A la fin de mon billet précédent, j’ouvrais la porte de l’appartement familial sur une prostituée. Ma vue nécessita un temps d’adaptation, un peu comme l’oeil doit s’adapter à l’obscurité avant de pouvoir distinguer des formes grises. Celle que j’avais prise pour une prostituée était donc ma mère! Que faisait-elle déguisée ainsi? Et l’était-elle?... Déguisée?Je la fis entrer, avec toute l’incrédulité qui m’habiterait si je laissais entrer chez moi un fantôme. Au point que, si un nuage de fumée et une musique angoissante à la manière d’un film d’Ed Wood avait entourré cette apparition, je n’y aurais perçu aucun décalage ; cette vision était suffisamment surréaliste pour ne pas nécessiter d’effets spéciaux. Mais par quoi commencer? Comment entrer en contact avec cet alien qui avait pris l’apparence de ma mère? La prendre dans mes bras, quelque chose m’en défendait, une sorte de dégoût, de répulsion sans fondement bien conscient... Lui demander immédiatement des explications me paraissait un peu raide, et je n’en avais ni la force ni le coeur. Lui demander si ça va, peut-être? Mais était-ce bien nécessaire? Mes sensations et mon jugement s’évanouissaient dans les contours de ma mère. Mes jambes étaient à chaque instant sur le point de me lâcher comme le coeur usé d’un cardiaque.
Un peu plus tard – sans pouvoir dire combien de temps je restais seule avec ma mère, comme si le temps avait été suspendu à son apparition – Tom et mon père rentrèrent à la maison. J’aurais enfin la confirmation que je n’avais pas ouvert la porte à une inconnue. J’aurais voulu les préparer à la découverte qu’ils feraient en passant le palier. J’aurais aimé me dédoubler pour qu’une partie de moi veille ma découverte, et que l‘autre coure au devant de mon père et de Tom pour les prévenir de ce qu’ils allaient trouver en rentrant et ainsi leur éviter un choc émotionnel trop fort... Mais au lieu de cela, j’étais très passivement assise dans le canapé du salon, près de ma mère, l’esprit vadrouillant à la recherche du reste de la famille. Sans surprise, lorsqu’ils virent ma mère, Tom et mon père demeurèrent incrédules, leurs regards se croisant, puis croisant le mien dans l’espoir d’une explication rationnelle. Leurs globes tout grand ouverts posaient mille questions sans qu’aucun filet de voix ne parvienne à sortir de leurs bouches bées.
Ma mère était installée à l’endroit du canapé où nous avions l’habitude de la voir. Mais il y avait quelque chose de cruel ou d’irréel à l’observer là, les fesses dans sa déchéance. Ses yeux battaient le vide. On n’y lisait rien que du vide. Disons plutôt qu’ils traduisaient encore davantage le vide que d’habitude ; ma mère n’a jamais eu un regard expressif, voguant perpétuellement dans un état semi-végétatif en bonne partie dû à ses abus de tranquillisants. Ma mère est un mystère pour cette raison : combien de fois l’ai-je observée du coin de l’oeil en me demandant bien si quelque chose – n’importe quoi, ne serait-ce qu’un courant électrique - traversait son esprit. Etait-elle posée là aussi bien qu’elle pouvait l’être ailleurs, à la manière d’un ficus? (encore qu’un ficus, lui, se sert de la lumière!) Sa splendide passivité lui paraissait-elle suffisamment soutenir la boîte vide qu’elle avait pour cerveau? Et la question qui mettait généralement un point final à mes observations sans fin : était-il possible de vivre ainsi? Avoir une cervelle de moineau était peut-être finalement son salut! Ou non. Car mener une réflexion sur sa propre vie, sur ses actions, est tout de même un moyen efficace d’y voir plus clair dans son histoire et, partant, dans son présent. Même si les gens intelligents sont souvent plus malheureux que les crétins (je parle ici d’une réelle intelligence, non pas d’une culture), il y a quand même un certain confort à saisir le sens de ce que l’on fait, et de ce que font les autres.
Le regard de ma mère ne croisait pas le nôtre ; il fuyait avec insistance vers le porte-revue qui se trouvait sur le côté du canapé, lequel ne portait plus de magazine qui ne soit périmé depuis plus de six mois. Ceux qui restaient là étaient figés dans la forme que leur avait donné ma mère avant de partir, et demeureraient encore longtemps dans leur rigidité cadavérique avant que la décision soit prise de s’en débarasser une fois pour toutes.
Les cheveux de ma mère étaient teints en noir et elle portait des lentilles violettes. La première chose qui sortit de sa bouche fut digne de la situation surréaliste que nous étions en train de vivre : “ils m’ont mariée!” Cela sonnait à mes tympans comme le fameux “Omar m’a tuer” d’une affaire sordide qui faisait grand bruit alors. Voulait-elle bien dire ce qu’elle disait ou était-ce une nouvelle façon d’attirer toute notre attention à elle et de dramatiser une situation qui n’est peut-être pas si dramatique que cela? Aurait-elle été assez futée pour mettre en scène un retour auréolé d’une tragédie pour mieux faire passer la pillule de son abandon de la famille? Lui fallait-il encore une fois prendre la place de la victime plutôt que celle du bourreau? Car jusqu’ici, il faut reconnaître que les rôles ont le plus souvent été très mal distribués! Je ne félicite pas la production pour ce casting désastreux!!!
Nous n’eûmes ce soir-là que peu d’autres informations. Nous devions nous contenter de cela pour les premières heures de son retour. L’exégèse commençait alors : comment interpréter ces minces paroles? Mon père, cette fois, ne la laisserait pas se dispenser de sa responsabilité si facilement! Dès le lendemain, il se mit à la questionner sans relâche, mais il n’obtint rien de plus. Elle ne savait pas où elle s’était mariée, ni qui était présent ce jour-là, pas plus qu’elle ne savait quand cela avait eu lieu exactement. A qui s’était-elle mariée “de force”? Nous ne le saurons pas non plus. Le masque qu’elle portait sur la tête empêchait toute intrusion dans sa mémoire. N’est-il pas arrangeant, parfois, de ne pas se souvenir? Ma mère était tout de même frappée d’une étrange amnésie, non? Qu’on ne se souvienne pas de ce qu’on a mangé il y a deux mois est parfaitement concevable, mais comment ne pas se souvenir des éléments fondamentaux de son propre mariage? Au fond, toute cette histoire aurait été difficile à croire si mon père n’avait retrouvé dans les jours suivants la mairie dans laquelle avaient été publiés les bans. Car ma mère pouvait se remarier, n’étant pas remariée à mon père depuis le divorce! Elle était donc mariée à un nouvel homme, que nous ne connaissions de nulle part et dont elle semblait craindre de donner le nom. Elle disait avoir été droguée (comment ça? Plus qu’elle ne le faisait d’elle-même?), violée, forcée de se prostituer ; elle disait vouloir se sortir de l’impasse dans laquelle “on” l’avait installée, mais craignait qu’“on” ne la retrouve et que l’“on” kidnappe ou tue ses enfants. Son discours était si confus et elle allait si loin dans le morbide que j’était partagée entre penser que nous nous trouvions dans un scénario à la Tarantino ou à la Lynch (dans des styles certes différents) et croire qu’elle se foutait de nous une fois de plus en passant des couches de confusion sur une situation peut-être beaucoup plus simple. J’étais très agacée à cette pensée. Elle aurait très bien pu partir avec un autre homme, se marier dans la précipitation puis réaliser qu’elle avait fait une erreur. Cette version aurait parfaitement été raccord avec le personnage de ma mère. Elle reviendrait ensuite les yeux bas, se faisant passer pour la victime d’un maniaque pour que tout cela soit la faute d’un autre!
Mon père devait l’accompagner au poste de police pour déposer une plainte en vue du divorce et faire une déposition circonstanciée qui marquerait un premier pas vers son retour à la maison. Malheureusement, il n’eût pas le temps de l’aider dans cette démarche. Un soir, quelques jours seulement après son retour, alors que nous allions tous nous coucher l’esprit relativement soulagé d’avoir retrouvé notre mère en vie, celle-ci décida de veiller plus longtemps dans le salon, la télé allumée. Ma chambre à coucher était contigüe au salon et j’étais la mieux placée pour entendre ce qu’il se passait dans le reste de l’appartement. Aussi, après une vingtaine de minutes sans trouver le sommeil, trop excitée à l’idée de savoir ma mère à l’abri, je surpris une série de bruits de sacs en plastique, de fermetures éclair et de métal non identifié qui m’alerta sur ce qui se tramait de l’autre côté du mur. Je sortai de ma chambre le plus silencieusement du monde et gagnai les chambres de Tom et de mon père, quand la porte d’entrée de l’appartement claqua. Depuis toujours, il était plus facile à Tom ou à moi plutôt qu’à mon père de raisonner ma mère. Aussi, il ne s’écoula pas longtemps avant que Tom et moi dévalions les éscaliers de l’immeuble quatre à quatre pour nous retrouver dans la rue à minuit en pyjamas, à la recherche de notre mère.
Elle se trouvait là, petite silhouette frêle sous les lampadaires blaffards du bout de la rue. Tom et moi décidâmes d’un simple regard de la suivre de loin. Elle ne nous avait pas remarqués (ou feignait-elle de ne pas nous savoir à ses trousses?). Elle prit un virage à gauche, puis à droite. Les virages étaient des moments critiques : et si nous la perdions de vue? Mais non, elle était toujours là. Nous la vîmes traverser la rue principale du village et entrer dans une petite rue sur la droite (celle qui mène à la place du marché, et dans laquelle se trouvait le magasin de musique où je prenais des cours de guitare). Au moment d’atteindre l’angle de la ruelle où nous comptions bien retrouver sa trace, nous vîmes sa silhouette s’engouffrer dans un immeuble. Elle passait tout juste le pas de la porte lorsque nous l’appelâmes de tous nos poumons “Maman!!!”. Elle ne pouvait pas nous ignorer ainsi! Ni ne pas nous avoir entendus! La résonnance de nos voix entre les murs des vieux immeubles de la ruelle était telle qu’on avait réveillé tous ses habitants, qui ne tardèrent pas à manifester leur mécontentement. “Y en a qui dorment!!!”. Y en a qui ont bien de la chance. Malgré notre précipitation, la lourde porte en bois se referma rapidement. Elle était gardée par un code qui nous en interdisait l’accès. Comment était-elle entrée là? Avait-elle le code? La porte était-elle alors entrouverte? Après nous être époumonés autant que nos capacités le permettaient et avoir essuyés les injures des riverains, nous rentrâmes à la maison, complètement dépités, pleins de regrets. Notre père nous attendait à la fenêtre, de laquelle il pouvait voir le début de la rue, au niveau des lampadaires blaffards qui avaient un peu plus tôt éclairé la fuite de ma mère. Il dût rapidement comprendre, nous voyant marcher seuls, têtes abattues par le poids des circonstances, que nous n’avions pu ramener notre mère. Il parvint tant bien que mal à nous faire admettre que son départ n’était qu’une question de temps si elle avait décidé de repartir ; rien ni personne ne pouvait l’en empêcher.
Il était tout de même pour nous, ses enfants, très dur d’éprouver ce nouvel abandon, et Tom prit cela comme un nouveau coup de poignard, une nouvelle trahison. Pourquoi était-elle revenue si c’était pour repartir? Aurait-elle pris conscience que son récit lui échappait? Croyait-elle pouvoir nous faire avaler son histoire sans par ailleurs faire le nécessaire pour que justice lui soit rendue? Etait-elle vraiment menacée? L’étions-nous également?
La descente aux enfers de mon père n’est plus très loin maintenant...







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