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Anthologie permanente : Sandra Moussempès

Par Florence Trocmé

Sandra Moussempès publie Photogénie des ombres peintes, aux éditions Flammarion.
Un essai sur la visibilité (ce qu’écrire ne dit pas)

Sur ce cliché (un homme semblant sourire) tient une enveloppe contenant les pièces d’un livre sur Artaud, pantalon de toile, Clarks aux pieds, il remonter au château après une partie de cartes au bar du village

Sur ce cliché (un homme semblant sourire), s’exprime devant ses élèves, il semble entraîné par la phrase qu’il prononce, elle imagine bien cette voix chaleureuse, la diction parfaite

Sur ce cliché (un homme semblant sourire) est allongé sur l’herbe sèche, elle est presque dans ses bras mais suffisamment détachée pour que leurs regards puissent se croiser

Sur ce cliché (un homme semblant sourire) revient du Brésil, accompagné d’un ami, ils sont devant l’avion, ils ont des chapeaux « panama », des costumes sous leurs imperméables comme dans un film noir

Sur ce cliché (un homme semblant sourire) et sa fille se dévisagent paisiblement, de cette instant naîtra la notion de mémoire balistique : comment savoir si les morts perçoivent la vie des autres ou s’ils sont reliés de quelque manière que ce soit à ceux qui les déplorent

Sur ce cliché (un homme semblant sourire) est à Pondichéry avec à ses côtés une princesse hindoue en sari blanc ; il y a comme fondement d’un savoir commun la reconnaissance des lieux

Sur ce cliché, boyard maïs au bec, pull à col roulé (un homme semblant sourire) est assis sur des marches d’immeuble, sa fille se tient sur ses épaules, avec une coupe à la Stone, son père agrippe ses mollets, elle l’entoure de ses bras

Sur ce cliché (un homme semblant sourire) la regarde dans un halo de lumière pâle, toujours cette bonté pénétrante, l’œil humide à cause de la fragilité du bleu

Sur ce cliché (un homme semblant sourire) avec une femme assise sur ses genoux, c’est le soir, il a posé sa main sur sa taille, un peu en retrait avec toujours ce sourire lointain, ces pensées ailleurs, vers quelque chose d’angélique

Sur ce cliché (un homme semblant sourire) est assis à la grande table du château, il joue aux échecs, avec devant lui des verres bleus qui renvoient la lumière sur le bois et le sol, en haut à droite de la photo la porte donne sur la chambre de sa fille

Sur ce cliché (un homme semblant sourire) est allongé dans l’herbe sèche, il dort profondément comme il savait le faire, n’importe où pour quelques minutes, elle chatouille son visage avec un brin d’herbe, c’est l’été 76, il semble ailleurs, encore ce demi-sourire dans un rêve, semblant lui dire « tout ça est un grand labyrinthe »

Sur ce cliché, table à tréteaux, mus épais blanchis à la chaux, cette maison du sud appartient aux adolescents, pour quelque temps encore, l’absence d’ (un homme semblant sourire) emplit tout l’espace

Sur ce cliché opaque (un homme semblant sourire) est un bébé potelé qui possède une dimension cosmique pour la future petite fille que je fus, suspendue à son cou.
Sandra Moussempès, Photogénie des ombres peintes, Flammarion, 2009, p. 53.
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