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Jacques Mesrine : Profession ennemi public

Par Pfa

Avant de s’illustrer dans le registre de la comédie, le réalisateur Hervé Palud s’était essayé au documentaire avec cette évocation de la vie de Jacques Mesrine, qu’exhume aujourd’hui l’éditeur très pointu, Wild Side. Secondé par Gilles Millet, journaliste qui s’était entretenu avec l’ennemi public, le cinéaste français y adopte un point de vue peu conformiste, puisque se montrant partisan de la cause du criminel. Le film retrace son parcours, se fondant quasi-exclusivement sur le montage d’entretiens, de son enfance à Clichy jusqu’à sa mort sous les balles de la police, en passant par la guerre d’Algérie, ses amours, ses différents coups et ses évasions de prison.

Jacques Mesrine : profession ennemi public se présente sous une facture assez ordinaire, préfigurant – par le recours intensif à des procédés fictionnels – les reportages tape-à-l’œil des magazines dits « d’information » devenus aujourd’hui la norme télévisuelle. Le film est à cet égard emblématique de la problématique fondamentale à la démarche documentaire : la définition de ses limites par rapport à la fiction. Sur ce point, Hervé Palud pousse sa réalisation à la frontière du docu-fiction, l’idée de rendre compte de la réalité apparaissant secondaire pour le cinéaste : les fantaisies graphiques du générique dessinant la trajectoire des tirs de la police à travers le pare-brise de la BMW, l’usage récurrent d’un thème musical de type « thriller » imprimant un rythme trépidant au récit, l’ajout de bruitages tels que les frappes de machine à écrire lorsque des informations viennent s’inscrire à l’écran, le défilement des coupures de presse rappelant les films de gangsters des années 40-50 qui démarquaient déjà les films d’actualités, les interludes musicaux tels que la scène nocturne au pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul, les « interventions » de Jacques Mesrine en voix-off s’apparentant par moments à celles d’un personnage fictif, ou encore les nombreuses reconstitutions, et particulièrement celle du repaire du bandit, littéralement mise en scène. Le recours à cette dernière technique peut présenter un certain intérêt lorsqu’il s’agit de revenir sur les lieux mêmes d’événements évoqués en off : le passage St-François lors des fouilles menées par la police, ou la champignonnière de l’affaire Tillier. Il n’en va pas de même pour la recréation factice d’émissions de radio, ou de la planque du criminel, qui relèvent d’une conception fantaisiste du travail documentaire, et bafouant son éthique.

Ce désir de « fictionnaliser » des faits réels s’ancre plus profondément dans le principe sur lequel se base le film, celui de l’illusionnisme classique, faisant s’écouler un flux uniformisé d’images et de sons dont l’enchaînement se donne comme naturel au spectateur. La manipulation des entretiens combinés aux archives par le biais des procédés susmentionnés permet de tisser une continuité à laquelle toute intervention du cinéaste semble étrangère. L’information délivrée semble en apparence objective, le réalisateur cantonnant son commentaire off de début et de fin à l’énoncé de simples faits. Les témoignages apportent une certaine caution d’authenticité et permettent aux auteurs d’exprimer par leur biais leur vision des événements, les personnes interrogées ne cachant pas leur sympathie, voire leur admiration pour un personnage charismatique. Tous concourent à louer son intelligence, son courage, ou son talent, qu’ils soient des amis, des parents, des compagnes, des avocats, ou même un brave père de famille conservant visiblement un assez bon souvenir d’avoir aidé dans sa fuite le braqueur du casino de Deauville.

Didactique, par l’apparition régulière d’intertitres informatifs sur une musique-choc qui structure le récit, le film d’Hervé Palud souffre également d’une construction mécanique se traduisant particulièrement dans l’utilisation systématique des plans de coupe, sans la moindre justification. En témoignent les images dénuées d’intérêt des cosmonautes d’Apollo 13 venant illustrer un détail sans importance des propos de Jeanne Schneider. Si l’emploi de stocks-shots et de vues quelconques peut se justifier lors de l’utilisation de documents audio, dans l’optique de « meubler » la bande-image et combler ainsi un manque de matériau, leur insertion dans le seul but de dynamiser le récit, sans qu’ils présentent de valeur informative, s’avère nettement plus discutable.

Cette dénaturation formelle – le film n’assumant jamais sa véritable nature – donne le sentiment que les auteurs ne cherchent pas tant à toucher une vérité scientifique sur une personnalité ayant existé, que de s’attacher à une sorte de héros fantasmé dont les actions sont, à quelques exceptions près, glorifiées. Le style spectaculaire sert d’ailleurs, par son efficacité, la volonté non seulement de défendre, mais d’idolâtrer, voire de mythifier Jacques Mesrine. Ce n’est pas tant dans le point du vue, extrêmement enthousiaste, que réside le problème, mais dans son évidence affichée, comme si le fait de considérer Jacques Mesrine sous cet angle devait aller de soi. On peut regretter – si ce n’est l’évocation des menaces de mort adressées aux journalistes, la tentative d’assassinat de Jacques Tillier, ou les quelques propos retenus du Commissaire Bouvier – un manque global de nuances dans le portrait de cette figure du banditisme. Il aurait été sans doute plus pertinent de resituer davantage le contexte de controverse qui l’entourait ainsi que les idées répandues à son sujet : dangereux criminel, meurtrier, individu raciste. On précisera sur ce point que l’éditeur répare a posteriori cette faiblesse en proposant en supplément au film une interview de Charles Pellegrini, ancien chef opérationnel de l’office central pour la répression du banditisme, qui offre l’opinion de l’institution policière.

Jacques Mesrine : profession ennemi public s’efforce de faire revivre ce rebelle, sinon en chair et en os, au moins par son esprit en lui donnant littéralement la parole, à travers les extraits audio d’entretiens ; la place de ces documents constitue l’intérêt majeur du film d’Hervé Palud. Le voleur y exprime sa pensée, sa philosophie, son code d’honneur, sa perception de la société et de son fonctionnement. Entendre la voix de Jacques Mesrine, « s’adressant à nous », se révèle vraiment troublant. Il revendique dans son discours le banditisme comme « métier » et se présente comme un criminel hors-normes, à l’existence proche de celle d’un individu ordinaire : « Je vis normalement. Vous comprenez, moi je peux vivre sans boîtes de nuit, sans bise, la bise des voyous, vous savez ce truc complètement bidon institué dans le milieu : “T’es mon ami, je te fais la bise, et je te prends ta femme, et je te prends ton fric quand t’es en prison.”. Ça c’est du cinéma. La nouvelle génération du banditisme ne fait pas partie du milieu car tout le monde sait très bien que le milieu est pourri, qu’on se sert du milieu pour créer des polices parallèles, et que le milieu c’est les proxénètes et les patrons de boîtes, tous ces gens que j’emmerde, une bonne fois pour toutes, qu’on le comprenne. Je passe mon temps devant la télévision, à dormir, à faire l’amour et à bien bouffer, et à faire pas mal de projets. » Suite à son évasion du pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul au Canada, il milite via les médias pour la suppression des Quartiers de Haute Sécurité et l’amélioration des conditions de détention : « Je peux pas attendre. On attend pas vingt ans, vingt-cinq ans. Faut être fou, surtout de la manière dont j’ai été détenu. Psychiquement ils ont tout fait pour me détruire, absolument tout ; ils y ont pas réussi parce qu’on n’y arrivera jamais. Les conditions de détention de certains hommes, c’est horrible, moralement, je parle pas physiquement. C’est pire le moral car détruire un homme moralement, c’est le réduire à l’état de bête. [...] Quand vous voyez, des fois, qu’on vous déchire les photos de votre femme, qu’on vous supprime une lettre de votre femme, qu’on vous supprime un parloir, vous allez pas me dire que c’est la sécurité, c’est dans le seul but de détruire un homme. [...] Si on m’avait donné ma chance réelle en me disant “vous avez tant d’années à faire”, je les aurais faits. Mais je peux pas accepter d’être enterré vivant pour le restant de mes jours. [...] J’ai réussi à sauver ma personnalité et mes sentiments, et ça, c’est formidable. C’est pour ça que j’aurais jamais accepté d’être détruit intérieurement. [...] Vaut mieux crever libre que de crever dans une cellule comme un chien. Et c’est ce qui m’attendait, et c’est ce qui m’attend si j’y retournais. C’est pour ça que j’y retournerai jamais. »

Par l’intégration de ces documents, le film prend une véritable dimension idéologique tournée clairement du côté de l’anarchisme, le vocabulaire ne laissant aucun doute sur son inspiration libertaire. Sur la fin, il affirme encore davantage une prise de position contestataire en accréditant, à travers l’avis du Commissaire Roger Borniche, la thèse selon laquelle Jacques Mesrine aurait été assassiné par la police. L’anecdote racontée par la fille du gangster, Sabrina, proprement révoltante, enfonce le clou : tenue d’attendre au commissariat, elle se serait vue offrir une coupe de champagne par l’inspecteur Broussard qui célèbrait alors la mort de Jacques Mesrine avec ses collègues. La jeune femme la lui aurait jetée à la figure avant de le traiter d’assassin ; l’inspecteur n’aurait eu comme autre réaction que d’éclater de rire. Si le propos se trouvait encore davantage affirmé, le film prendrait presque des allures – avec sa volonté de dramatiser – de film de propagande anarchiste en hommage à un héros martyr qui serait tombé sous les tirs de policiers fourbes, et ce sur ordre de l’Élysée. Thématiquement, le documentaire se montre dans cette perspective véritablement subversif, faisant même pardonner son esthétique grossière. Au-delà de cette dimension idéologique, le film se révèle extrêmement riche en informations, réunissant un grand nombre d’entretiens et de documents d’archives rares. Parmi ces derniers on notera la séquence sur le corps du criminel au volant de sa voiture entourée par les forces de l’ordre, images saisissantes pour la génération qui n’a pas connu l’époque de l’auteur de L’Instinct de mort et de Coupable d’être innocent.

Hervé Palud et Gilles Millet ont signé avec Jacques Mesrine : profession ennemi public un film divertissant, aux partis pris esthétiques percutants mais contestables, car ayant recours indifféremment à la démarche documentaire et aux artifices fictionnels. En dépit de quelques raccourcis nuisant à la clarté du récit, il assure néanmoins sa fonction principale : se montrer instructif tout en étant captivant. Il nécessite toutefois une prise de distance en raison de son dispositif visant à faire de Jacques Mesrine le protagoniste d’une saga du gangstérisme dont on suivrait les aventures. Il demeure néanmoins, par son angle d’approche, une enquête passionnante offrant un éclairage singulier sur une personnalité ultra-médiatique des années 1970.

Jacques Mesrine : Profession ennemi public. France. 1983. Réalisation : Hervé Palud. Conception : Hervé Palud et Gilles Millet. Prises de vue réelles : Laurent Dailland et Pascal Martin. Montage : Roland Baubeau. Durée : 1 h 30 min. Sortie en dvd : 4 mai 2006.

Dvd zone 2 PAL. Format : 1,66 : 1. 16/9 ème compatible 4/3. Son : mono. Dvd 9.


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