COUP DE COEUR
Sortie: 12 août 2009
> L'histoire: The Time That Remains est un film en partie autobiographique, construit en quatre épisodes marquants de la vie d'une famille, ma famille, de 1948 au temps
récent. Ce film est inspiré des carnets personnels de mon père, et commence lorsque celui-ci était un combattant résistant en 1948, et aussi des lettres de ma mère aux membres de sa famille qui
furent forcés de quitter le pays. Mêlant mes souvenirs intimes d'eux et avec eux, le film dresse le portrait de la vie quotidienne de ces palestiniens qui sont restés sur leurs terres natales et
ont été étiquetés "Arabes-Israéliens", vivant comme une minorité dans leur propre pays.
Présenté au festival de Cannes en sélection officielle et repartit surprenemment bredouille, Le temps qu'il reste est sans aucun doute le grand oublié du
palmarès d'Isabelle Hupert. Sept ans après Intervention Divine, Elia Suleiman, cinéaste palestinien, revient sur le devant de la scène avec un film particulièrement épatant. Tout commence dans un taxi, de nuit, où un chauffeur, un peu
énervé, prend à l'aéroport un mystérieux client dont on devine la silhouette, celle du cinéaste, de retour en Israël. Jusqu'à ce que la voiture se retrouve coincée dans une tempête, aussi
imprévisible qu'inexpliquable, interpellant le chauffeur sur leur possible localisation. Et s'ils sont bien en Israël, reste maintenant à savoir à quelle époque. Car Le temps qu'il reste s'apparente ainsi à une sorte de voyage spatio-temporel, suivant la création d'Israël du point de vue de la famille Suleiman. Autour du père, d'abord, Fuad, combattant arabe en 1948, luttant contre la prise de Nazareth. De la famille, ensuite, quelques années plus tard, de
nationalité israélienne mais gardant toujours au plus profond d'eux-mêmes leurs origines arabe, vivant en paix dans un pays muté. Du fils, enfin, Elia
Suleiman lui-même, de retour au pays après treize années d'absence, retrouvant sa mère et une société qui ne semble, malgré les années, ne pas avoir bougé. Près de soixante d'histoire,
donc, où le cinéaste expose avec brio la complexité de la société israélienne et plus particulièrement, autour de ces citoyens d'origine arabe, tiraillés entre l'appartenance à une terre et la
difficile acceptation d'un pouvoir, à leur yeux, pas totalement légitime...
Une histoire douloureuse, donc, pour un film qui, lui, ne l'est pas forcément. Car le tour de force d'Elia Suleiman, c'est de distiller son récit par un humour fin et particulièrement intelligent, à l'instar du Simon Konianski de
Micha Wald. Chacune des situations les plus fortes prenant chez le cinéaste une tout autre couleur. A l'image de cet officier, chargé d'exécuter Fuad Suleiman mais que sa petite taille empêche de lui mettre un bandeau sur les yeux. Elia Suleiman est un Jacques Tati des temps modernes, singeant même pour l'occasion une scène de Trafic, puisant sa drôlerie dans une économie
de parole, un comique de répétition et des situations saugrenues. Des bataillons qui s'arrêtent de tirer pour laisser passer une poussette à ce char d'assaut, suivant inlassablement un
jeune homme faisant des va et viens dans la rue, alors qu'il est au téléphone. Un moyen de mieux faire passer un pilule pourtant bien salée, Le temps qu'il
reste laissant transparaître derrière le rire un point de vue plutôt désespéré sur la situation de ce pays. Car à travers les multiples répétitions, que ce soit le jet de lentilles, la
partie de pêche ou la tentative de suicide du voisin, Elia Suleiman insiste sur cette sorte de stagnation qui traverse la population israelo-palestienne.
Comme arrêtée depuis soixante ans, bloquée par un conflit sans fin et sans issue. Derrière ce char, derrière ces multiples questions des militaires, revenant constamment chaque soir,
Elia Suleiman pointe toujours un peu plus du doigt le terrible constat d'une sorte de résignation collective, comme finalement habituée par la tournure des
évènements. Et peu importe les combats dans la rue, la vie, elle, ne peut se permettre de s'arrêter. Ce temps qu'il reste, c'est celui de la génération de ses parents, impassible sur leur
terrasse, attendant inépuisablement que le temps passe. Celui de sa génération, prise au piège par les évènements passés. Celui de la nouvelle génération, bercée par la violence des conflits
en court. Parfaitement conscient qu'il ne pourra pas faire bouger les choses, Elia Suleiman livre néanmoins un beau film témoin, drôle mais toujours profond,
lumineux sans jamais être vraiment optimiste, aussi surprenant que passionnant. Un grand film où le cinéaste convoque quelqu'un de ses rêves les plus fous, à l'image de cet incroyable saut à la
perche au dessus du mur séparant les territoires palestiniens et israéliens. Brillant.
> Festival international de Cannes 2009: sélection officielle
Crédit photo: Marcel Hartmann








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