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Ce qui se passe là-dedans (dans la télé)

Par Rose
La nuit je suis Buffy Summers, J’habite dans la télévisionChloé Delaume a des titres accrocheurs. Lundi dernier, elle expliquait dans l’émission « Un été d’écrivains » l’importance de ces titres lorsqu’elle se lançait dans une expérience littéraire. Car elle insistait sur le caractère expérimental de ses « romans », bien différents des fictions auxquelles nous pensons traditionnellement lorsqu’il est question de roman. Des propos intrigants qui m’ont poussée à me plonger dans « J’habite dans la télévision », acquis récemment après que plusieurs blogueuses que j’aime lire eurent confessé leur fascination pour « Dans ma maison sous terre », son dernier roman.
delaumeAvec « J’habite dans la télévision », Chloé (d’après la Chloé de L’Ecume des Jours) Delaume (d’après Artaud) interroge la fameuse phrase de Patrick Le Lay : « Ce que nous vendons à Coca-Cola c’est du temps de cerveau disponible ». Il s’agit d’étudier le processus par lequel la télévision transforme un esprit sain en une coquille vide aspirant ce que la publicité lui fait ingérer.
La narratrice s’interroge sur les automatismes déjà existants, comme l’association de Coca-Cola à l’idée d’excellence en matière de boisson gazéifiée aux extraits végétaux, et elle se place toute la journée devant la télé, en prenant des notes avides, étudiant sa propre transformation, les modifications physiques et intellectuelles entraînées par cette exposition prolongée, jusqu’à ce que la Sentinelle soit avalée par l’Ogre télévisuel, et trouve même ses intestins « moelleux au point de désavouer leur issue transitoire ».
Le roman prend la forme de pièces versées au dossier 06176NSDA du Ministère de la Culture & du Divertissement. D’où un enchaînement de documents disparates, rapportant une histoire, celle de la disparition de Chloé Delaume, mais se rapprochant aussi d’un journal ou d’un essai. Cela m’a paru une forme d’autofiction assez stimulante : la narratrice et l’auteur se confondent, mais pas complètement, d’autant que Chloé Delaume se présente d’emblée comme un personnage de fiction ; le texte joue avec la trame des nouvelles fantastiques et évoque différentes formes de fictions : mythes, contes (le petit Poucet déjà évoqué), il décompose aussi la narration à l’œuvre dans la télé (comme l’hilarante analyse du scénario de la star ac’ selon les principes de Propp), compare avec d’autres fictions (Videodrome, un film d’horreur de Cronenberg)… tout en n’étant qu’à demi narration, puisque la forme du dossier empêche la linéarité ; et a-t-on jamais lu une œuvre d’autofiction dérivant vers le fantastique ? ne s’intéressant pas au « moi », mais à quelque chose d’extérieur influant sur le moi jusqu’à le dénaturer ?
Le constat final n’a rien de révolutionnaire : la télé nous happe et nous engloutit ; et l’analyse des réactions de la narratrice aux programmes de téléréalité montre que les humains dans le poste sont transformés en personnages, déshumanisés, tandis que le programme encourage les pulsions agressives contre ces locataires imbéciles… mais c’est la forme utilisée qui est intelligente, originale, passionnante. Je me souviens d’un roman d’Amélie Nothomb (Acide sulfurique), sur le thème de la téléréalité lui aussi, qui avait paru assez outrancier en implantant carrément une émission dans un camp de concentration. Peut-être la façon de procéder de Chloé Delaume est-elle plus habile, en dénonçant sans grossir les traits (la téléréalité semble toujours réussir à se surpasser elle-même dans l’excès de mauvais goût ; comment une émission a-t-elle  pu se donner pour titre "Big Brother" sachant ce que représente cette entité imaginaire dans le roman d'Orwell ?) et surtout en ne rentrant pas dans le jeu de la fiction.

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