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Deux amis à un banquet : Han Ryner & Saint-Pol-Roux - un addendum à l'addendum

Par Spiritus
Deux amis à un banquet : Han Ryner & Saint-Pol-Roux - un addendum à l'addendum
Il y a quelques jours, Clément Arnoult compte-rendait du BASPR4 sur son indispensable blog dédié à Han Ryner. Il achevait son billet avec cet addendum, qui eut légitimement pris place dans l'épais dossier de "l'impossible représentation de la Dame à la Faulx" s'il avait été alors connu de moi :
"Ce BASPR était déjà paru quand Daniel Lérault et moi-même eûmes accès à un compte-rendu de nous inconnu relatif au banquet donné à Ryner à l'occasion de la sortie du Cinquième évangile. On peut y lire :
Saint-Pol-Roux lut alors d’une voix blanche quelques strophes mystérieuses dédiées à Han Ryner ; et Han Ryner l’en remercia plus tard en faisant l’apologie de La Dame à la faulx, « cette œuvre géniale » – s’écria-t-il – "que refusa dernièrement la basse Comédie Française des de Flers et des Caillavet" !
Ceci dans le numéro des Loups de janvier 1911, et signé R. Christian-Frogé. Le banquet eut lieu 4 décembre 1910 dans les salons du restaurant Grüber, bd Saint-Denis, et regroupa 200 convives, dont Saint-Pol-Roux accompagné de Madame. La "voix blanche" du Magnifique s'explique sans doute par l'atmosphère pour le moins houleuse du banquet. Celui-ci avait été organisé par l'éditeur du Cinquième évangile, Eugène Figuière — ce qui n'eut pas l'heur de plaire à tout le monde, notamment à la fougueuse meute des "Loups" qui semblait considérer Figuière davantage comme un maquignon des lettres que comme un "bon camarade"...
Ce petit extrait montre en tout cas que Saint-Pol-Roux et Han Ryner avaient l'un pour l'autre une estime réciproque, et il n'est pas impossible qu'ils aient eu des relations amicales. Je crois savoir que Mikaël dispose d'un indice pouvant être interprété dans ce sens..."
J'aurai bien l'occasion de revenir sur Les Loups, journal d'action d'art dirigé par Belval-Delahaye, et sur cette polémique avec Eugène Figuière puisque le nom du Magnifique s'y trouva, bien malgré lui, mêlé. En attendant, je me contenterai de révéler l'indice qui me paraît conforter l'hypothèse qu'une amitié, plus qu'une simple estime réciproque, lia les deux hommes. Le contexte : de nouveau, un banquet. Celui qu'on donna, sous la présidence de Rosny aîné, en l'honneur de Ryner tout récemment élu, à une écrasante majorité, Prince des Conteurs, avec, bien sûr et entre autres, la voix de Saint-Pol-Roux. C'est Louis Latzarus qui se fit l'écho de cette manifestation pour le Figaro du 11 novembre 1912 :
LA VIE DE PARIS
Le Banquet du Prince
J'ai eu l'honneur, hier, de prendre mon repas de midi en compagnie de M. Han Ryner et de ses amis. M. Han Ryner n'est pas un Hollandais, ainsi que l'affirmait sottement un garçon du restaurant, trompé par des apparences orthographiques. Il est Français, et bien Français, jusqu'au point d'être du Midi. Il s'appelle véritablement Henri Ner. Mais par la judicieuse combinaison de la crase et de la césure, par l'emploi d'un y piquant, il a voulu attirer l'attention sur son nom. Ce à quoi, pourtant, il n'est parvenu que dans le milieu de son âge, et quand déjà sa barbe blanchissait.
Mais les mauvais jours sont maintenant passés. M. Han Ryner vient d'être élu prince des conteurs, ce qui n'est point un faible honneur, dans le pays de Voltaire. Et donc, ses amis lui offraient un banquet pour fêter son élévation. Les amis de M. Han Ryner sont nombreux, ainsi que j'en ai pu juger par moi-même. Car j'en ai compté plus de cent cinquante, lesquels n'avaient pas hésité à payer six francs et à revêtir une tenue de ville, comme ils en étaient priés.
Ils s'assirent devant de longues tables, et regardèrent avec ravissement l'image qui ornait le menu. Car cette image représentait M. Han Ryner lui-même, assis sur un pavois et recevant des mains d'une dame en pierre un objet indiscernable. Dans le lointain, l'artiste avait dessiné une manière d'Acropole, des montagnes et des cyprès. L'un des porteurs du pavois avait les traits de M. Belval-Delahaye, chef des Loups, lequel était d'ailleurs assis, en chair et en os, au festin, et cravaté de soie blanche comme à son ordinaire.
Les convives parlèrent fort gentiment pendant tout le repas. Ils étaient de tout âge. Certains portaient des chevelures mérovingiennes, et d'autres ne portaient pas de chevelures mérovingiennes, pour la raison suffisante qu'ils n'avaient pas de chevelure du tout. Tous semblaient être des écrivains, et ils s'entretenaient abondamment de leurs oeuvres.
- Tu n'as pas lu mon dernier livre ? Alors tu ne peux pas comprendre mon évolution. Ecoute, je te l'enverrai. Je l'ai écrit - oh ! je ne pourrais pas dire cela devant tout le monde - je l'ai écrit dans une illumination. Il me semblait que ce n'était pas moi qui écrivais...
J'ai demandé le nom de l'auteur qui parlait ainsi. On me l'a dit, et je ne le connaissais point. C'est une grande honte pour moi.
M. J.-H. Rosny aîné avait accepté la présidence. Il se leva, à l'heure du dessert, et commença par lire les excuses des invités qui n'avaient pu venir au banquet. M. Saint-Pol Roux le Magnifique avait envoyé de Camaret un télégramme ainsi conçu :
Retenu par matérialités diverses, t'exprime mes profonds regrets d'absent, en renouvelant au grand prophète qui clame en toi mon inaltérable admiration. Ton pur génie légitime les respectueux hommages de nous tous. Fraternelle accolade. - SAINT-POL-ROUX.
Et, entendant lire cette dépêche, j'essayais de me représenter le visage de la télégraphiste de Camaret, lorsqu'elle transmit ce lyrique message. J'ajouterai que d'ailleurs je n'y suis point parvenu.
M. J.-H. Rosny aîné parla ensuite pour son propre compte. Je n'ai pas très bien su démêler s'il ne raillait pas quelque peu le prince des conteurs. Car, après l'avoir comblé d'hommages, et lui avoir affirmé qu'en lui se réunissaient un poète, un philosophe, un historien, etc., il lui dit, sur le ton d'un vif intérêt :
"Encore un effort, et vous vous placerez parmi les Michelet et les Renan. Encore un effort, et vous arriverez à la renommée."
Or, est-il possible de dire qu'un prince des conteurs n'a point encore atteint la renommée ? Je ne le pense point. Du moment du principat date la gloire. Ou bien, le principat n'est que fumée.
Un triple ban, ordonné par le chef des Loups, retentit. Et M. Han Ryner se dressa. C'est un homme de petite taille, assez semblable à un moujik, tel du moins que je me figure un moujik. Il a les pommettes saillantes. Ses cheveux, sa barbe et ses sourcils, qui furent noirs, et qui grisonnent, couvrent de leurs broussailles mêlées le visage entier. Mais à travers ces broussailles luisent des yeux de nécromant. Et dès qu'il parla, je compris pourquoi Saint-Pol Roux le Magnifique appelle prophète ce prince des conteurs.
En effet, il prononça une harangue enflammée et sauvage. Il célébra l'orgueil "foyer intérieur qui doit échauffer ceux que ne réchauffent pas les foyers extérieurs du succès". Il dit que l'orgueil seul l'avait soutenu, et lui avait permis de garder "une fertilité que l'ignorance de tous semblait vouloir rendre stérile". Il parla à la jeunesse, lui conseilla d'être orgueilleuse, et de ne point désespérer. Et il y avait dans la salle des jeunes gens maigres qui le regardaient avec des yeux où brillait un grand espoir. Mais il y avait aussi des hommes marqués par la vie, et dont les yeux restaient mornes, parce qu'ils ne croient plus au succès.
M. Han Ryner déclara ensuite que la lourde couronne dont il était coiffé eût été mieux placée sur le front de J.-H. Rosny aîné, et examina les raisons de son élévation. Il en trouva plusieurs, et fut honoré d'un triple ban, suivi tout aussitôt d'un autre triple ban.
Un convive trouva cet hommage insuffisant. Il se leva, et dit :
- Un ban de coeur !
Et il expliqua comment doit être battu un ban de coeur. On frappe en cadence la poitrine, à l'endroit du coeur. Lui-même donna l'exemple, et ne créa ainsi aucun bruit. Nul ne l'imita, et il se rassit, disant :
- Personne n'a donc de coeur !
M. Pierre Mille adressa au prince les compliments les plus humoristiques, en un discours délicieux qui excita le rire dans toute la principauté. Mme Aurel dit avec grâce cent phrases ingénieuses, et M. Paul Fort, prince des poètes, reprocha aux journalistes de détourner leur attention des oeuvres nobles et désintéressées pour la porter sur des oeuvres mercantiles. Alors, je m'en allai extrêmement vexé.
L'indice en question n'est pas le télégramme en soi, qui pourrait passer pour une amabilité de circonstance, un geste de savoir-vivre littéraire. Mais le tutoiement, suffisamment rare chez Saint-Pol-Roux pour attirer notre attention. En dehors des membres de sa famille, quels sont ceux qui bénéficient de la familière accolade verbale dans la correspondance du Magnifique ? Stuart Merrill, Gustave Charpentier, Victor Segalen, André Antoine, Jean Royère, Edouard de Max, Paul Fort, Eugène Figuière, Georges d'Esparbès, Renée Hamon, Charles Gillet, Georges Violet, Max Jacob (dans les années 1930), Edouard Dujardin & Paul Valéry (après la création de l'Académie Mallarmé), Carlos Larronde (dans les dernières années), alors qu'il ne cessera de vouvoyer Gustave Kahn, Alfred Vallette, Rachilde, Gabriel Randon, Rodolphe Darzens, Lugné-Poe et bien d'autres contemporains qu'il fut amené à fréquenter. Bref, le tutoiement semble dicté par une certaine intimité partagée, une proximité de pensée ou une longue histoire commune. Rien ne permet de supposer que Ryner échappât à ces conditions ; il fallut donc des circonstances particulières pour rapprocher le "prophète" et le poète. Leurs origines méridionales les avaient-ils réunis dès la fin de siècle ? Ou l'amitié naquit-elle, au début du XXe, à force de banquets, grâce aux relations communes : Paul Fort, Jean Royère, Eugène Figuière ? A défaut de lettres et de documents plus concrets (aucun livre de Ryner ne figure dans la bibliothèque de Saint-Pol-Roux que j'ai pu, jusqu'ici, reconstituer), il nous faudra laisser, pour l'instant, ces questions sans réponses.

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