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Livre I – Partie 5 – Le choeur d'Apollon

Par Richard Le Menn

CLINIAS. – De toutes les façons Phèdre est suffisamment bon orateur pour ne pas être impressionné par qui que ce soit. Pour en revenir aux chœurs, après celui des Muses, le second est consacré à Apollon. Né dans l’île grecque de Délos1, il est le fils de Zeus et de Léto. Il est le dieu de la Poésie, de la Musique, de l'Éloquence, de la Médecine et des Arts. Il a son ascendant sur les Nymphes qui demeurent pour lui dans les antres de la terre, nourries par le souffle de la Muse pour produire un oracle divin, ouvrant le passage aux sources des eaux spirituelles. Ces sources jaillissent de la terre, forment toutes les rivières et proposent aux mortels l’effusion continue de leurs douces ondes. Voulez-vous que je vous parle des Nymphes ?

PHEDRE. – Oui, et je crois que tous nous sommes d’accord.

CLINIAS. – Les Nymphes, filles d’Océan, vivent à la naissance des cours d’eau et dans des grottes. Elles sont associées à presque tous les personnages mythiques dont je vais peut-être parler. Ce sont à deux d'entre elles, à Adrastéia et Idè, et à des Courètes2 que la mère de Zeus le confie enfant pour qu’elles l’élèvent loin de son père Cronos afin de l'en protéger. On les dit habillées de rosée, aux pas légers, à l’odeur douce, vêtues de blanc, fraîches comme les brises, amies des animaux domestiques et sauvages, riches de fruits lumineux.

PHEDRE. – Lors de notre discours préliminaire, sur le chemin menant à notre si précieux ami, tu disais que les Muses étaient à l’origine des Nymphes.

CLINIAS. - Peut-être parce que l'on peut aussi les associer aux sources qui coulent sans jamais se tarir. Les Nymphes élèvent Dionysos, et beaucoup d’entre elles sont les amantes d’Apollon. Les grottes où elles vivent en particulier communiquent entre le ciel et la terre, et de nombreux mystères se déroulent dans leurs cavités, car c’est de Terre et de Ciel étoilé que naissent les immortels. Nous avons une description d’un de leur lieu d’habitation lorsque Homère dépeint l’antre d’Ithaque. A l’entrée du port, un olivier, arbre d'Athéna et donc de la sagesse, déploie son feuillage tout près d'une grotte aimable et sombre consacrée aux Nymphes qu’on appelle Naïades. On y trouve des cratères, des amphores à deux anses, en pierre, où les abeilles font leur miel, et des métiers où les nymphes tissent. On y voit encore des sources jamais taries. Cet antre a deux entrées. Par l’une, du côté de Borée, peuvent descendre les hommes. L’autre, du côté de Notos, est réservée aux dieux. Les hommes ne passent point par là, c’est le chemin des immortels. Comme vous le savez, les amphores à deux anses sont des récipients qui portent l’eau ou le vin, et les cratères sont ceux où on mélange ces deux breuvages ; mais selon Homère, les abeilles y font leur miel à l’intérieur. Elles représentent cette frénésie du rythme qui crée le miel. Les Nymphes tissent sur leurs longs métiers de pierre des étoffes teintes à la pourpre de mer qui sont les histoires que l’on aime raconter et qui sont une merveille pour les yeux. Ce sont des antres humides que naissent les sources.

PHEDRE. – N’est-ce pas les pythagoriciens, et après eux Platon, qui appellent le monde un antre et une caverne ?

CLINIAS. – Oui en effet. Peut-être verrons-nous pourquoi.

BATHYCLES. – Mais revenons-en à Apollon, puisqu’il est le guide du second des trois chœurs que nous avons établis.

CLINIAS. – Il s’unit avec certaines Nymphes et même Thalie avec qui il donne naissance aux Corybantes qui forment un autre chœur divin. Dans un hymne orphique, il est décrit comme contemplant l’éther infini, et à travers le crépuscule, la terre riche. Dans le repos de la nuit et l’obscurité aux yeux d’étoiles, il scrute les racines de la terre et tient les limites du cosmos. Le commencement lui appartient de même que la fin. Il fait tout fleurir. De sa cithare très sonore il accorde les pôles du monde, allant tantôt à l’extrémité de la note la plus aiguë, tantôt à la plus grave. Socrate confie à Apollon, le dieu de Delphes, le soin de faire les plus importantes des lois, celles qui concernent la construction des temples, les sacrifices aux dieux et aux héros, l’ensevelissement des morts, et les cérémonies qui rendent les Mânes propices. Il guide la Cité et les hommes, assis sur l’Omphale du sanctuaire de Delphes.

L’ETRANGER. – Qu’est-ce donc ?

PHEDRE. – Un bloc conique encadré de deux aigles d’or, se trouvant à Delphes, et marquant le centre de la terre. C’est en cet endroit que deux aigles lancés par Zeus, l’un de l’extrémité Est et l’autre de l’extrémité Ouest du monde, se rencontrèrent.

CLINIAS. - Apollon amène dans les cœurs le goût de l’harmonie et l’horreur de la guerre civile. Les Muses qui l’accompagnent quelquefois représentent cette harmonie de la Cité bercée par le son de sa lyre. Les griffons, à la tête d'aigle et au corps de lion ailé, gardent ses trésors dans le pays des Hyperboriens vivant sous un ciel toujours pur qui se trouve en ou au delà de la Scythie3. C'est dans cette contrée qu'est née la mère du dieu, et où celui-ci se rend régulièrement. Ses trésors sont illimités, et les Muses, ses compagnes, savent louer par des rythmes variés son foisonnement infini. Quelquefois les artistes représentent Apollon accompagné d’une biche, d’un corbeau, conduisant un char attelé de cygnes qui l’amènent chez les Hyperboriens. Ces cygnes sont apportés par Zeus à sa naissance avec une mitre d’or et la lyre.

PHEDRE. –

« Apollon orné d’une chevelure et d’une

lyre d’or, et qu’ils l’envoient voituré

par des cygnes vers l’Hélicon, pour

y danser avec les Muses et les Grâces. »4

CLINIAS. - D'autres disent que c'est Hermès5, son demi-frère, qui lui offre la lyre, instrument qu’il a inventé, et apprend aux premiers hommes sauvages l’art du chant et de la palestre. Apollon symbolise aussi l’harmonie, comme la lyre à sept cordes qui est son attribut principal. Il est l’amant de toutes les Muses, ces déesses pures aux mille couleurs.

PHEDRE. – Apollon est un dieu d’une grande finesse. Le spectre de cet éclat est infini et se déploie en autant de lumières qu’il y a de reflets brillants du soleil sur toutes les étendues des eaux. Il est l’expression de l’astre qui éclaire toutes choses : la sagesse, de même que la beauté fabuleuse dont on le dit pourvu et qui émane de tous ceux qui lui vouent un culte.

CALIAS. – Existe-t-il un seul Apollon ou plusieurs ?

PHEDRE. – Comment ? Quel est le fond de ta pensée ?

CALIAS. – Il y a quelques années de cela, mes nombreux voyages m’ont amené dans un village, lors d’une fête donnée en l’honneur de ce dieu. Je logeais chez une femme à qui je proposais en signe de reconnaissance de venir à Athènes, pour quelques temps, chez moi. Je fus très surpris de constater, que celle que j’avais vue si dévote envers Apollon dans son village, regardait toutes les images athéniennes de ce dieu sans plus d’intérêt que toutes les autres représentations. Le jour où elle remarqua qu’on lui donnait le nom d’Apollon, elle en fut très surprise, car il ne ressemblait en rien à la dévotion qu’on lui vouait en sa terre. Y aurait-il autant de dieux qu’il y aurait de dévots ?

PHEDRE. – Il existerait donc de multiples Apollon ?

CALIAS. – Comme plusieurs Aphrodites ! Il en est de même pour tous les autres dieux, tous des différentes facettes d’un même joyau.

BATHYCLES. – Tels les reflets du soleil sur l’eau.

PHEDRE. – Ou l’eau d’une fraîche rivière dont nous ne buvons que ce que peut en contenir nos mains, mais qui jamais ne s’interrompe de verser des quantités infinies de ce liquide de vie.

CLINIAS. - Pour en revenir à notre dieu : Orphée, autre joueur de lyre, refuse de vouer un culte à Dionysos préférant continuer avec Apollon, ce qui rend furieux le dieu du vin et les Ménades. Il est écrit qu’Orphée considère Hélios6 auquel le fils de la Muse donne le nom d'Apollon comme le plus puissant des dieux, et qu'il se lève la nuit et gravit à l'aube le mont appelé Pangée pour s'y poster face à l'orient pour que la première chose qu'il voit soit le soleil. Cependant de nombreux hymnes orphiques sont consacrés à Dionysos. Certains parlent même de la participation d'Oiagros, le père d’Orphée qu’il a conçu avec une Muse, à un concours musical institué par Dionysos à la mort de Staphylos. Il le gagne et reçoit le premier prix qui est un cratère tout en or, lourd d’un vin vieux bouqueté, contenant en ses flancs d’innombrables mesures et débordant sur le sol d’une liqueur de Lyaios âgée de quatre années. Ce vase est décrit comme étant un chef-d'œuvre de l’Olympe, travail d’Héphaistos que jadis Cypris remet à son frère Dionysos. Apollon, dieu de la Musique et des Arts en général et amant des Muses, est honoré par le théâtre de la même manière que Dionysos qui est à son origine. Ce sont aussi deux demi-frères, ayant le même père. Alors qu'Apollon conduit le chœur de la Cité en harmonie, face à lui, Dionysos symbolise l’étranger, l’avènement de l’incontrôlable et de la folie, contraire à une communauté réglée, mais qui occupe une place importante dans la société grecque même si ce ne fut pas toujours le cas. Venons-en donc au troisième chœur et celui qui le mène.

NOTES

1 Ilot grec où se trouvent le trésor et le siège de la première confédération maritime athénienne (Ve siècle av. J.-C.). 2 Les Courètes exécutent des danses guerrières bruyantes autour du berceau de Zeus pour empêcher Crônos de l’entendre. 3 Dans la géographie de la Grèce ancienne, cela correspond au pays au nord de la mer Noire : du Danube au Don. 4 Sapphô 5 Dieu notamment de l’Eloquence et du commerce, fils de Zeus et de Maia et donc demi-frère d’Apollon. 6 Apollon est le dieu du soleil, de la lumière et des arts. Hélios (Ἥλιος / Hêlios) est la personnification même du soleil et donc généralement considéré comme une divinité à part entière. Par La Mesure de l'Excellence
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