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:: La vérité sur Cronstadt, par Joseph Vanzler alias Wright

Par Louis

Des membres du Forum des amis de LO ont fort bien traduit ce texte sur Cronstadt - ou Kronstadt (l’original en anglais se trouve ici, sur le site marxists.org).
Un texte à lire à propos d’un épisode souvent discuté mais, somme toute, assez peu connu…
Grand merci aux traducteurs pour ce travail remarquable !

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Plus la politique poursuivie par les anarchistes en Espagne devenait indéfendable et insensée, plus leurs homologues étrangers protestaient sur Cronstadt. Durant les années de montée révolutionnaire, les anarchistes, les mencheviks, les SR et consort étaient sur la défensive. Aujourd’hui, le stalinisme leur a fourni un prétexte démagogique pour mener l’offensive contre les principes mêmes qui ont permis Octobre. Ils cherchent à compromettre le bolchevisme en l’identifiant au stalinisme. Ils se saisissent de Cronstadt comme d’un point de départ. Leur théorème est des plus “élémentaires” : Staline tire sur les ouvriers uniquement parce que c’est l’essence du bolchevisme de tuer des ouvriers ; par exemple, Cronstadt ! Lénine et Staline ne font qu’un. CQFD.

Tout leur art consiste à torturer les faits historiques, en exagérant monstrueusement chaque question secondaire sur laquelle les Bolcheviks ont pu se tromper, et en jetant un voile pudique sur le soulèvement contre le pouvoir soviétique et sur le programme et les objectifs de l’insurrection. Notre tâche est avant tout de démasquer les falsificateurs et les tricheurs à l’oeuvre sur des “faits” historiques qui leur servent de base pour leur acte d’accusation du bolchevisme.

D’abord sur le contexte de l’insurrection. Loin de survenir à un moment où le pouvoir des soviets était hors de danger (comme les adversaires idéologiques du bolchevisme le sous-entendent), elle advint en 1921, une année cruciale dans la vie de l’Etat ouvrier. En décembre 1920, les fronts de la guerre civile étaient liquidés. Il n’y avait plus de “fronts” mais le danger subsistait pourtant. Le pays et son héritage barbare du Tsarisme asiatique avait littéralement été saigné à blanc par le chaos de la guerre impérialiste, les années de guerre civile puis le blocus impérialiste. La crise des denrées alimentaires fut aggravée par une pénurie de charbon. Des pans entiers de la population devaient faire face à la perspective immédiate de mourir de faim ou de froid. L’industrie en ruine, les transports interrompus, des millions d’hommes démobilisés, les masses épuisées, tout cela procurait un terrain fertile pour les intrigues de la contre-révolution.

Loin de se résigner à la défaite, les troupes blanches et leurs alliés impérialistes tirèrent un regain d’activité dans les difficultés objectives auxquelles étaient confrontés les bolcheviks. Ils menaient tentative sur tentative pour ouvrir une brèche “de l’intérieur”, misant largement sur le soutien de la réaction petite-bourgeoise contre les difficultés et privations qui accompagnaient la révolution prolétarienne. L’épisode le plus important de cette série de tentatives eut lieu au coeur même de la citadelle révolutionnaire. Dans la forteresse maritime de Kronstadt, une insurrection éclata le 2 mars 1921.

De nos jours, un Dan dit simplement : “Les habitants de Kronstadt n’ont pas du tout commencé l’insurrection. C’est de la pure diffamation.” Mais en 1921, les SR se contorsionnaient pour faire la lumière sur l’insurrection et tout ce qu’elle impliquait, tandis que les mencheviks tentaient de minimiser l’événement et l’évacuaient comme une chose sans grande importance. Les SR juraient que “le caractère pacifique du mouvement de Kronstadt était au dessus de tout soupçon” ; Si des étapes étaient franchies par les insurgés, ce n’était que “des mesures de légitime défense.” Voici ce qu’écrivaient les mencheviks, non en 1937 mais en 1921 quand les événements étaient encore frais.

Le fait que la rupture de Kronstadt avec le pouvoir des soviets a pris la forme d’une insurrection armée et a fini dans une tragédie sanglante est en soi de peu d’importance, et jusqu’à un certain point, accidentelle. Le pouvoir soviétique eût-il manifesté un peu moins une insensibilité de granit envers Kronstadt, le conflit qui l’opposait aux marins se serait déroulé dans des formes moins graves. Ceci, néanmoins, n’aurait en aucune manière changé sa portée historique… Ca n’est que le 2 mars, en réponse à la répression, aux menaces et aux injonctions d’obéir sans condition que la flotte répondit par “une résolution de non reconnaissance du pouvoir soviétique” et mit deux commissaires du peuple aux arrêts.

Quand les mencheviks présentèrent leur version originale des événements de Kronstadt, ils ne nièrent pas du tout que les gens de Kronstadt avaient démarré l’insurrection. Pour en être certains, ils essayaient de donner l’impression que c’était plus que justifié par les “répressions, menaces et injonctions” supposées. Mais l’on observera que simultanément, ils tentent d’évacuer le noeud du problème, l’insurrection elle-même, comme un fait de peu d’importance au fond, secondaire, et même “accidentel”. Pourquoi cette contradiction flagrante ? Ils fournissent la réponse eux-mêmes. C’est de leur propre aveu que cette insurrection se développa sur la base d’objectifs et d’un programme anti-soviétique. La vérité étant ce qu’elle est, il n’est guère surprenant que Berkman se soit précipité pour nous jurer solennellement que les insurgés de Kronstadt étaient “de loyaux partisans du système soviétique” et “cherchaient avidement, par des moyens amicaux et pacifiques, une solution aux problèmes pressants de l’heure.” Dans tous les cas, ces défenseurs de la “vérité” sont tous d’accord sur un point, à savoir, que ces “loyaux” partisans du pouvoir soviétique ont agi dans l’esprit le plus pacifique et le plus amical en prenant les armes -sur la base d’une résolution de “non reconnaissance du pouvoir soviétique”. Mais ils ne l’ont fait, voyez-vous, “que le 2 mars”.

“Que le 2 mars” ! Chaque détail pertinent doit être soigneusement relevé , sinon la vérité ne sera pas si savoureuse. Par cette formule, les mencheviks, faisant seulement écho aux SR, tentent d’évoquer dans l’esprit du lecteur au moins des semaines, si ce n’est des mois ou des années, de “provocations”, “de menaces”, “d’injonctions”, “de répression”. Mais ils peuvent étirer leur chronologie autant qu’ils le veulent, ces historiens aussi bien que leurs amis néophytes ne peuvent remonter au-delà du 2 mars, sauf en référence aux événements qui eurent lieu “vers la fin de février”. Leur histoire de Kronstadt remonte tout au plus au 22 février (et pas plus loin) - avec des faits qui ne se déroulent pas à Kronstadt mais à Petrograd. Pour Kronstadt même, ils ne peuvent remonter au-delà du 2 mars qu’en faisant référence au 28 février ! Qu’ils comptent comme ils veulent, ils ont à leur disposition : trois jours, et trois résolutions. Le 2 mars avec cette résolution de non reconnaissance du pouvoir soviétique n’est précédé que du 1er mars avec cette résolution de “soviets librement élus”. Que s’est-il donc passé dans cet intervalle de moins de 24 H pour provoquer ce revirement d’un prétendu bord à son exact opposé ? La seule réponse que nous obtenions de la bouche des adversaires est la suivante : Une conférence a eu lieu à Kronstadt. Et que s’y est-il passé ?

Chaque “historien” donne sa propre version. Lawrence en tient pour le fait que la conférence fut tenue dans le but de décider et proclamer une résolution. Berkman insiste sur le fait que c’était davantage une réunion “pour une consultation avec les représentants du gouvernement”. Les SR jurent que c’était un corps électoral, réuni dans le but spécifique d’élire un nouveau soviet, bien que le soviet en fonction n’était pas encore arrivé à sa date d’échéance. A en croire Berkman (et Lawrence), les gens de Kronstadt ont été provoqués à la mutinerie par le discours de Kuzmine. En cela, ils présentent un progrès par rapport aux SR qui condamnent Kuzmine et Vassiliev.

Le compte-rendu le plus complet du discours de Kuzmine se trouve dans les Izvestia de Kronstadt, c’est à dire l’organe des témoins oculaires et des participants en chef à la conférence. Le voici :

Au lieu de calmer la salle, le camarade Kuzmine l’irrita. Il parla de la position équivoque de Kronstadt, des patrouilles, du double pouvoir, du danger qui venait de Pologne, et du fait que toute l’Europe avait les yeux tournés vers nous ; il nous assura que tout était calme à Petrograd ; Il souligna qu’il était entièrement à la merci des délégués et qu’il était en leur pouvoir de le fusiller s’ils le voulaient. Il conclut son discours en déclarant que si les délégués voulaient une lutte armée ouverte, alors elle aurait lieu - les communistes ne renonceraient pas volontairement au pouvoir et se battraient jusqu’au dernier souffle.

Nous laisserons de futurs psychologues déterminer pourquoi les SR choisirent de traiter le contenu du discours de Kuzmine différemment de Berkman, et pourquoi ils s’abstinrent de recourir à des guillemets contrairement à Berkman et Lawrence quant à la phrase de conclusion de Kuzmine. Nous ne pouvons pas ici traiter en détail les contradictions flagrantes des différentes versions. Il suffit de dire que plus nous en apprenons sur le discours de Kuzmine, plus la question se pose avec acuité : Qui joua tout simplement le rôle de provocateur à cette réunion ?

Tous les comptes-rendus insistent sur le fait que Kuzmine certifia que la ville de Petrograd était calme (et Berkman d’ajouter – d’après qui ?- et que “les ouvriers étaient satisfaits”). Pourquoi cela aurait-il dû provoquer quiconque qui n’aurait pas été auparavant aiguillonné à la provocation ? Kuzmine disait-il la vérité ? Ou bien étaient-ce les Isvestia de Krondstadt qui mentaient lorsque, pour leur toute première parution le lendemain, elles affichaient en Une le titre sensationnel : Insurrection générale à Petrograd ? De plus, pourquoi les Izvestia continuèrent-elles à mentir là-dessus et sur d’autres prétendues insurrections ? Pourquoi entreprirent-elles même de rééditer les dépêches de Helsinforg pour soutenir leur campagne de calomnies ? Bref, prenez le discours de Kuzmine point par point tel que rapporté par les Izvestia (ou n’importe lequel de ses prétendus résumés – oui, avec ou sans les guillemets insidieux de Berkman-) et ne nous dites pas si vous êtes “de simples hommes”, “des hommes et non de vieilles dames”, etc., mais si, eussiez-vous été délégués à cette réunion pour “élire un nouveau soviet”, vous seriez alors resté pour nommer un “comité révolutionnaire provisoire” ? Dites-nous également si vous auriez pris les armes dans une insurrection contre l’Etat soviétique ! Sinon, pourquoi colporter ces insanités SR et chercher à plonger l’avant-garde de la classe ouvrière dans la confusion à propos de ce qui s’est effectivement passé à Kronstadt – et en particulier à cette réunion ?

Un incident bien plus sinistre et révélateur que tout ce que Kuzmine pourrait ou non avoir dit a eu lieu à ce rassemblement, et là-dessus tous les Berkman glissent d’une façon qui veut tout dire. La conférence a été jetée dans la frénésie non par tout ce qui a été indiqué par Kuzmine ou Vassiliev (ou par Kalinine qui n’était pas présent), mais par une intervention à partir du parterre selon laquelle les bolcheviks marchaient, armes à la main, pour attaquer la réunion. C’est cela qui a précipité l’”élection” d’un Comité révolutionnaire provisoire. Nous chercherions en vain dans les écrits des historiens “objectifs” la moindre clarification quant à la source des ces “rumeurs”. Plus encore, ils “oublient” fort commodément, (Berkman entre autres) que le Comité révolutionnaire provisoire a officiellement attribué cette rumeur aux bolcheviks eux-mêmes. “Cette rumeur a été répandue par les communistes pour briser le meeting.”(Izvestia, no 11)

Les Izvestia ont en outre admis que le “rapport” selon lequel les bolcheviks étaient sur le point d’attaquer la réunion avec “quinze pleines voitures de soldats et de communistes, armés de fusils et de mitrailleuses” émanait d’”un délégué de Sébastopol”. Même après l’écrasement de la mutinerie, les SR ont insisté sur le fait que “selon le témoignage d’un des dirigeants officiels du mouvement de Kronstadt”, la rumeur au sujet de Dulkis et de Kursanti était vraie. Non seulement des rumeurs furent-elles répandues tout au long de la réunion, mais la conclusion du président fut de la même teneur. Le compte-rendu des Izvestia de Kronstadt nous apprend que : “Au tout dernier moment, le camarade président déclara qu’un détachement de 2 000 hommes marchait pour attaquer la réunion, ce sur quoi l’assemblée se dispersa dans des sentiments mêlés d’effroi, d’émoi et d’indignation. (no.9, le 11 mars 1921.)

Qui a fait circuler ces rumeurs et pourquoi ? Nous affirmons que les gens qui les ont propagées sont ceux qui sont à l’origine des mensonges au sujet de l’insurrection à Petrograd ; ceux-là mêmes qui, au début, ont agité le slogan d’Assemblée constituante puis l’ont changé pour le slogan “plus réaliste” de “A bas la commune en faillite !” (résolution adoptée à Kronstadt le 7 mars) ; ceux-là même qui ont prétendu que le “régime bolchevik nous a menés à la famine, au froid et au chaos” ; ceux qui, grimés en sans-parti, dupèrent les masses à Kronstadt ; ceux qui cherchaient à profiter des difficultés du régime soviétique, et qui prirent la tête du mouvement pour le canaliser au service de la contre- révolution.

Il n’y a pas l’ombre d’un doute que les SR furent les premiers, sinon les seuls, à avoir un rôle moteur dans cette campagne de “rumeurs”, qui portait ces fruits ignobles. Toute possibilité d’une solution pacifique à la crise de Kronstadt fut éliminée, dès lors qu’un double pouvoir fut organisé dans la forteresse. Et le temps pressait en effet, comme nous allons bientôt le prouver. On peut toujours spéculer au sujet des chances qu’il y avait d’éviter le massacre, le fait est qu’il a fallu seulement 72 heures aux chefs de l’insurrection pour amener leurs partisans (et dupes) à un conflit ouvert avec les Soviets.

Il n’est nullement exclu que les autorités locales de Kronstadt aient tout gâché par leur gestion de la situation. Le fait qu’il y avait un besoin urgent des meilleurs révolutionnaires et combattants dans les centres vitaux tendrait à appuyer la thèse que ceux affectés à un secteur relativement “tranquille” comme Kronstadt n’étaient pas des hommes d’une qualification exceptionnelle. Ce n’est un secret pour personne, Kalinine, et moins encore le commissaire Kuzmine, ni l’un ni l’autre n’était tenu en très haute estime par Lénine et ses camarades. La concordance entre les “erreurs” commises et des individus tels que Kalinine est en effet prodigieuse mais elle ne peut pas remplacer l’analyse politique. Dans la mesure où les autorités locales restèrent aveugles à l’ampleur du danger et ne surent prendre des décisions adaptées et efficaces pour faire face à la crise, dans cette mesure leurs bévues ont-elles joué un rôle dans le développement des événements, c’est-à-dire facilitèrent la tâche des contre-révolutionnaires, laquelle consistait à utiliser les difficultés objectives pour atteindre leurs fins.

Comment fut-il possible que ses dirigeants politiques transforment aussi rapidement Kronstadt en un camp armé contre la Révolution d’Octobre ? Quel était le but des insurgés ? La supposition selon laquelle les soldats et les marins se lancèrent dans l’aventure d’une insurrection avec simplement pour motivation le slogan “des Soviets libres” est absurde en soi. Elle est doublement absurde si l’on prend en compte le fait que le reste de la garnison de Kronstadt était composée de gens passifs de l’arrière qui ne pouvaient pas être employés dans la guerre civile. Ces personnes n’avaient pu être conduites à l’insurrection que par des besoins et des intérêts économiques profonds. Il s’agissait des besoins et des intérêts des pères et frères de ces marins et soldats - c’est-à-dire des paysans - en tant que vendeurs de produits alimentaires et de matières premières. En d’autres termes, sous-jacente à la mutinerie, c’était la réaction petite-bourgeoise contre les difficultés et les privations imposées par les conditions de la révolution prolétarienne qui s’exprimaient. Personne ne peut nier ce caractère de classe des deux camps. Toute autre question n’est que d’importance secondaire. Que les bolcheviks aient pu commettre des erreurs sur le plan général ou pratique, ne retire rien au fait qu’ils défendaient les acquis de la révolution prolétarienne contre la réaction bourgeoise (et petite-bourgeoise). C’est pourquoi toute personne qui critique doit elle-même être jugée à partir de ce point de vue selon le côté de la ligne de feu où elle se trouve. Si elle ferme les yeux sur le contenu social et historique de la mutinerie de Kronstadt, c’est alors elle-même un élément de la réaction petite-bourgeoise contre la révolution prolétarienne. (C’est le cas d’Alexandre Berkman, des mencheviks russes, et consorts…) Un syndicat, disons, de travailleurs agricoles peut commettre des erreurs dans une grève contre des propriétaires fermiers. On peut le critiquer mais notre critique devra être basée sur une solidarité fondamentale avec le syndicat ouvrier et sur notre opposition à ceux qui exploitent les ouvriers même s’il se trouve que ces exploiteurs sont parfois des petits fermiers.

Les bolcheviks n’ont jamais prétendu que leur politique était infaillible. C’est un credo stalinien. Victor Serge, en affirmant que la NEP (c’est-à-dire une concession limitée à des exigences bourgeoises illimitées) fut introduite avec retard, ne fait que répéter de façon adoucie la critique d’une erreur politique importante que Lénine a lui-même formulée avec sévérité au printemps 1921. Nous sommes prêts à reconnaître l’erreur. Mais comment cela pourrait-il modifier notre position fondamentale ? L’insurrection elle-même et la déclaration catégorique des Izvestia de Kronstadt, selon laquelle les insurgés exigeaient “non pas la liberté du commerce mais un vrai régime des soviets” (no. 12, 14 mars 1921), sont de plus de poids que les spéculations de Serge et de quelques autres qui prétendent que la révolte aurait pu être évitée si seulement les bolcheviks avaient accordé à Kronstadt la concession de la NEP.

Que pouvait bien signifier ce “vrai régime des soviets” ? Nous avons déjà entendu de la part des SR et des mencheviks leur avis sur les causes de l’insurrection. Les SR et les mencheviks ont toujours affirmé que leurs objectifs étaient identiques à ceux des bolcheviks mais qu’ils voulaient seulement les atteindre par des moyens “différents”. Nous connaissons le contenu de classe de cette “différence”. Lénine et Trotsky combattaient le slogan “des Soviets libres” en disant qu’il signifiait, matériellement et en pratique, dans le principe aussi bien que par essence, la suppression de la dictature du prolétariat instituée et représentée par le parti bolchevik. Ceci ne peut être nié que par ceux qui nieront que malgré toutes leurs erreurs partielles la politique des bolcheviks a toujours été la défense de la révolution prolétarienne. Serge niera-t-il cela ? Finalement, Serge oublie que le devoir élémentaire d’une analyse scientifique n’est pas de considérer les slogans abstraits des différents groupes mais de découvrir leur contenu social réel. Dans le cas qui nous occupe, une telle analyse ne présente pas de grandes difficultés.
Écoutons le porte-parole le plus autorisé de la contre-révolution russe donner son avis sur le programme de Kronstadt. Le 11 mars 1921, dans le feu même du soulèvement, Milioukov écrivait :

Ce programme peut être exprimé dans le bref slogan : “A bas les Bolcheviks ! Longue vie aux Soviets !”… “vivent les Soviets” signifie en ce moment très probablement que le pouvoir passera des bolcheviks aux socialistes modérés, qui prendront la majorité dans les soviets… Nous avons beaucoup d’autres raisons pour ne pas protester contre le slogan de Kronstadt… Il va de soi pour nous, qu’à part une brutale prise du pouvoir de la droite ou de la gauche, cette sanction [du nouveau régime - J.V.] qui est bien sûr temporaire, ne peut advenir qu’à travers des institutions de type soviétique. Il n’y a que de cette façon que le passage du pouvoir pourrait s’effectuer sans douleur et être reconnu par le pays dans son ensemble.

Dans un numéro ultérieur l’organe de Milioukov, “Poslednya Novosti”, insistait sur le fait que le régime bolchevik ne pourrait être remplacé que par des Soviets “libérés” des bolcheviks.

Dans leur défense de l’insurrection de Cronstadt, les Mencheviks en tant que loyaux partisans de la restauration capitaliste ont tenu essentiellement le même point de vue que Miloukov. Avec lui, les Mencheviks défendirent en Cronstadt un pas vers la restauration du capitalisme. Dans les années qui suivirent, il ne purent s’empêcher de féliciter Staline pour l’essentiel (conseillé par Abramovich et autres en 1921) de “sa rupture décisive avec tous les plans aventuristes visant à répandre la “révolution mondiale”", et d’entreprendre à la place la construction du socialisme dans un seul pays. Malgré une réserve ici et un bêlement là, ils sont aujourd’hui assez en accord avec le credo de Staline du socialisme dans un seul pays. En cela, et en restant fidèles à la bannière de l’insurrection de Cronstadt, ils restent seulement fidèles à eux-mêmes – comme relais de tout ce qui peut tendre de façon ouverte ou voilée vers la restauration capitaliste en Russie et le renforcement du capitalisme dans le reste du monde.

La liaison entre contre-révolution et Cronstadt peut être établie non seulement de la bouche même des adversaires du bolchevisme mais encore sur la base de faits irréfutables. Au début de février, alors qu’il n’y avait aucun signe de remous ni à Petrograd ni près de Cronstadt, la presse capitaliste à l’étranger publia des dépêches prétendument relatives à de sérieux troubles à Cronstadt, donnant les détails d’une émeute dans la flotte et de l’arrêt du commissaire de la Baltique. Ces dépêches, bien que fausses à l’époque, se matérialisèrent avec une étonnante précision quelques semaines plus tard.

Se référant à cette “coïncidence”, Lénine dans son rapport au Dixième Congrès le 8 mars 21 eut les mots suivants :

“Nous avons vécu le passage du pouvoir des Bolcheviks à une sorte de conglomérat indéfini ou d’alliance d’éléments divers, probablement seulement un peu à droite ou peut-être même à “gauche” des Bolcheviks – tant la masse de groupes politiques qui ont tenté de prendre le pouvoir à Cronstadt est indéfinissable. Il est en même temps tout à fait certain que le Général de la Garde Blanche, comme vous le savez tous, a joué un rôle majeur dans tout ça. C’est maintenant prouvé noir sur blanc. Deux semaines avant les événements de Cronstadt, la presse parisienne colportait déjà la nouvelle d’une insurrection à Cronstadt. (Oeuvres, Vol.XXVI, p.214.)”

C’est un fait aisément établi que quand ces dépêches vinrent à l’attention de Trotsky, avant le moindre soulèvement à Cronstadt, il communiqua immédiatement avec le Commissaire de la flotte baltique pour le prévenir de prendre ses précautions parce que l’apparition de dépêches similaires dans la presse bourgeoise se référant à d’autres soulèvements avaient été rapidement suivis par des tentatives contre-révolutionnaires dans les régions en question. Cela va sans dire que tous les historiens “objectifs” préfèrent passer sous silence cette “coïncidence”, de même que la presse capitaliste se saisit de la mutinerie pour mener une “campagne hystérique sans précédent” (Lénine). Les articles de presse dans cette campagne furent innombrables, mais aucune liste ne serait complète sans les rapports sur le sujet qui apparurent dans les Izvestia de Cronstadt :

Première édition 3 mars “INSURRECTION GENERALE DE PETROGRAD”

7 mars : Titre “Nouvelles de dernière minute de Petrograd” – “Les arrestations massives et les exécutions d’ouvriers et de marins continuent. La situation est très tendue. Toutes les masses travailleuses s’attendent à une insurrection à chaque moment.”

8 mars : “Le journal d’Helsingfors Hufvudstadsbladet… envoie les nouvelles suivantes de Petrograd… Les ouvriers de Petrograd sont en grève et sortent des usines en manifestant, les foules portant des drapeaux rouges exigent un changement de gouvernement et le renversement des Communistes.”

11 mars : “La panique du Gouvernement.” “Notre cri a été entendu. Les marins révolutionnaires, les hommes de l’armée Rouge et les ouvriers de Petrograd viennent déjà à notre secours… Le pouvoir bolchevik sent le sol se dérober sous ses pieds et a émis l’ordre à Petrograd d’ouvrir le feu sur tout groupe de gens se promenant dans les rues à plus de cinq…”

Il n’est guère étonnant que la presse de la Garde Blanche à l’étranger lançât une collecte intensive pour rassembler des fonds, des vêtements, de la nourriture etc. sous le slogan “Pour Cronstadt !”

Comment repousser toute explication sur ce faisceau de faits et de preuves irréfutables ? Très simple : En accusant les Bolcheviks de calomnies ! Personne ne bat Berkman dans ses dénégations éhontées de toute liaison entre contre-révolution et insurrection. Il va jusqu’à déclarer sans vergogne que le Général tsariste Kozlovsky “ne joua pas le moindre rôle dans les événements de Cronstadt.” Les aveux des SR eux-mêmes, et les déclarations de Kozlovksy dans une interview qu’il donna à la presse, établissent sans le moindre doute que Kozlovksy et ses officiers s’associèrent ouvertement à l’insurrection dès son origine. Kozlovsky lui-même fut “élu” au “Conseil de Défense”. Voici comment les Mencheviks rapportèrent les propos de Kozlovksy.

“Le premier jour de l’insurrection, le conseil des Spécialistes militaires avait élaboré un plan pour l’assaut imminent d’Oranienbaum, qui avait toute chance de succès à l’époque, car le Gouvernement était pris de court et n’aurait pas pu rappeler des troupes fiables en un temps suffisant… Les dirigeants politiques de l’insurrection ne furent pas d’accord pour prendre l’offensive et l’opportunité fut abandonnée.”

Si le plan avait échoué, ce fut seulement parce que Kozlovsky et ses collègues furent incapables de convaincre les “dirigeants politiques”, c’est-à-dire leurs alliés SR, que le moment était propice pour exposer leur vrai visage et leur vrai programme. Les SR pensèrent qu’il valait mieux préserver le masque de la “défensive” et temporiser. Quand Berkman écrivit son pamphlet, il connaissait ces faits. En fait, il reproduisit l’interview de Kozlovsky presque mot pour mot dans ses pages, ajoutant, comme à son habitude, quelques altérations significatives, et cachant la véritable source de ce qui apparut alors comme son appréciation personnelle.

Ca n’est pas un hasard si les Berkman et autres néophytes ont dû tout plagier des Kozlovsky, des SR et des Mencheviks. Le rejet de l’analyse marxiste de l’Etat par les anarchistes les mène inexorablement à adopter n’importe quel autre point de vue, jusques et y compris la participation à un gouvernement dans un état bourgeois.

Combien de temps restait-il pour “négocier” ? Les insurgés contrôlaient la forteresse le 2 mars. Kozlovsky comme Berkman se portaient garants du fait que les Bolcheviks seraient “pris par surprise”. Trotsky ne parvint à Léningrad que le 5 mars. La première attaque contre Cronstadt fut lancée le 8 mars. Les bolcheviks auraient-ils pu attendre plus longtemps ?

Bien des experts militaires considérèrent que l’échec de l’insurrection fut largement dû au fait que la glace n’avait pas fondu. Si les flots s’étaient mis à couler librement entre Cronstadt et Léningrad, les troupes terrestres n’auraient pu être réquisitionnées par le gouvernement soviétique, tandis que des renforts maritimes auraient pu être précipités aux insurgés qui contrôlaient déjà une forteresse maritime de première classe, avec des navires de guerre, de l’artillerie lourde, des mitrailleuses etc. à leur disposition. Le danger de cette éventualité n’est ni un “mythe” ni une “calomnie bolchévique”.

Dans les rues de Cronstadt, la glace fondait déjà. Le 15 mars, trois jours avant la conquête de la forteresse dans un assaut héroïque auquel participèrent 300 délégués au dixième Congrès, le N° 13 des Izvestia de Cronstadt titrait en page une un ordre de dégager les rues “en prévision du dégel”. Si les Bolcheviks avaient temporisé, cela aurait précipité une situation qui aurait coûté infiniment plus de vies et de sacrifices, sans compter que cela aurait rendu le sort même de la révolution très hasardeux.

Quand tous ces historiens citent les noms de la forteresse et les noms des navires de guerre Pierre-et-Paul et Sebastopol –les navires qui en 17 avaient été les soutiens essentiels des Bolcheviks – ils oublient soigneusement de préciser que le personnel de la forteresse aussi bien que des navires de guerre ne pouvait tout simplement pas être le même entre 1917 et 1921. Tandis que la forteresse et les navires étaient restés presque parfaitement intacts de l’extérieur, bien des choses étaient arrivées aux marins révolutionnaires pendant la période de la Guerre Civile, dans laquelle ils jouèrent un rôle héroïque dans pratiquement toutes les sphères d’activité. Il est bien sûr impossible de dépeindre une scène dans laquelle les marins de Cronstadt auraient participé à la révolution d’Octobre 17 pour ensuite rester simplement barricadés derrière leur forteresse et leurs navires tandis que leurs camarades d’armes combattaient les Wrangel, les Kolchak, les Denikine, les Yudenitch etc.

Mais c’est pourtant, dans les faits, ce que les opposants au bolchevisme essaient de sous-entendre quand ils martèlent les mots de “Cronstadt”, de “marins révolutionnaires” et ainsi de suite. Le procédé est vraiment trop gros. La réponse récente de Trotsky à Wendelin Thomas qui crève cette bulle n’a fait que provoquer leur fureur. Comble de l’hypocrisie, ils s’élèvent tous dans une feinte indignation contre la prétendue insulte que Trotsky ferait aux “masses”. Pourtant dans sa réponse à Thomas, Trotsky reformulait tout simplement les constats qu’il avait faits en 1921 : “La grande majorité des marins révolutionnaires, qui joua un rôle crucial dans la révolution d’Octobre 17, a été dans l’intermédiaire affectée à d’autres sphères d’activité. Ils furent remplacés dans une large mesure un peu au hasard, notamment par beaucoup de marins lituaniens, estoniens et finlandais, dont la conscience se réduisait à conserver un travail temporaire et dont la grande majorité n’avait aucunement participé à la lutte révolutionnaire.”

Il n’y a pas de spectacle plus révoltant que de voir ces gens, tels les anarchistes et les mencheviks, qui furent entre autres partenaires de Staline dans sa politique de front populaire, et qui portent la responsabilité du massacre de la fine fleur du prolétariat espagnol, montrer du doigt les dirigeants de la révolution d’Octobre parce qu’ils vainquirent une mutinerie contre cette même révolution. C’est la faute des bolcheviks, ils provoquèrent Krondstadt, etc, etc.

Nul ne peut le nier : les SR et les Mencheviks sont des experts, sinon les maîtres absolus, en matière de provocation. Rien de ce que firent Kerensky & Cie ne les poussa ne serait-ce qu’à justifier de prendre les armes contre le gouvernement provisoire. Au contraire, les Mencheviks exigeaient avec emphase, en 1917, que la Crondstadt révolutionnaire, et les Bolcheviks en général, fussent “maîtrisés”. Quant aux SR, ils n’hésitèrent pas longtemps avant de prendre les armes contre Octobre. Le bolchevisme a toujours “provoqué” ces messieurs qui ont toujours pris position de l’autre côté de la barricade.

Ce sont les faits et ils sont incontestables. Les marins formaient le gros des forces insurgées. La garnison et la population restèrent passives. Pris de court par la mutinerie, le commandement de l’Armée Rouge chercha d’abord à temporiser, espérant que les insurgés aient un sursaut de conscience. Le temps pressait. Quand il devint clair qu’il était impossible d’arracher la masse anonyme à la direction des SR et à ses sbires, Crondstadt fut prise d’assaut. En agissant ainsi les Bolcheviks ne faisaient que leur devoir. Ils défendaient les conquêtes de la révolution contre les complots de la contre-révolution. C’est là le seul verdict que l’histoire peut rendre, et elle le rendra.

Février 1938


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