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"Abattez les grands arbres!", 4ème partie

Par Sandy458

Et le temps passe, la poussière grossière s’écoule avec une lenteur exaspérante sans jamais satisfaire l’appétit du sablier…

Nous sommes tellement serrés qu’à côté de l’autel, les membres d’une famille sommeillent, les uns empilés sur les autres. Ils ressemblent à des sacs de millet entassés. Quiconque voudrait passer serait réduit à marcher sur leurs corps…

Au cœur de la nuit, un jeune garçon, trop curieux ou en quête d’un air moins vicié, gagne une fenêtre en ogive percée dans le mur immaculé.

Il scrute l’obscurité et rejoint les siens, livide.  Il bégaie d’une voix dépersonnalisée comme s’il avait croisé un Grand Esprit des Brumes : « Les blancs sont partis, ils nous ont abandonné ! « Ils » sont là, à leur place ! ».

La rumeur gonfle et emplit la nef de l’église, les paroles du garçon rampent sur les corps, pénètrent dans les cerveaux exténués, suivies par une onde d’inquiétude et d’horreur qui s’insinuent dans les cœurs… le serpent putride est là, dehors, il attend le signal de sa horde de démons pour fondre sur nous et nous engloutir.

 Abattez les grands arbres ! Abattez les grands arbres !

 

Tue, égorge, éventre, danse sur le cadavre encore chaud, Dieu te récompensera !

Extermine le cafard, écrase la vermine.

 

La berceuse macabre résonne à mon oreille tandis que la mort nous recouvre de son linceul stérile.

Dormez, Tutsis, votre épreuve sera bientôt finie…

Dormez, Tutsis, Dieu et le monde entier se voilent les yeux…

Dormez…

Les hautes silhouettes des adultes qui se tiennent devant moi occultent la lourde porte de l’église qui explose soudain sous des coups rageurs.

Tout n’est plus que hurlements et bousculades, grands arbres qui chutent au sol, jeunes branches coupées, sève rougeâtre qui forme un tapis visqueux et glissant.

On me bouscule, je me raccroche à je ne sais quoi où je ne sais qui, une marée humaine agonisante me porte jusqu’à l’entrée, là où les lames sectionnent et démembrent, là où les mâchoires acérées s’abattent sans pitié.

De nos bourreaux, je ne distingue que les mains sombres qui assènent les coups.

D’eux, je ne vois que les jambes et les chaussures maculées.

Ont-ils des visages ? Des yeux et des bouches comme nous ?

Au sol, il n’est plus possible de distinguer les morts des vivants.

Des corps intacts mais sans vie s’abattent sur des mutilés qui gesticulent encore et tentent de les repousser…

Je coure en me couvrant la tête des mains, je saute au-dessus des masses informes qui jonchent le sol, la bouillie humaine me répugne même si elle est tout ce qui reste de pauvres victimes assassinées.

Où est maman ? Où sont Paul et Eugénie ?

Je n’en sais rien, je verrai plus tard !

Tout ce qui compte en cet instant, c’est sauver ma peau, courir, me protéger et échapper au carnage.

Seule ma vie compte. Ma vie au-dessus de tout…

Je détale sans savoir où aller, sans même savoir ce que je dois faire à présent.

Je ne comprends plus ce qui se passe dans ce monde inconnu, tout cela est impossible, tout cela n’existe pas, je vais me réveiller dans mon lit avec papa qui sourit à mon chevet et me chantonne que je suis la plus jolie des petites filles du pays… sa petite chérie.

J’emboîte le pas de fuyards, j’entends qu’ils veulent sortir du pays, rejoindre une des frontières. Notre pays est petit, nous pouvons y arriver si nous avançons droit devant nous, sans nous retourner...

Séparée de ma famille, les chiens à mes trousses, je ne peux que faire confiance à ces inconnus et avaler les kilomètres.

Vallées à parcourir, forêts à traverser, villages à éviter soigneusement, ramper et se fondre dans le sol au moindre bruit suspect, surmonter la répugnance naturelle lorsqu’il faut fouiller un cadavre – qui sait, il possède peut-être encore sur lui le gage de notre salut ? – sont mes seules occupations pendant les deux semaines qui suivent.

Ma bouche reste désormais muette.

Pourquoi parler encore puisque je n’ai plus personne pour m’écouter ?

Mes yeux sont étonnamment secs, je ne suis plus capable de pleurer les miens, j’évite de penser à eux, je doute parfois d’avoir eu une autre existence que ma vie actuelle de fugitive.

Ah si, je me rappelle, je suis Tutsi, je suis encore vivante dans un pays qui nie mon droit à avoir un avenir.

Oui, c’est ça, je suis Tutsi, je m’appelle Marie, j’ai 10 ans mais je ne suis pas comme d’autres fillettes qui ont la chance de naître Hutus ou Twa…

J’ai bien 10 ans mais je ne sais plus ce que c’est que d’être une petite fille, le monde entier m’a oubliée comme il a oublié le Rwanda, ce petit point insignifiant sur une carte géographique.

Quotidiennement, je suis en but avec les vilenies des adultes, ceux qui devraient me protéger dans un monde normal qui n’aurait pas perdu toutes ses facultés mentales. Je découvre que la faim, la soif, la peur, la recherche de la satisfaction des besoins vitaux éveillent en eux les pires pensées et les pires actes. Surtout envers les enfants, les mayibobo* que personne ne réclame…

Mais ça, je ne suis pas encore prête à en parler…

* mayibobo : gamins des rues.



5ème partie

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