muses résonnent en chants alternés. Et dans ses Hymnes, il dit que c’est grâce aux Muses et l’archer Apollon qu’il existe sur terre des hommes qui chantent et jouent de la cithare.

PHEDRE. – En parlant de festin, ne sommes-nous pas bientôt arrivés ?

CLINIAS. – Si, il reste à peine deux stades.

PHEDRE. – Vois-tu Clinias, cet autel où sont posées des offrandes d’où de mystiques parfums s’exhalent ?  Mais n’est-ce pas Protarque qui vient à notre rencontre ?

CLINIAS. – Nous voilà, Protarque, tous les trois exacts au rendez-vous !

PROTARQUE. – Je vous salue mes amis. Nous sommes maintenant ensemble sur le chemin de la demeure de Bathyclès. Le soleil est haut dans le ciel, et notre hôte doit nous attendre.

La voie, couverte de larges dalles et longée de murs, devient plus abrupte. Au fur et à mesure de leur ascension, la cime de cyprès apparaît suivie d’autres arbres aux multiples tons de vert, puis de toute une agglomération de villas voguant sur les vagues des collines avoisinantes tels des bateaux dans la tempête, mis à part qu’ici tout semble absolument paisible. Dans un recoin, une fontaine s'enfonce dans la roche. Elle est parée de mousses  et de perles d'eau, et en son centre, au dessus du mystérieux bassin, un mascaron de femme d'un temps au-delà du temps, aux yeux immenses et à l'ovale d'une grande pureté, sourit. Les trois amis s’engagent dans le domaine de Bathyclès par un chemin les conduisant un peu plus haut encore. Un énorme oiseau surgit de derrière une pierre pour s’élancer vers eux et rejoindre le ciel qu’il transperce de son cri. Cela surprend chacun, mais tous pensent que c’est sans doute un animal qu’élève leur hôte pour son agrément qui s’est enfui de ses jardins. Ils montent à travers de petites terrasses, au milieu de minuscules temples et des statuettes perchées sur des colonnes de plusieurs hauteurs. Il leur semble gravir une montagne de Delphes miniature. Une statue attire tout particulièrement l’œil de Clinias : celle d’une femme nue, belle et d’une facture très ancienne. Elle est placée près d’un bassin sur un socle, recouverte à certains endroits de lichen qui colore de reflets bleutés la pierre grise et blanche. Une longue piscine miroite des arbres et des personnages de marbre au bout de laquelle deux lions flanquent un portique. Un immense couple de pierre blanche de forme ancienne19 cristallise la lumière du soleil. La forme féminine est assise dans une position hiératique, les deux mains sur ses cuisses et ses bras le long du corps. Sa tête est droite. Son visage exprime la jeunesse et ses formes une pleine maturité juvénile. Passé le portique, ils entrent dans une cour au bout de laquelle Bathyclès les attend debout entre les colonnes, en haut des marches de l’entrée du bâtiment principal. Il tient la main de son fils avec près de lui un disciple et une femme particulièrement gracieuse entourée de deux jeunes dames emmitonnées dans leurs fins et précieux vêtements constitués d’un long chiton (tunique) transparent d’une couleur bleu-ciel avec au dessus un himation aux reflets roses pâles dans lequel elles se sont drapées jusqu’au menton. Toutes deux sont coiffées d’un chignon, de nattes, bandelettes et d’une couronne de feuilles d’or. Leur visage non fardé est blanc comme la nacre et leurs joues d’un pourpre adolescent. Elles tiennent dans leurs mains des couronnes tressées de lierre, de violettes et de bandelettes qu’elles posent sur la tête des invités.

NOTES

1 Rivière qui traverse Athènes. 2 Parents d’Achille. Thétis est une des Néréides, épouse de Pelée, roi Théssalien légendaire. 3 L’un des propagateurs légendaires de la civilisation chez les Grecs. Il est le fils du roi phénicien Agénor. A la recherche de sa soeur Europe enlevée par Zeus, il fonde en Béotie la Cadmée, plus tard forteresse de Thèbes. Roi de Thèbes, il épouse Harmonia, fille d’Arès et d’Aphrodite. Agé, il se rend en Illyrie, puis est changé avec son épouse en serpent. Finalement on les retrouve aux Champs Elysées. 4 Fille d’Arès et d’Aphrodite. Elle épouse Cadmos et s’exile avec lui de Thèbes. Métamorphosés en serpents ils sont transportés dans les Champs Elysées. 5 En grec Pêgasos, est né du sang de la Méduse (une des trois Gorgones). On dit aussi qu'il est sorti du cou de la Gorgone atteinte par Persée. Il est dompté par Béllérophon, et l'aide contre la Chimère. 6 Hésiode, Théogonie.

7 Elle a pour signes le stylus et les tablettes.

8 Dans les iconographies, en particulier des époques hellénistiques et suivantes, ses principaux attributs sont la trompette, la clepsydre et surtout le volumen qu’elle déroule.

9 Elle a pour marques le masque tragique, la massue d’Heraklès et parfois la peau de lion du même héros. Elle est souvent, comme Dionysos, couronnée de pampre.

10 Elle a pour signes un masque de la Comédie et parfois une houlette.

11 Elle porte une double flûte.

12  Dans les iconographies de l'époque romaine par exemple on la voit jouer de la lyre avec un plectre.

13   Elle n’a pas d’attribut mais est souvent représentée avec un doigt sur la bouche.

14 Elle est figurée avec un compas ou une baguette avec laquelle elle désigne la position des étoiles sur un globe terrestre. La branche de laurier peut aussi être un attribut des Muses. Elles portent généralement une longue tunique, une couronne et deux plumes de Sirène sur leur front en souvenir d’un épisode de leur histoire dont il est question plus loin.

15 Manteau le plus souvent porté sur une tunique (chiton), constitué d'une pièce de tissu rectangulaire, dont l'agencement donnait lieu à de multiples variations. Les philosophes sont souvent représentés nus sous leur himation. 16 La Thrace 17 Le fils d’Apollon, Asclépios (en grec ancien σκληπιός / Asklêpiós), est un héros. Il est marié à Lampétie, avec qui il a quatre filles (Hygie, Panacée, Iaso et Eglé)  et deux fils (Machaon et Podalire), possédant tous diverses facultés médicales. Son attribut principal est un bâton autour duquel s'enroule un serpent. C’est le centaure Chiron, son mentor et tuteur, qui lui enseigne l'art de la guérison. Asclépios ramène même des hommes du monde des morts ce qui déplait fort à Zeus. Mais se rendant compte par la suite du bien que ce héros a apporté aux hommes, il fait de lui un dieu et le place parmi les étoiles sous la forme de la constellation du Serpentaire. 18 Selon certaines traditions, c'est avec Terpsichore qu'Achéloos s'accouple. 19 Il s’agit d’un courè et d’un couros (‘couraï’ et ‘couroï’ au pluriel) qui signifient en grec ‘jeune fille’ et ‘jeune homme’, noms donnés par les modernes pour désigner les statuts archaïques féminines et masculines qui se caractérisent par des proportions du corps particulièrement définies et reconnaissables par leur caractère hiératique. Par La Mesure de l'Excellence
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