Une histoire « vraie » d’après guerre
Le sous-titre de la pièce de Jean-Claude Grumberg « tragédie dentaire » donne le ton à cette histoire qui mêle tout à la fois dérision et drame. L’alliance de ces deux termes antinomiques traduit le propos décalé de cette pièce. Cette œuvre, présentée au théâtre du Rond-Point et mise en scène par Charles Tordjman, s’avère être une pièce autobiographique bouleversante d’une rare finesse. En plaçant l’action de la pièce pendant et après la seconde guerre mondiale, l’auteur aborde les thèmes de la foi et de la famille tout en nous rappelant certains événements de cette triste période. Enfant, Jean-Claude Grumberg, témoin de la tragédie vécue par ce couple de juifs, les Spodek, fréquentait alors assidûment leur cabinet dentaire ou « trône des douleurs ».

Crédit photo Brigitte Enguerand
Orphelins d’enfants
Les Spodek, à la sortie de la Shoah ont « perdu » leurs deux filles, l’une déportée à Auschwitz, l’autre devenue carmélite. Cette dernière cachée pendant la guerre dans un cloître, a choisi d’épouser la foi chrétienne, à l’annonce de la mort de sa sœur. Dans le même temps, ils vont perdre leur cabinet dentaire, spolié par un « bon français ». Ce n’est qu’après bien des procédures administratives qu’ils récupèrent leur outil de travail. Ils tentent l’impossible pour récupérer leur fille mais le dialogue avec les carmélites sera vain. Leur fille en se punissant elle-même, les punit d’être tous trois en vie.
Cette douleur les ronge en permanence : « comme on peut être orphelins de parents, ils se sentent « orphelins d’enfants ». Le parallèle que Charles Spodek établit avec son travail, s’arrête rapidement au résultat. « Je dévitalise la dent qui fait souffrir mon patient, je tue le nerf et elle ne le fera plus souffrir, plus jamais. Pour moi, personne pour dévitaliser ma douleur ». Alors pour se protéger, il a décidé d’user de l’humour afin de supporter cette épreuve injuste. Sa foi mise à mal au sortir de la guerre, c’est avec une ironie douce-amère qu’il définit « le juif » : « Persécutez les juifs autant que vous voudrez la judéité ne disparaîtra pas et tous ces athées continueront à se dire juifs. » Parfois, cette carapace se fissure et la douleur qui est contenue est là plus intense. Au point qu’il souhaite connaître une douleur plus concrète.
Clara vit ces événements différemment. Elle essaye de comprendre le chemin qu’a suivi leur fille. Son rejet de cette cruelle réalité qui les dévore tous les trois. Cette fille qui choisit de s’isoler pour ne pas vivre sa vie de femme à l’instar de sa sœur Jeannette, qui ne pourra jamais la vivre. Désormais ils ne sont plus que tous les deux. Cette pièce est magnifique car par delà le drame qui se joue, la dérision est omniprésente et le rire nous protège de la cruauté du destin.

Crédit photo Brigitte Enguerand
Une « terre promise » promise ?
Déracinés dans leur propre pays un peu comme des dents qu’on arrache, ils n’arrivent pas à faire leurs deuils. Ils ont trop souffert en France pour y rester. Fuite en avant ou désir de changer de vie, ils décident d’immigrer en Israël. Ils sont accueillis par un aréopage de carmélites entonnant « vers toi terre promise », et par un chant « hassidique juif.» Puis au loin, le chant du Muezzin s’amplifie et se mêle à ce concert. Face à cette ultime farce du destin, Clara annonce à Charles qu’ils sont désormais chez eux.
Des mots contre des maux
Cette pièce est mise en scène en tenant compte de l’esprit narratif de l’auteur qui est représenté pour la circonstance par un choeur. Cette originalité permet à l’auteur de souligner certains traits peu glorieux de notre histoire tout en narrant l’histoire des Spodek. Ce chœur composé, par un couple, apporte toutes les précisions voulues par l’auteur (notes de bas de pages, didascalies…).
Le décor, très dépouillé, est constitué de quatre chaises rappelant la salle d’attente du dentiste. Deux portes marquent l’entrée du cabinet et l’appartement des Spodek. Au milieu de la scène, des panneaux latéraux glissent assurant le changement de scène. Les comédiens sont remarquables et la justesse de leurs personnages nous entraîne aisément dans le vide de cette vie désincarnée.
Cette pièce ne verse à aucun moment dans le pathétique. Elle est admirable par la beauté et la force qu’elle dégage. Elle distille un humour particulier, propre aux juifs de la diaspora, permettant de survivre quel qu’en soit le coût. Pour ma part, je retiendrais la vision humoristique de Clara sur Dieu « où que tu sois, qui que tu sois, la prochaine fois que tu fais un monde, applique toi, applique toi, je t’en prie, pense que des êtres humains doivent y vivre.»
INFORMATIONS & DETAILS» Vers toi terre promise (site web)
De Jean-Claude Grumberg
Mise en scène Charles Tordjman
Avec Philippe Fretun, Antoine Mathieu, Clotilde Mollet, Christine Murillo
Et pour la version en hébreu Odeya Koren, Keren Mor, Avi Pnini , Shmuel Vilozhny
Jusqu’au 22 novembre
Du mardi au samedi à 21h
Théâtre Marigny
Avenue de Marigny,75008 Paris
Réservations: 01 44 95 98 21







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