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Ernest LAJEUNESSE pastiché

Par Bruno Leclercq

Ernest LAJEUNESSE pastiché

Dans le N° 34 du 20 juillet 1896, Victor Charbonnel, déguisé en La Verdure, se lance dans un pastiche d'Ernest La Jeunesse dont le livre Les Nuits, les Ennuis, et les Âmes de nos plus notoires contemporains, provoque l'émoi dans la gendelettrie et propulse son auteur parmi les gloires éphémères du journal et du boulevard.


Une nuit, un ennui et la jeune âme du brusquement notoire Ernest La Jeunesse.


Il y avait de l'ennui dans la nuit. Ernest n'avait pas ses vingt ans. Mais ils approchaient, ses vingt ans. On n'est plus jeune à vingt ans, par les années qui courent. Voir les années courir, être le jeune La Jeunesse, et n'être rien. Ernest en avait de l'ennui dans la nuit.
Mais être ou ne pas être n'importe pas. C'est de paraître qu'il importe, de paraître en volume d'abord et de paraître ensuite avoir du talent, le talent nouveau d'un écrivain nouveau. Cet imbécile, ce vieux misérable de Coppée, s'il voulait une fois encore couper dans la jeunesse, bêtement, et crier que « c'est du nanan », et le lancer parmi l'encombrement des omnibus de la place Pigalle, lui, le jeune, La Jeunesse ! Bah ! Ce François, qui est Celui-que-les-gens-n'aiment-pas, ne trouve le goût du nanan qu'à de tendres poètes qui chantent, comme lui les chanta, les bouquets de deux sous et le mystère des promenades de Chatou, ou bien à des poètes épiques qui se piquent de faire encore des vers héroïques pour les Groënlandais qu'exalta Pour la Couronne, ou enfin à de jeunes et vieux marcheurs des fêtes louysiaques qui célèbrent Aphrodite, la grande Immortelle nocturne, en un lyrisme attique, cynique et pas même aphrodisiaque. On ne saurait compter sur François Coppée.
Pourtant, bien des contemporains notoires avaient tiré la gloire de leur écritoire ? Etait-ce bien là, vraiment, qu'ils avaient trouvé, à force de chercher, la gloire ou du moins une honnête notoriété ?
Lui, Anatole France, par quelles prières perfides, si pauvre homme, il avait obtenu de la Vierge des saintetés faciles le privilège de chérir et d'enseigner la somptueuse vanité de la chair, de sentir douce l'existence, belles les femmes, heureux les épicuriens, de rapprocher de la terre et des humains un Dieu plaisantin, et de retirer d'entre les feuillets des bons vieux livres les sèches fleurs d'un mysticisme paradoxal !
Lui, Pierre Loti, outre l'horreur de ses costumes de Bédouin promenés parmi l'horreur des bals masqués, il avait eu son vague à l'âme, le vague de cette âme de son âme que sont ses travestis, et il avait eu des mers, des femmes, et il avait vêtu de voiles achetés dans les bazars de Stamboul ses rêves.
Lui, Paul Bourget, avait su emprunter à des photographies anglaises un air d'accablement biblique et de veulerie non-conformiste.
Lui, le petit Daudet, avait évacué sa verve de hargneux écolier, sa verve de pamphlets d'étude, pamphlets contre le professeur, contre le pion, contre les camarades.
Lui, le seul et l'unique, il avait inventé les hommes, tout simplement : car nul avant Lui n'avait soupçonné l'existence des hommes, leur mystère et leur force ; et il avait inventé l'ivrognerie, la bourgeoisie, les halles, la peinture, la bourse, les églises et la science ; et il avait entassé la masse des volumes, la masse des locomotives, des cabarets, des canons, des pelles et des charrues qui y sommeillent.
Lui, le poète, lui Mendès, il avait eu [mots illisibles], et ce que Courteline lui rappelait une nuit, une nuit où ils flirtèrent avaec l'agonie de la nuit et des vagissements de l'aurore : le poète s'agrippant à la manche de son ami, mira dans le miroir du firmament sa gloire, son bonheur, sa beauté, et le poète de Lidoire lui dit : « Ben ! Mon cochon ! »
Lui, Henri de Régnier, sur la route, triste et grave au long du fleuve triste, du fleuve à l'eau de passé, de penser, avait eu José-Maria qui maria son enfant à l'enfant grave qui séria, sur la route, des vers d'hysope et d'or, de fièvre et d'anémone, des vers monotones, sur la route.
Lui, Joris-Karl, avait eu sa grosse âme tourmentée et débile, l'âme massive d'un matérialiste hésitant, l'âme nuancée d'un bedeau byzantin ou d'un ermite capripède : et c'était laid, la masse de son âme, c'était glaireux, ça avait des glandes et des goitres, on aurait cru des abcès d'intestins et des tumeurs, et des varices, toutes horreurs auxquelles Joris-Karl reconnaît bien son âme.
Lui, Maeterlinck, avait peuplé la forêt de fantômes qui bégayaient les bégaiements qu'il leur inspira, et qui le remerciaient et l'admiraient d'être un petit garçon taciturne et doux, de rêve monotone et humble, d'âme lourde et d'yeux lents.
Lui, Marcel Prévost, avait habilement enveloppé, pour les vendres, des injecteurs dans des feuillets de livres d'heures.
Et Jean Lorrain, avec ses cauchemars, « chand d'cauchemars » ; et J.-H. Rosny, avec son mastodonte et ses dissertations ; et même Montesquiou, avec sa feuille de Japon impérial, son culte pour Marceline, et ses semis, et ses amis, o mes amis ! Et ses chopines de Chopin, et ses chagrins, et ses calepins : enfin tous avaient eu des qualités, des dons, des noms, ou du moins le néant.
Mais lui, lui-même La Jeunesse, quel don pouvait-il reconnaître en sa jeune âme ? N'aurait-il donc que le don de la Couesdon ? Et ce n'est pas un don, dondaine, dondon ! Qui donne dans les lettres un beau nom, mon gros blond, le don que la Couesdon d'assonnancer et d'assommer, d'allitérer et d'oblitérer et de s'alliter. Et l'ennui dans la nuit d'Ernest augmentait, tè, tè, tè ! De sentir qu'il serait Celui qui, pas Montesquieu, mais Montesquiou, allitère, allitère sans critère et altère la littérature, et que ce serait monotonement la même esthétique et la même éthique – étiques.
Pourtant, si tous les jeunes sont désormais de la littérature, pourquoi de sa nature n'en serait-il pas, étant La Jeunesse ? Il songea dans la nuit, dans l'ennui, à quel sage et pédant conseiller, en pédalant, loin du Sâr Péladan, il pourrait aller demander conseil. Oh ! À celui-là Ernest dédierait sans se dédire deux chefs-d'oeuvre plutôt qu'un.
Et Ernest La Jeunesse s'approcha de sa fenêtre pour voir si une auréole d'aurore ne flamboyait pas à l'horizon et ,'annonçait pas la fin de la nuit et des ennuis pour son âme. Or, un fantôme passa sur les toîts. Ce fantôme ressemblait à l' « homme aux poupées » de Jean Veber. Il avait un air d'enfant de choeur lugubre, funéraire, et paraissait n'avoir jamais conduit que des funérailles. Un jeu de massacre le suivait, cortège farouche dans lequel on reconnaissait précisément tout la jeunesse écrivassière d'aujourd'hui. Ils étaient bien cent quarante-et-un, sans compter les J.-H. Rosny et leur mastodonte, à le maudire et le poursuivre, ce fantôme. Et le fantôme était content. Enfin, se disait-il, j'aurai été aussi hué que M. Brunetière, mon maître, le Maître. Quel beau sabbat, dont s'occupera, par force et pour ma gloire, la ville endormie. Ah ! La gloire par la haine !
Ernest de sa fenêtre appela le fantôme qui se détourna vers le regard d'un jeune, d'un jeune qui ne le maudissait pas et l'admirait peut-être, de sa fenêtre.
- Fantôme, fantôme, c'est donc toute la littérature qui vous poursuit ainsi farouche, louche, au cent quarante-et-une bouches farouches ? Car je vois Rémy de Gourmont, un Rémy, my, my, qui n'est pas votre ami.
Le fantôme regarda dans le vague, s'allongea comme un chat maigre et pègre du toit voisin jusqu'au rebord de la fenêtre, plia du geste de René Doumic le haut de son être en deux, enfonça les épaules entre ses bras tendus en longues pattes qui griffent, et dit :
Comment vous appelez-vous, mon garçon ?
Je m'appelle Ernest La Jeunesse.
Encore la jeunesse !... Je ne suis pas pour l'interview : je laisse ça à Zola, mais on ne refuse pas de répondre à La Jeunesse, pour la questionner ensuite, et s'apercevoir de tout ce qu'elle n'a pas appris à l'Ecole normale, et le lui dire. Eh ! Bien, non, ce n'est pas la littérature qui me poursuit, mon garçon. De littérature, il n'y en a pas. Nous sommes en bas, dans les fourrés de rédaction, quelques-uns dont M. Gaston Deschamps est le moindre, apostés avec des dictionnaores, des grammaires, des pavés de revues et des lacets ou collets de journaux, pour empêcher qu'elle passe et faire qu'elle trépasse. Je sais bien un chemin creux qui mêne tout droit à l'Académie, et par où passe un peu de littérature habile et médiocre. Mais ce chemin est encombré, et bien gardé par les médiocres. Non, mon garçon, il n'y a plus de littérature. Tout ceux-là qui crient là, derrière moi, j'ignore s'ils sont Belges ou Français, Wallons ou Provençaux, s'ils s'occupent d'industrie ou de commerce, d'agronomie ou de sériciculture ; en tout cas, jamais les personnes lettrées ne les citent dans les salons, pas même dans nos salons académiques, pour gens de la littérature. Ils sont la fatuité dans l'impuissance ;
: je leur ai crié, et ils ont hurlé, et ils m'ont abominé. C'est tout ce que je voulais. Ah ! Mon garçon, la littérature ! Au nom de votre mère, au nom de vos futurs enfants, n'allez pas vous en mettre : ce serait trop maltourner. On y gagne une si vilaine âme !
Vous croyez, chat-fantôme ?
Je le sais.
Mais mon âme, je ne l'ai point déjà si belle, reprit Ernest. Si je faisait de la critique ? Car enfin je ne puis être La Jeunesse et ne pas être, comme toute la jeunesse entre vingt et soixante ans, malade de littérature ainsi qu'on l'est de pituite et d'arthrite.
Ah ! Bon, miaula le chat-fantôme qui minauda et grippeminauda : bon, si vous devez faire de la critique, et en faire sérieusement ! Vous m'en dirait tant ! Je craignais que vous n'alliez encore vous abandonner aux vains enthousiasmes de la jeunesse, aux projets romantiques et romanesques, aux hardiesses pas classiques, aux tentatives pas moyennes et pas normaliennes. Voyez-vous, il n'y a plus qu'une littérature possible, c'est de nier la littérature, de nier tout en tous, et le style, et l'inspiration, et la composition, et l'imagination, et la grammaire, dans Zola, dans Rosny, dans les jeunes, dans les vieux, dans Maeterlinck, dans tous. Soyons négatifs, faisons de la littérature négative. Nions, nions, et il ne restera que nous d'écrivains. Nous laisserons une petite place à Brunetière, à Rodenbach du Figaro, et à quelques autres qui peuvent arriver.
Ça me va, dit Ernest.
Il ne faut pas nous dissimuler, dit le chat, - et je vous parle comme à un fin compère, - que notre critique sera pire encore que la critique subjective ou objective, impressionniste ou dogmatique, blaguologique ou autoritaire : je laisse de côté la critique qui n'est rien du tout, d'un Faguet et de tels autres sous-Linthilhac. Elle sera pire que la critique apocalyptique.
Oui, dit Ernest, je comprends : ce sera la critique rosse.
Oui, dit le chat, mais la rosserie est le commencement de la gloire.
Oui, dit Ernest, j'aurai une âme rosse, je ferai de la critique rosse, et je susciterai pour d'autres dont la gloire me gêne, dans leurs nuits, des ennuis en leurs âmes.

La Verdure

N. B. Mon ami La Verdure m'a demandé de faire accepter par nos camarades de La Critique cette plaisante charge d'une manière fort piquante que j'ai, en toute sincérité, beaucoup admirée dans le livre récent de M. La Jeunesse, Les Nuits, les Ennuis et les Ames de nos plus notoires contemporains, se trouve être d'une si incontestable valeur (pénétration profonde, ironie avisée et légère, sentiment très juste des ridicules vanités ; il y a tout cela et plus), et l'auteur s'y montre d'une si vraie intelligence, qu'il m'a semblé que mon ami La Verdure pouvait, - hélas ! Avec combien moins de talents ! - en agir à l'égard de M. La Jeunesse, comme M. La Jeunesse lui-même en a agi à l'égard de son maître Anatole France.


Victor Charbonnel.


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