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Le bateau ivre

Publié le 04 août 2009 par Alain Hubler

Alinghi 5On ne plaisante pas avec les symboles patriotiques, même s’ils ont moins de vingt-quatre heures d’existence, même s’ils sont le produit d’un bon coup de communication.

C’est ce que j’ai appris à mes dépens samedi, jour de la fête nationale suisse, en osant relever que, pendant qu’Alinghi paradait sur le lac Léman, deux de nos conseillers fédéraux tenaient des discours qui n’auguraient rien de bon pour les « petits » et pour les « sans ».

En deux coups de cuillère à pot et en quelques heures de navigation, le defender de l’America’s Cup avait fait oublier les procédures en justices dans lesquelles il se débat avec son challenger Oracle, les accusations d’espionnage envers ce dernier et le licenciement de Russell Coutts qui avait pourtant largement contribué à la victoire d’Alinghi en 2003.

En quelques instants et sous les yeux de milliers de personnes, Alinghi était donc devenu ce 1er août 2009 le symbole de la suissitude, l’étendard du patriotisme, l’emblème de la Suisse qui gagne, la figure de proue de la technologie suisse. Et cela, même si il y a quelques jours seulement on apprenait qu’Audemars Piguet et Nespresso renonçaient à sponsoriser le catamaran, probablement lassés par les démêlés juridiques du fleuron nautique helvétique.

Pire, il y a peu le Team Alinghi était même relégué au rang de chiffonnier par le rédacteur en chef adjoint de 24 heures et commençait à lasser les plus patriotiques d’entre nous. Néanmoins, c’est grâce à un sens de la communication et du timing parfaitement aiguisés que le syndicat suisse est devenu, en une seule journée ensoleillée d’août, une icône pour tous (?) les Suisses. Une image pieuse que plus personne n’oserait remettre en question. Mission accomplie.

À croire que l’on a tous quelque chose en nous d’Alinghi, la, la la, la, la, la la la.

En réalité, Alinghi a gratté la corde sensible du patriotisme et la corde a vibré. Mais pourquoi a-t-elle vibré ? Là est la question.

Parce qu’Alinghi est suisse ? Faux Alinghi est multiculturel et c’est tant mieux ! Il suffit pour s’en convaincre d’aller voir la composition de ses équipages à bord, à terre et à la conception : rien ne ressemble plus à l’équipe d’Alinghi que celle d’Oracle.

Parce qu’Alinghi est un concentré de savoirs et de technologies suisses ? Peut-être, mais là encore, même s’ils ont bénéficié des compétences de l’EPFL, les concepteurs viennent de partout.

Parce que les entreprises qui ont confectionné les éléments de la bête sont suisses ? Possible même si elles restent dans l’ombre pour des questions de confidentialité et même si elles ont été assez facile à trouver selon Silvio Arrivabene, le chef de la construction du Team Alinghi, qui affirme que « dénicher les entreprises qui possédaient le savoir-faire nécessaire n’a pas été trop difficile ».

Alors ? Aurions-nous douté une seule seconde que nous ayons les entreprises, les compétences et les hautes écoles capables de réaliser un tel bateau ?

Le doute en nos capacités, c’est peut-être là que se cachent les clés du succès populaire de la parade d’Alinghi : il nous rassure sur nos savoirs et nos savoir-faire. Il permet de montrer au monde entier qu’avec un peu ou beaucoup d’aide extérieure, nous sommes capables de réaliser une bête de course qui pourra rivaliser avec le syndicat américain.

Une fois rassuré sur nos compétences, il reste une question de taille pour l’avenir : pour qui, pourquoi et dans quels buts allons-nous mobiliser toutes ces compétences à l’avenir ? Certainement pas pour devenir une puissance navale sur le plan sportif, car même si Alinghi a ravi, un jour, quelques milliers de personnes, il n’améliorera jamais le sort de tous. Tant s’en faut.


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