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« South Park » est-elle une série « de droite » ?, par Paul Castaing

Publié le 26 septembre 2009 par Roman Bernard
« South Park » est-elle une série « de droite » ?,  par Paul CastaingIl y a deux ans, les « Guignols de l’Info » diffusaient une courte parodie de South Park faisant figurer quatre ténors de la droite française (François Bayrou, Valéry Giscard d’Estaing, Nicolas Sarkozy et Philippe Séguin) en lieu et place des jeunes protagonistes de la série. « Droite Park », tel était le titre de ce sketch, plutôt drôle d’ailleurs vu le niveau moyen de cette poussive institution de « l’esprit Canal ». Mais il est probable que cette séquence d’une minute trente n’ait pas suscité la réflexion à laquelle elle invitait pourtant, à son corps défendant : et si la série South Park était de droite ?

Non, pas possible. Sur Canal Plus comme dans la plupart des one-man-shows, l’humour est drôle parce qu’il est « subversif », « provocateur », donc « de gauche », n’est-ce pas ? Depuis Hara-Kiri et la clique géniale du Professeur Choron (n’en déplaise à Pierre Carles et à tous ses admirateurs gauchistes, Choron était vétéran d’Indochine, entrepreneur de presse, machiste et ennemi déclaré du genre humain – pas un chantre de l’avant-garde prolétarienne), on en est resté à cette équation simplissime mais ô combien attestée en France par la surreprésentation des idées de gauche chez les amuseurs publics. La subversion a bon dos. En 2009, il faut vraiment avoir des grumeaux dans les synapses pour se croire « dérangeant » en tapant sur le pape, les flics et les patrons. En 1960, ça avait un sens. Aujourd’hui, c’est de la sénescence.

Mais revenons à South Park pour comprendre ce qui se joue outre-Atlantique. Tout le monde connaît la série créée par Trey Parker et Matt Stone, alors étudiants en cinéma, et diffusée pour la première fois sur Comedy Central en août 1997. Elle a été retransmise régulièrement sur Canal Plus entre 1998 et 2002, et connaît depuis un succès populaire phénoménal dans le monde entier. Le long-métrage Bigger, Longer & Uncut a généré plus de 83 millions de dollars de recettes. Actuellement dans sa treizième saison, South Park s’est imposé comme le digne successeur des Simpsons dans le divertissement populaire. Avec plus de trois millions de téléspectateurs en direct par épisode, le show est aujourd’hui l’un des plus célèbres et profitables aux États-Unis.

Quand on évoque South Park, on pense tout de suite à ces quatre gamins violents et à leur humour scatologique. Dans le premier épisode, aussi grotesque qu’obscène, Cartman découvre qu’il a une sonde extra-terrestre dans le derrière tandis que Stan vomit sur sa copine à chaque fois qu’elle lui parle. Les ados se marrent, les parents s’offusquent. La série fait parler d’elle car elle s’attire les foudres de plusieurs groupes de pression chrétiens et conservateurs yankee. Une stratégie qui s’avère payante pour Parker et Stone, puisque Comedy Central les signe pour un premier contrat de six épisodes, reconduit depuis jusqu’en 2011. Choquante, cultivant le nonsense des Monty Python, la série animée trouve ses premières cibles parmi les maniaques de la gâchette et les évangélistes télévisés. Pour beaucoup, l’affaire est entendue, South Park sera une « caricature de l’Amérique réactionnaire ». C’est toujours la vision qui domine en France, où l’anti-américanisme fait facilement recette.

Pourtant, pourtant… À partir de la quatrième saison environ, le show prend une ampleur politique qui lui faisait défaut jusqu’à présent. Parker et Stone font preuve d’un réel talent d’écriture et d’une inspiration croissante. Pour qui sait lire entre les prouts lignes, South Park distille de plus en plus clairement une vision du monde cohérente, loin d’être nihiliste, sans renoncer à l’humour féroce et souvent violent de ses débuts. Or, à mesure que la série avance, cette Weltanschauung tourne au vinaigre pour les bobos puisqu’elle s’en prend cruellement à tout ce qui est à la pointe du progressisme là-bas : écologie, décroissance, droits des minorités, contraception, et j’en passe. À l’occasion d’une remise de prix, on apprend que Matt Stone est membre du Parti républicain et que sa devise est : « I hate conservatives, but I really fucking hate liberals ! » (« Je hais les conservateurs, mais putain, qu’est-ce que je hais les progressistes ! ») Intéressant, n’est-ce pas ?

Vers 2001, le terme « South Park Republican » passe alors dans le langage courant en Amérique, notamment grâce à l’influent blogueur Andrew Sullivan. Le polémiste Brian Anderson sort en 2005 un livre détonnant qui fait de la série l’un des parangons d’un nouvel esprit anticonformiste de tendance conservatrice. South Park Conservatives est un succès de libraire qui annonce fièrement la fin du monopole idéologique de la gauche sur les idées, qu’elle exploite sans vergogne depuis les années 1970. S’il est un peu hasardeux de faire figurer Parker et Stone aux côtés d’Ann Coulter et de Rush Limbaugh, le constat est sans appel : South Park est une série qui plaît à droite parce qu’elle ridiculise ce qui est sacré à gauche. Et le dossier à charge est très fourni, jugez-en plutôt.

Raillant l’idéologie du métissage et les méfaits de l’immigration, l’épisode Goobacks (806) tire à vue sur le politiquement correct. Des visiteurs du futur arrivent à South Park pour chercher du travail et fuir la misère de leur époque. Ce sont des métis uniformes, mélanges de toutes les races et dont le dialecte incompréhensible est un mélange de toutes les langues. Bien vite, la ville de South Park est profondément altérée par la venue croissante de ces migrants qui acceptent un salaire inférieur et poussent ainsi les locaux au chômage. En France, Parker et Stone auraient déjà quatre procès sur le dos. Dans l’épisode The Death Camp of Tolerance (614), les enfants sont envoyés dans un camp de rééducation morale après s’être plaint des agissements obscènes de leur instituteur homosexuel. Sous la menace d’armes à feu, ils doivent dessiner des œuvres de propagande « citoyenne » et « tolérante ». Une allégorie de la chape de plomb que font peser les associations communautaires sur la liberté d’expression en France.

Le réchauffisme et l’idéologie écologiste en prennent aussi plein la figure, à l’image de ce voyage scolaire dans la forêt tropicale qui tourne à l’aigre (Rainforest Schmainforest, 301) ou du fascisme vert des militants de la Journée de la Terre qui massacrent le pauvre Kenny en représailles (Terrance and Phillip: Behind the Blow, 505). Le plus hilarant en la matière est certainement le récent Smug Alert ! (1002) où la prétention snob des bobos de San Fransisco est ridiculisée avec brio : tellement fiers d’eux-mêmes qu’ils en viennent à respirer leurs propres pets avec délectation… Les stars pontifiantes d’Hollywood (l’équivalent de nos « artistes engagés », façon Cali ou Berling) sont malmenées, à l’image de Rob Reiner et la guerre qu’il mène contre les fumeurs de cigarettes (Butt Out, 713)… De même que l’engouement irrationnel pour les médecines douces et new age, qui manquent de provoquer la mort du petit Kyle (Cherokee Hair Tampons, 407).

Question religion, là encore, Parker et Stone surprennent. S’ils ont copieusement moqué les pasteurs protestants dans plusieurs épisodes, présenté les prêtres catholiques comme des pédophiles (Red Hot Catholic Love, 608) et provoqué l’indignation générale avec une statue de la Vierge saignant de l’anus (Bloody Mary, 914), leur rejet du consensus les a conduits à des critiques virulentes contre le camp d’en face : contre le délire laïciste visant à supprimer les sapins de Noël des écoles (Mr. Hankey, the Christmas Poo, 110), contre l’athéisme jouisseur et nihiliste (Go God Go, 1012) et en défense des Mormons, présentés comme des gens honnêtes, travailleurs, qui aiment leur famille et leur prochain (All About the Mormons, 712). Trey Parker ne cache pas sa sympathie pour l’Amérique profonde : « Les gens du show-biz sont tous plus ou moins des connards cocaïnés et érotomanes, mais ils se sentent naïvement supérieurs au mec du Wyoming qui aime sa femme et élève bien ses gosses. »

Les exemples se multiplient. Comment expliquer cette « face cachée » de South Park que l’on refuse de voir en France (est-il innocent que Canal Plus ait arrêté de diffuser la série en 2002, quand ça commençait à chauffer ?) ? La biographie des deux créateurs apporte des éléments de réponse. Quand ils étaient au lycée dans les années 1980, Trey Parker et Matt Stone voulaient être punk rockers, par rébellion envers le système. Ils emmerdaient Reagan, l’idéologie conservatrice, et pensaient que le Colorado était un trou à rats peuplé de beaufs racistes. Mais une fois à l’université, ils comprennent que la pensée dominante peut être tout aussi détestable quand elle est progressiste. « Quand je suis arrivé à Boulder, j’ai jeté illico ma paire de Birkenstock car tout le monde en portait, et j’ai réalisé que ces gens-là aussi voulaient contrôler mes choix », dixit Stone. Le pompon, c’est L.A. Avec le succès de South Park, les deux copains doivent y résider au moins partiellement. Parker remarque : « La seule façon d’être un punk à Los Angeles, c’est d’entrer dans la plus grosse fête et de dire : “On peut penser ce qu’on veut de George Bush, mais il faut reconnaître qu’il est plutôt brillant !” Les gens vous regardent hébétés, et puis ils vous foutent dehors ! »

Comme je l’écrivais plus haut, la vision du monde des créateurs de South Park est cohérente. Leur esprit punk et anarchiste leur commande de se moquer de toutes les vaches sacrées de leur époque. S’ils pourfendent majoritairement l’aile gauche du spectre politique, c’est parce que les idées de gauche dominent la vie intellectuelle et culturelle américaine, malgré l’épisode néo-con. Plus qu’une série « de droite », South Park est surtout le reflet d’une philosophie politique quasiment inconnue en France : le libertarianisme. Trey Parker est d’ailleurs un libertarien déclaré. Une lecture attentive de certains épisodes le confirme sans ambages. Gnomes (217) est un hommage à l’économie de marché et une critique de l’idée reçue selon laquelle les commerces de proximité sont meilleurs que les grandes chaînes. Dans Cartmanland (506), l’esprit d’entreprise est valorisé tandis qu’apparaît l’injustice de l’impôt. Le gouvernement fédéral n’a jamais le beau rôle, qu’il régente l’éducation sexuelle des enfants à la place des parents (Proper Condom Use, 507) ou qu’il prenne des décisions insensées face à la crise financière (Margaritaville, 1303). Le clin d’œil à Ayn Rand dans l’épisode Chickenlover (203) ne laisse aucun doute : South Park est un hymne à la liberté.

Certainement plus à droite que la quasi-totalité des sitcoms, South Park n’est pas pour autant une série conservatrice, comme ses auteurs l’ont prouvé à maintes reprises, en s’attaquant aussi aux tabous de la droite américaine. Comparons maintenant avec la France. La bien-pensance de gauche est écrasante dans les médias, la littérature, le show-business et l’université. Sarkozy, naguère qualifié d’ultra-libéral (l’analyse politique à la portée des caniches), se gauchise nettement depuis son élection et semble trahir chaque jour un peu plus son électorat de droite. L’establishment est viscéralement étatiste (donc antilibéral) et de gauche, les vieux cons bedonnants de mai 1968 sont toujours aux manettes. C’est dire à quel point il manque un South Park français, un rouleau compresseur qui démolirait les grands tabous contemporains de chez nous, un grand bol de vitriol qui décaperait les sornettes « antiracistes », « tolérantes » et « citoyennes » dont on nous abreuve quotidiennement.

Pour faire choir les rebellocrates de leur piédestal, nous avons besoin d’humour libertarien. Certes, la pensée « libérale-conservatrice » est marginale en France, mais je vois aussi de l’espoir. La France que j’aime, gouailleuse, irrévérencieuse et cultivée, étouffe depuis plusieurs années sous le joug du politiquement correct et du totalitarisme intellectuel. Le truculent Michel Audiard a enfanté le sinistre Jacques Audiard. Mais tout n’est pas perdu, les enfants. On dit souvent que les États-Unis ont entre dix et vingt ans d’avance sur nous. Espérons que l’adage se vérifie au moins sur le plan culturel, et que nous verrons poindre d’ici 2017 un phénomène humoristique de la trempe de South Park.

Paul Castaing

Criticus, le blog politique de Roman Bernard.
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À lire aussi :

  • Un billet de Marc Cohen, de Causeur, sur le sujet
  • L’interview très instructive de Parker et Stone dont j’ai tiré certains propos
  • Une analyse économique et philosophique libertarienne de South Park

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