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Agnès Desarthe est-elle douée de sensibilité ?

Publié le 02 août 2009 par Amaury Watremez @AmauryWat

Agnès Desarthe et Augustin Meaulnes

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Il y a comme ça des articles concernant la littérature qui sont un peu des bonbons jetés en pâture au polémiste qui adore ce genre de friandises. L'article d'Agnès Desarthe concernant le Grand Meaulnes lu dans le dernier numéro de « Marianne » est de ce genre. Après nous avoir parlé d'elle en long en large et en travers : elle met un turban à la plage c'est donc une femme drôlement excentrique, originale, artiste, rien qu'avec le turban on le comprend, elle se met de la crème à bronzer sans l'étaler ce qui est un signe de transgression quand même très osé et en plus elle aide des gamines copines de sa fille à tricher en faisant à leur place une fiche de lecture du roman d'Alain Fournier, parce que les professeurs, ces affreux fonctionnaires fainéants qui vivent sur le dos du peuple à essayer parfois de transmettre un peu de culture aux enfants des spectateurs de « Secret Story » ou tout simplement de leur donner un minimum d'éducation, ces professeurs dont le rôle est de plus en plus remis en question, leur mission étant considérée comme inutile et ce de manière décomplexée, on le voit bien au sommet de l'État.

Également, les descriptions qu'elle fait de son aimable personne renvoie aux feuilletons familiaux made in TF1 ou les chroniques tellement sympatoches d'Anna Gavalda avec grand-mère active, famille recomposée super-sympa et ados ou fleurteurs ou copains avec leurs parents qui restent drôlement con-cernés par le monde qui les entoure.

Selon Agnès Desarthe, le roman est écrit dans un style quelconque, sans fantaisie. Parle-t-elle seulement du livre d'ailleurs ou de l'adaptation médiocre qui en a été faite il y a deux ou trois ans, avec le gosse des choristes ? J'ai plutôt l'impression que c'est du film dont il est question. C'est pas grave Agnès, on ne vous en voudra pas de ne pas vous souvenir du livre, vous qui me rappelez aussi, non sans délices, toutes ces parisiennes joliment compliquées, qui expliquent qu'elles veulent rester libres parce qu'elles sont libres et qui finissent soit à la botte d'un connard, soit vieille fille façon Dominique Lavanant dans les premiers "Bronzés".

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Elle se trompe complètement, il faut être direct. Dans le roman d'Alain Fournier, point de monstres, de magiciens ou de fées mais la simple évocation de la forêt de Sologne suffit à les suggérer tout comme celle du gilet rouge de Meaulnes, tellement étrange dans la chambre d'un écolier au temps des « hussards noirs ». Il me semble que justement c'est là le style, ne pas avoir besoin de chausser des gros sabots voire des chaussures orthopédiques pour décrire un lieu ou des sensations mais le faire avec finesse. C'est particulièrement manquer de sensibilité pour ne pas percevoir le cœur qui bat derrière ces pages, un cœur immense, généreux et tourné uniquement vers la beauté et non vers la satisfaction immédiate des pulsions primaires de consommateurs sans âmes. On y ressent la peur de la perte de l'esprit d'enfance quand les jeunes filles de contes deviennent des femmes, les hommes des esprits avides ou jaloux, ou haineux, la bassesse de cette époque uniquement préoccupée par l'argent, et la tragédie inéluctable de l'existence finalement.

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Meaulnes et le narrateur n'ont pas besoin de téléphones cellulaires pour vivre, sont-ils cons certainement aux yeux d'une auteure qui veut de la modernité à tout prix, du moins ce qu'elle entend par là qui n'est autre que la définition du présent perpétuel dans lequel nous sommes plongés depuis déjà quelques décennies. Peut-être aurait-elle souhaité que Meaulnes ait une relation homosexuelle, que la jeune fille qu'il entrevoit comme dans un songe soit une mondaine droguée ? Je ne sais pas. Il faut coller à l'actualité, aux préoccupations actuelles des « jeûnes » comme on dit dans les cabinets des publicitaires. Les aspirations élevées des personnages sont trop élevées, il faudrait les revoir à la baisse, il ne faut pas qu'une seule tête dépasse du troupeau, il faut être aussi médiocre dans ses idéaux que les autres. On a l'impression qu'à notre époque la beauté ou l'élevation des sentiments sont deux aberrations, deux grossièretés. Et en plus ce n'est même pas vendeur.

Il y a longtemps je me suis promené, émerveillé par la beauté de la nature dans cette région, dans les paysages que décrit Alain Fournier, j'ai vu le village où arrive Augustin, le château d'Yvonne de Galais. L'auteur est mort au début de la première boucherie mondiale, une guerre absurde, grotesque et terriblement meurtrière, ce qui n'a pas cependant empêché l'héroïsme de quelques uns afin de sauver ou d'essayer de sauver notre plus belle part d'humanité, la capacité à rêver, à aller beaucoup plus loin que le réel le plus prosaïque.


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