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"Abattez les grands arbres!", 1ère partie

Par Sandy458


"Rwandan Genocide, school of Murambi, wikimedia commons, domaine public
(US copyright)
.


La nouvelle qui suit est basée sur des faits réels et des témoignages de Rwandais survivants, glanés de-ci de-là.

Le génocide qui a saigné le Rwanda s’avère simple et complexe à la fois.

Le monde occidental a planté les graines de la tuerie puis a contemplé les arbustes s’élever jusqu’au point de non retour. Lorsque les fruits se sont révélés suffisamment mûrs, l’occident a fermé les yeux et a quitté la terre. Advienne que pourra.

 

Mais tout cela est une autre histoire.

Je ne propose qu’une petite histoire dans l’Histoire… pas celle des manuels scolaires qui continuent d’occulter l’étendue des responsabilités.  

 

Rendez-vous pour un article de fond sur le Rwanda, sous peu…

**********

Banlieue de Kigali, matin du 7 avril 1994.

« Tais-toi, pas un mot… il approche… »

Il n’a pas besoin de le chuchoter à nouveau.

Je suis tellement terrorisée que je cache mon visage dans le cou de mon frère qui me serre contre lui  dans un geste follement désespéré de protection impossible.

Ce n’est pas l’obscurité dérisoire de ce placard qui empêchera l’homme de nous atteindre, il lui suffira de donner un violent coup du bout de sa botte militaire pour défoncer le mobilier et nous offrir à son arme.

Ce n’est pas plus Paul-Toussaint, mon aîné de 2 ans, qui parviendra à nous sauver.

Du haut de ses 12 ans, il ne fera pas le poids.

Même maman ne s’y est pas trompée qui nous a ordonnés de nous cacher dans ce meuble exigu lorsque la milice a commencé à arpenter notre rue.

Lorsque l’homme est entré, je l’ai entendu la traiter de tous les noms. Il renversait les meubles, il hurlait des insanités, lui demandant où elle cachait ses sales cafards.

J’ai mis un moment avant de comprendre qu’il parlait de nous, les enfants.

Puis tout s’est enchaîné… maman qui s’interpose… qui supplie qu’on ne touche pas à ses petits… qui s’offre en sacrifice pour nous sauver… qu’on fasse d’elle ce qu’on veut mais qu’on nous épargne...

Les larmes qui coulent sur les joues de mon frère m’impressionnent terriblement. Lui si fort, un vrai petit dur lorsqu’il joue avec les autres garçons du voisinage, sa faiblesse momentanée me trouble au possible.

J’entends du bruit, des choses tombent bruyamment sur le sol, puis je perçois des pleurs et enfin des souffles. Je me sens éclaboussée par ces sons étouffés, salis par ce que je ne comprends pas vraiment. Paul pleure doucement, les yeux baissés, il me serre plus fortement contre lui et pose un doigt sur mes lèvres pour m’imposer le silence.

Seulement, je me trémousse, je ne suis pas très à l’aise, mes membres ankylosés à force de rester crispés dans une immobilité forcée commencent à douloureusement fourmiller. Honteuse, je ressens une sensation incongrue d’humidité qui coure le long de mes jambes et qui baigne déjà l’endroit où je suis assise.

« Paul, je suis désolée, j’ai fais pipi sur moi… » je chuchote d’une voix contrite à l’oreille de mon frère qui plaque sa main sur ma bouche.

L’homme est devant notre meuble, une mince paroi de mauvais bois nous sépare de sa haine incompréhensible. Nous avons l’impression de sentir sa respiration sur nous. Je me retiens de hurler.

« Femme, ouvre les portes que je vérifie si tes sales petits cafards ne sont pas terrés là. »

Le souffle court, nous subissons la distorsion du temps. Chaque seconde nous rapproche de l’inévitable, notre mère ne pourra pas éternellement détourner la stupide violence de cet homme que nous ne connaissons même pas.

«Sale Tutsi, tu accoures plus vite quand un européen te siffle ! Traînée, ouvres ces portes où je mets le feu et je te crame avec… ».

Serrée dans les bras de mon frère, je dégage ma tête pour mieux percevoir un piétinement devant nous. Entre les portes disjointes du lourd meuble, filtre un mince rai de lumière dont la clarté blanche me captive.

Je me figure être un insecte pris aux rets d’un éclat mortel, si séduisant mais dont les sirènes luminescentes n’ont été créées que pour mieux le capturer.

Dans un formidable vacarme, les portes volent en éclat.

Paul et moi émettons un long hurlement où nous mêlons notre angoisse, notre effroi et où nous tentons d’effrayer le mauvais génie par la force de notre cri d’innocents persécutés.

L’énorme tête du militaire surgit à quelques centimètres de mon visage.

Sa forte haleine me saisit et manque de me faire suffoquer sous sa pestilence.

Ses yeux roulent dans les orbites, découvrant une sclérotique jaunâtre injectée de sang qui me donne instantanément la nausée.

Les coins de la bouche de l’homme, qui arboraient un rictus carnassier de prédateur conquérant, s’affaissent soudainement.

Un filet de sang coule au milieu de son front, décrit une volte entre les deux yeux au regard vide et s’écoule lentement jusqu’aux lèvres entrouvertes.

Le militaire s’écroule au sol, sa tête heurte violemment le fond du meuble.

Mon souffle, le temps, tout est suspendu. Paul est figé lui-aussi, les yeux exorbités, fixant l’homme au visage grotesquement écrasé devant nous.

Maman se tient derrière lui, hagarde, son corps se balance doucement d’un pied sur l’autre. Ses habits déchirés parlent pour elle et exprime la violence que lui a fait subir ce maudit homme.

Des petits confettis sanglants ponctuent le tissu qu’elle a rabattu pudiquement sur ses jambes égratignées. Son joli visage fin, que papa aime tant caresser d’une main amoureuse, pleure des larmes écarlates.

Elle me fait peur, j’ai honte de mon sentiment, mais je ne reconnais que difficilement cette femme aux yeux stupéfaits qui tient dans ses mains un lourd tabouret dont l’assise porte encore la trace de l’impact du crâne de son tortionnaire.

Paul pleure silencieusement, la vision de sa mère souillée lui est trop insupportable.

Moi, c’est de découvrir que ma mère peut tuer qui me tient interdite.

« Pardon, maman, je me suis mouillée. »

Je ne sais pas pourquoi cette phrase incongrue et idiote franchit mes lèvres en ce moment mais cela a au moins le don de faire sortir maman de sa torpeur.

Elle me regarde, me sourit et me lance tendrement :

« Ce n’est pas grave, Marie, tu vas te changer. »

Dans la pièce à côté, un pleur de bébé nous rappelle qu’Eugénie, notre petite-sœur d’à peine un an réclame une tétée ou un peu d’attention.

Maman pose le tabouret sur le sol et disparait dans la chambre du bébé.

J’enjambe, non sans dégoût, le corps de l’homme et je file dans ma chambre pour enfiler des vêtements secs.

Je ne peux m’empêcher de passer un long moment dans la salle de bain à accomplir des ablutions méticuleuses.

Est-ce que laver mes yeux enlèvera la vision de l’homme et de maman le tuant ?

Est ce que frotter ma bouche m’aidera à ravaler mes hurlements de terreurs ?

Est-ce que noyer mes oreilles diluera dans le néant  ce que j’ai entendu ici-même?

L’eau peut-elle purifier le monde et le cœur des hommes en emportant au loin la fange des âmes ?

« Marie ? Viens vite ! »

Maman m’appelle, j’essuie en toute hâte mon visage ruisselant et je m’empresse de retrouver ma famille.

Paul a séché ses larmes, il semble être redevenu maître de lui-même.

Maman porte Eugénie tout contre elle et ma petite sœur gazouille d’aise, inconsciente des événements qui se déroulent dans ce monde qui vient de perdre la raison.

« Les enfants, prenez des sacs et mettez-y de la nourriture, ce que vous trouverez de pratique et de pas trop lourd ! C’est compris ? Allez, dépêchez-vous ! ».

2ème partie.


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